Les cahiers des diables bleus

Le fils du coq blanc suite...

Quant aux fillettes et aux femmes le mualem ne les regarde pas. Ou s'il le fait c'est en passant comme on regarde une mule qui verse sa cargaison d'oranges. C'est interdit. Sans quoi il y aurait orgie bien entendu. Qui a déjà vu hommes ne pas faire orgie de femmes quand le harem ouvre son clair-obscur d'entrailles parfumées aux silhouettes pailletées de hanches frémissantes ? Homme est un être qui meurt de faim. Et la femme est nourriture du début à la fin. Femme achève de nourrir homme infiniment sans faim. Et hommes gardent la porte du harem contre les étrangers venus prévenir les femmes que dehors il y a de géants garde-manger prêts à les remplacer. Le mualem ne s'en mêle pas car il n'y a rien de plus violent qu'un homme affamé.

- Asikel… Asikel…

 

Ecoute… écoute…

La mousse froide des murs de l'école grimpe le long des jambes de l'enfant. A chaque fois la voix du mualem le surprend à prendre l'apparence d'un arbre. Comme ça doit être simple d'avoir des racines. Asikel retire ses pieds de sa terre de feuilles d'arbres tombées et d'humus ébahi de sauterelles. Il se dirige de table en table avec le cahier d'histoires qui bat au fond de son coeur-tambour.

Il aurait bien aimé Asikel… mais ça il ne le dira jamais à personne pas même au coq blanc son ami que le mualem de l'école soit un tout petit peu son père. Une moitié de père seulement. Puisque l'autre moitié c'était le coq blanc. Et le palmier où viennent les pierres de foudre quand il frotte le ciel. Ça l'aurait arrangé cette paternité éclatée. Ainsi il serait Asikel l'enfant-gazelle une poignée de chaque être de la terre vivante.

Ça n'était pas possible… qu'il se répétait Asikel. D'abord parce que le mualem avait un garçon en priorité de père du même âge que lui… et avec beaucoup de soldats qui prouvaient son droit par le sang. Ensuite parce que la melma n'aurait jamais… jamais pu tolérer qu'Asikel soit tombé du palmier dans le ventre de sa mère par l'intermédiaire de son homme et des caresses de ses doigts.

Le palmier enchantait le ventre de la lune. Et Asikel n'avait pas de père pour sa mère vêtue de ses cheveux rouges. Sa mère tout entière à lui. Sa mère qui dansait en faisant voler le sable des étoiles autour du palmier. Sa mère toute la terre qui faisait tinter les khal khal de ses pieds rouges.


- Eh bien Asikel veux-tu nous conter cette histoire puisque tu sais faire chanter les mots de notre langue dans ta bouche...

- Oh non mualem… non...

La réponse a  frappé tel un pied sur le seuil nue. Elle était une abeille de gel au milieu du cercle jaune des éperviers. Dire non en ce temps c'est une pitrerie de haut vol. Le mualem considérait avec inquiétude et un grain d'ironie l'enfant étrange aux cheveux de semoule claire et aux yeux de pierre noire. Enfant silencieux et grave. Il n'a pas peur de lui Asikel...

- Non ?

- Non mualem… je vous en prie... non mualem.

Ceci était dit… il songeait le mualem avec la voix qu'on prend quand on parle au sable. Lorsque les hommes du chemin l'ont quitté. La voix qui défie le vide. Et peut-être que l'enfant cambré de silence lui est secrètement cher… Alors il en conçoit une sorte d'irritation mêlée de respect… et... d'envie.

Pire qu'un défi c'est une échappée. Au-delà de lui la boule de plumes se déployait. Insaisissable. Rouge… hors d'atteinte. Le mualem a pensé un instant à briser cette volonté d'argile… de sang… et de pépins de grenade. Issue d'une femme dont la beauté le bouleverse quand il la rencontre sortant juste du hammam. Et fardée de gouttes d'eau.

Mais on ne saisit pas l'épervier dans le cercle jaune de son vol. Sauf par un jet de fronde qui le condamne à mort. Il ne capturera pas l'âme d'épervier d'Asikel. Bien plus haut… plus haut que le soleil… Asikel se taisait parce qu'il y avait une raison plus forte que sa vie… Plus grande que le palmier qui enchante la lune… Plus profonde que sa bouche derrière le voile de son cri… Le mualem le sait… Asikel ne parlera pas. Et la mousse froide des murs de l'école le savait. Et le coq blanc le savait. Sous la torture il ne parlerait pas... On ne parle pas avec la mort.

 

  A suivre...
Mar 17 nov 2009 Aucun commentaire