Les cahiers des diables bleus

 

Paris le 24 juin 2010

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Cher Jean chère Juliette

 

Aujourd’hui il faisait vraiment très beau pour ce jour de la Saint‑Jean que je ne risque pas d’oublier parce que désormais et plus encore que depuis toujours l’enfance et ses feux fabuleux et ses blés fauves et roux si hauts si bons… ce jour‑là c’est celui où vos deux présence mêlées à jamais se sont rejointes dans la lumière brûlante de l’été… 

Je me souviens que l’année dernière quand on s’est retrouvé au cimetière du Montparnasse tous ensemble la lumière était aussi vibrante qu’aujourd’hui et que j’ai pensé déjà que c’était un peu de la lumière d’Algérie qui était là avec nous pour qu’on soit moins tristes…

L’année dernière je n’avais pas apporté de fleurs car j’aurais voulu les cueillir dans les champs et que ce soient des bluets des coquelicots et des marguerites… mais ici à Paris y en a pas alors j’avais apporté des mots à la place et j’avais lu pour Fatima qui n’arrêtait pas de pleurer “ Le poème de la rose ” que Jean a écrit…

Mon cher Jean ce matin j’ai achevé d’écrire l’épilogue de mon manuscrit que j’ai bossé depuis des mois et des mois et la fin comme vous savez on la porte en nous depuis le départ alors si elle ne vient pas c’est qu’il y a quelque chose qui empêche et que c’est grave… Je ne savais pas pourquoi ça ne venait pas mais je savais qu’il y aurait un moment où le dernier bout de laine bleu parce qu’il est bleu un peu turquoise un peu indigo comme le ciel de notre été toujours se nouerait aux autres et voilà… Comme dedans les tapis kabyles il se nouerait et j’aurais un endroit où m’asseoir pour penser à vous un endroit pour vous dire que la douleur de votre absence est une part vivante de ce qui me fait écrire…

Aujourd’hui Fatima n’était pas là pour dire les mots que je garde en moi comme un trésor de cailloux car les cailloux sont nos trésors qu’on met dans les frondes pour défendre nos rêves des tueurs d’âmes… Fatima n’était pas là et j’avais oublié les ciseaux pour couper les fleurs alors je les ai cassées comme quand j’étais gamine et que je cueillais dans une petite campagne de gros bouquets de coucous de pâquerettes et de jonquilles sauvages…

Comme vous cher Jean je n’aime pas les cimetières mais celui-ci est presque un lieu où je vais en ballade légère parce que les âmes des artistes et des poètes s’y faufilent pareilles à de gros chats et leur présence familière me rassure… Bien sûr que les êtres qu’on aime ne sont pas sous ces pierres et que leur sang coule dans nos veines et que leur regard regarde par nos yeux  bien sûr… 

Accroupie au bord de la pierre j’ai songé c’est dôle… nous étions si proches et nous nous sommes toujours vouvoyés… Je vous respectais trop vous l’écrivain qui aviez été l’ami de Jean Sénac de Mohammed Dib D’Abdallah Benateur de Louis Bénisti d’Emmanuel Roblès et le proche de Camus et de Jules Roy… vous qui connaissiez tant et tant de créateurs d’Algérie et qui m’avez donné sans hésiter devant ma jeune expérience votre amitié et votre estime pour laisser s’établir une plus grande familiarité entre nous… Je sais que vous l’avez parfois regretté alors vous me disiez “ tu ” parce qu’après tout j’avais l’âge d’être votre fille et que la tendresse qui nous reliait était simple et bonne…

Il y a bientôt six ans cher Jean que vous nous avez quittés et il y aura vingt ans cette année que mon père est mort… Accroupie au bord de la pierre douce où j’ai posé mes mains je me suis dit qu’au fond Juliette et vous vous avez été ma seconde famille celle que j’ai choisie par ce hasard deJean-2.jpgs rencontres qui changent notre destinée et qu’on ne le sait pas…

Ce qui m’a menée un jour pour la première fois dans votre repère de la Porte d’Orléans où vous m’avez accueillie si souvent ensuite qui pourrait le dire ? Maintenant que Juliette est partie à son tour je reste seule comme Fatima sur la piste qu’empreintent les nomades qui n’appartiennent à aucune terre car leur monde est partout où le tapis bleu turquoise et indigo nous relie les uns aux autres…

Cher Jean chère Juliette je pense à vous et le vent sucré de la nuit d’été est plein de votre présence… merci… 

Jeu 24 jun 2010 1 commentaire

Je m'associe à toi ma chère Dominique ; tu m'as fait connaître Jean Pélégri à travers l'un de tes Cahiers, ce dont je te remercie et je pense bien fort à toi qui as eu de la peine hier 24 juin... Bises affectueuses et diablotines + celles de Robert et du Crasseux !

Françoise Le Crasseux - le 25/06/2010 à 22h08

Merci Françoise,

Et quel dommage que tu n'aies pas pu rencontrer Jean de son vivant ! Sa gentillesse associée à son immense talent et à sa sensibilité rare t'auraient touchée et de plus c'était un homme simple et généreux... Lui qui avait fréquenté les êtres les plus extras de cette société algérienne et qui connaissait le milieu du cinéma en plus de celui des créateurs de toutes sortes : peintres sculpteurs architectes photographes journalistes acteurs de théâtre metteurs en scène et bien d'autres n'a jamais eu une attitude de suffisance ou de mépris vis-à-vis de qui que ce soit...

C'était sa vraie grandeur et j'ai une grande colère aujourd'hui que si peu de personnes travaillent sur son oeuvre qui est absolument unique ainsi que l'a si bien dit Mohammed Dib qui le considérait comme un des plus grands écrivains algériens... C'est vrai qu'à chaque fois que je pense à lui et à Juliette j'ai de la peine mais en même temps quand je réalise tout ce que je lui dois alors je me dis que j'ai eu de vrais amis sur la terre et c'est si rare que j'ai une sacrée chance !

Et c'est vrai aussi pour p'tit Louis pour Jacques pour toi et pour Marie... Et ce sont toutes ces amitiés qui me donnent la force qu'il faut pour l'écriture. Plein de bisous de l'été à toi à Robert et à notre Crasseux Dominique 

Anonyme