Les cahiers des diables bleus
Le bistrot de Sien suite...
Ecoute… écoute…
Assise au pied du Block 3 l’Afrique Morgane moi après mon échec du côté de djeda Fatima je monte la garde en bas des escaliers j’inspecte je surveille je m’écarquille les mirettes que je reluque les va‑et‑vient des chasseurs qui nous empêchent de courir libres dedans notre savane rouge terrain vague au crépuscule avec nos jambes nues où grimpent les herbes aux doigts sauvages qui grattent la peau fine douce des cuisses c’est bon !…
Tiens !… avec l’inquiétude que j’ai de Zahra ma frangine j’avais oublié presque Rémi mon daron qui revient de sa journée aux pavillons sa silhouette elle est fastoche à repérer comme un pantin de carton qui sautille au bout d’la rue y en a pas deux qui lui ressemblent probable !… S’il sort de Chez Saïd il tremblote un peu plus mais c’est pas lerche et ce soir encore il profite que la daronne est pas rentrée de chez sa copine Pierrette après son après‑midi à la laverie yalla !…
Il est peinard Rémi il peut cuver y a pas d’lézard… Cette fois‑ci il s’assoit pas tout d’suite le daron comme les autres soirs du mois d’out où il me rattrape au pied du Block 3 avant que la mother nous sonne le rappel il a quelque chose dedans sa musette il va me montrer… Avec des précautions comme pour un trésor de cristal il sort une pierre plate gris‑bleu où y a des rides violettes et des paillettes dorées à la surface on dirait une pierre à écriture…
‑ Eh Morgane ! t’as vu ce caillou hein ?… il a dit Rémi en retournant la pierre plus grande que ses deux mains pour me faire reluquer la tranche aiguisée pareil qu’une lame d’outil et la peau de son ventre elle ressemble à celle d’un animal… Je n’sais pas c’qu’elle faisait par ici… c’est une lauze comme y en a dans les Cévennes sur les toits des granges et des maisons aussi mais celle‑là elle est pas fignolée… c’est plutôt pour une clède à châtaignes ou pour un abri à bestioles qu’elle était… J’l’ai trouvée au terrain vague de la Medina… Ma parole que celui qui s’est trimbalé ça jusqu’ici c’est un drôle !… Il l’a renfoncée dedans sa musette et Morgane moi j’ai pensé que depuis un moment il les remontait plus à l’intérieur de notre gourbi ses cailloux Rémi…
Il avait dû leur trouver une place appropriée que la mother elle flairait pas… C’était mieux ma daronne elle y comprenait rien aux cérémonies fallait pas lui demander des choses dans la finesse dans l’intuition… elle c’était son cahier de comptes qui l’occupait et pour le reste elle avait pas d’opinion… Fallait pas lui compliquer les méninges sinon elle nous abrutissait des récriminations qu’elle stockait dans un coin de la cuisine formiquée pour l’occasion… qu’on était que des traînards des bons à rien alors Rémi mon daron et mézigue on avait adopté l’attitude de la fuite sitôt qu’elle entamait son refrain… on caltait sautait aux escaliers dévalait l’étage dégringolait rebondissait… Hop ! Hop !… Elle pouvait bien brailler on était loin déjà à l’autre bout d’la tess’ on reviendrait pas avant la night… Rémi… hi hi hi !… Morgane eu eu eu !…
Rémi il s’était installé tranquille la musette entre ses jambes et il reluquait la petite flamme de l’allumette qui virait orange au bout du bleu en tirant sur sa maïs qui grésillait un peu… Bon maintenant il allait falloir que je raccroche les wagons avec l’histoire de la grand‑mère Morgane !… C’est que je voulais la suite y avait pas à hésiter !…
‑ Et alors après à Nice si tu gagnais bien en faisant le jardinier vous avez changé de quartier grand‑mère Morgane et toi ?… j’ai demandé comme ça mais je me doutais que ça avait pas duré l’accalmie… Grand‑mère Morgane ça l’aurait ennuyée s’y avait pas eu d’autres aventures vous comprenez ?…
‑ Hum… il a commencé Rémi et il a hésité un peu… on aurait pu on avait assez de sous pour chercher un hôtel ailleurs vu qu’on avait acquitté nos dettes mais probable que Toma il aurait pas bien pris qu’on largue l’Echaudé et qu’on joue les bourgeois dans une de ces turnes à touristes… et déjà à c’t’époque je me disais que tant qu’on resterait à Nice on serait entre ses paluches… A Babazouk ça fonctionnait comme ça fallait être protégé sinon t’avais rien !… Au bout de deux ans je faisais le jardinier aussi bien qu’les plus vieux employés des serres… j’connaissais toutes les sortes de fleurs les plantes tropicales et j’aurais pu ne bosser qu’aux villas y avait de quoi faire… mais le Toma il était pas d’accord que je quitte l’entrepôt des fois que je me dégote un autre protecteur il m’avait à l’œil…
‑ Moi j’étais pas malheureux alors je m’écrasais mais grand‑mère Morgane elle allait pas accepter longtemps
d’être macquée c’était sûr… il lui fallait de l’air !… Même avec son mari elle avait jamais pu elle s’était pas laissé faire… Je n’sais pas comment elle s’est mise à fréquenter un hôtel
encore plus miteux que celui de Mona mais quand je rentrais le soir pour dîner à l’Echaudé souvent
elle n’était pas là et j’ai commencé à me dire qu’on allait bientôt reprendre les valoches et le Toma il n’a
vait pas les moyens d’empêcher Morgane la voyageuse de se tirer si ça lui plaisait… Elle
a jamais eu peur de personne la grand‑mère Morgane alors… A suivre...