Les cahiers des diables bleus

Par la queue des diables suite...

     Il y a quelques jours notre amie des Cahiers Françoise Bezombes m'a demandé s'il me restait des exemplaires de mon premier récit-conte Par la queue des diables que mon amie Marie Virolle qui anime la revue Algérie Littérature Action avait publié en épisodes avant que les Ed L'harmattan ne le reprennent car elle l'avait lu il y a douze ans et ça lui aurait fait plaisir de le relire...
     Comme chez L'Harmattan même au bout de douze ans les auteurs paient leurs bouquins très cher ça fait un bout que je ne suis pas allée me réaprovisionner... Alors voici de p'tits extraits de ce conte qui reste pour moi mon préféré vu que c'est avec lui que tout a commencé... 
      Celles et ceux qui ne le connaissent pas vont entrer dans le monde complètement ouf de Neïla une petite gamine des banlieues dans les années 60 qui rêve d'aller vivre dans le bidonville des Arabes et de s'envoler avec les oiseaux-grues vers le pays d'où ils sont venus un jour... Bonne lecture ! 

        
Chapitre 1 Roc
  
        Sûrement. il avait dû mal comprendre. Une belle bouillie, simplement,une chute de combien ? Il suffit de s'habituer à la folie des autres. On ne sait rien d'eux, on s'en fout, c'est comme ça qu'on vit, on se rassure, j'ai ma femme, mes gosses, juste un peu d'amertume sur les lèvres, une vague qui ne se déciderait pas...

Il a voulu revoir l'endroit où j'étais tombée, l'après-midi, il y avait que les poutrelles de béton et puis les grues. Ils ont apporté les sacs de ciment avant la nuit. Rétrospectivement, je le savais pas. je me suis mise à mort dans du matériau de construction, c'est absurde. J'ai traversé toutes les couches du temps d'un coup, c'était très poussiéreux... Je me suis enfermée vivante dans de futures murailles, pas nées, je te raconte ma mort parce que je me suis loupée...

Le tuyau me débite des tronçons de demains, sectionnés, des bretelles d'autoroute qui cisaillaient les dunes, jusqu'au bout de l'oasis taché d'encre que le grutier algérien me dessinait sur mes cahiers, hier. Batna, Touggourt, ou bien... je ne vois plus que le djin du feu qui me lapide... il faut que je retrouve comment ça a commencé pour écarter Neïla de la torture des lances des soldats de mon ventre.

Ça a commencé quand ils ont voulu me réparer, dans les débuts de ma vie, c'était déjà un sixième étage qu'on avait piqué aux nuages juste contre le bidonville des arabes. Moi, je faisais  es échaffaudages pour la voir, la grue, son incision étroite sur le vide. Je te parle de la grue car c'est le seul personnage avec lequel j'ai pu entretenir une conversation à l'époque. Des heures, des journées que je passais en haut de mes installations de chaises à la caresser dans l'intérieur de son petit habitacle, à imaginer comment je m'enroulerai dans la couverture pour m'endormir au creux du souffle du vent et de tous les tambours. Je m'oubliais et ça m'occupait bien.

En fait, ça a commencé par la faute de mon père et de cette idée qu'il a eue, sûrement que le diable l'avait tiré par la queue, cette idée de m'appeler Neïla. Les autres avaient essayé de l'arrêter dans cette voie de la malfaçon, ils lui avaient proposé des compromis, des noms qui engageaient à rien, qui laissaient des issues. Mais il avait rien cédé du tout, et ça avait fait moi, la

catastrophe, et mon histoire avec la grue.

Au départ, ils avaient pas mesuré l'ampleur, combien ils manigançaient n'importe quoi avec leurs mots. Je les entendais parler derrière mon dos, qu'il y avait bien de l'inquiétude à se faire, et que c'était pas normal que je cause avec une grue, alors qu'avec eux, pas un mot, rien. Comme je pensais encore à leur faire plaisir, je faisais des efforts pour m'intéresser à leurs préoccupations, leurs soucis domestiques. Pour prouver que j'étais pas si étrangère, que je comprenais leur langue, je demandais l'explication du mot “ grue ”, à ma mère dès que je pouvais la coincer contre la planche à repasser.

- Laisse-moi, tu me fatigues, tu me fais perdre le sens...

Je la laissais pas, elle voulait que je m'assimile, que je lui ressemble, alors elle pouvait pas me cacher une chose aussi importante, un mot clé, un mot de passe, puisqu'ils le répétaient tout le temps.

Un jour qu'il n'y avait plus de place entre le mur et la planche à repasser, elle m'envoya en riant fouiller dans le dictionnaire. Elle voulait que j'aie honte, alors je lui apportai le livre, comme ça on était vraiment pareilles, elle et moi, au pied du mur. Elle tourna les pages et elle me lut :

- La grue, c'est un oiseau de métal qui part en immigration à l'approche des froidures.

Et puis, comme ça suffisait pas à son imposture, elle ajouta :

-Voilà, t'es au courant, le livre il le dit, un matin, y aura plus rien du tout. Elle sera envolée, partie chez les Arabes, ta grue, allez hop ! tu me fais assez de soucis d'être pas comme les autres...

Pas comme les autres... pas comme les autres... et la grue qui est un oiseau arabe... et le liquide goutte à goutte de mon temps dans mes veines... le vent soufflait beaucoup trop fort, c'est un accident du travail... pas comme les autres, il est retourné en Arabie...


           C'est une main chaude et apaisante qui me secoue, et en même temps, une humidité de rosée et de miel m'humecte les lèvres. Ils ont dû augmenter la dose du produit qui cimente les déchirures du mal, parce que je suis partie dans mes délires. Le type qui est presque un ange travesti me raconte, c'est son tour, que je voulais arracher le tuyau pour m'envoler, et que j'arrêtais pas de crier que c'était à cause de la mauvaise conscience, là il est vraiment dans le coup, ça le concerne pas qu'un peu, lui non plus, il veut pas qu'elle s'envole avec les grues, Neïla...

La mauvaise conscience, je peux en parler, y a que ça qui fait marcher le monde.Ils peuvent pas se diriger sans elle. Dès le départ, j'y ai eu droit. A quoi il avait pensé mon père, en me donnant un prénom comme ça, sans me refiler avec, le minimum des racines et du mode d'emploi ?

Il avait pas réfléchi que par sa fantaisie, on allait me reprocher ce que j'étais, et puis ce que j'étais pas, que j'avais trop de personnalité, que c'était Interdit de me prendre pour un oiseau, Interdit de hurler devant le miroir, que ça leur faisait la mauvaise conscience qu'ils me récupèrent chez les Arabes du bidonville où j'écoutais le mandore avec mon sac pour partir. Faut toujours qu'on aie la mauvaise conscience de nos pères sur le dos, c'est parce qu'on expie pour eux, qu'ils veulent pas qu'on crève la peau des étoiles. Qui est-ce qui ferait le sale boulot, après...

Je l'ai entendu mille fois ensuite le discours, le même, quels que soient les hommes, il m'a suivi comme une litanie. Il a fallu qu'ils me réparent à tout prix. Ils se trimballent dans le constant va-et-vient qui les conduit à faire ça sur tous ceux qu'ils n'ont pas réussi à encarter. Ceux dont ils n'ont pas empoisonné l'intérieur de la tête à l'aide de quelque parti, de petites révoltes programmées à l'avance, dont il a été prévu par les responsables figurant la Xième génération des clowns, qu'elles cesseront à un certain moment, lorsque les autres se seront assez vidés de leur colère. Après qu'ils auront grouillé en tas d'un point à un autre, toujours cette oscillation du chat perdu qui mesure le temps de leur mise à mort. Après qu'ils auront grouillé du vide rouge de leur vie à la plénitude noire des lendemains qui désenchantent l'appel du renard pris au piège.

Après, ils les gaveront de pilules à pas souffrir, eux à l'ardeur inquiète, eux qui se sont conçus plus fragiles que le jade de la vague. Enfin, ils les amèneront délicatement sur le rebord d'un dérapage inéluctable, mais juste sur le bord tendu de la solitude de soie inavouable des fous. Sur le bord où ils auront la joie impeccable et la grandeur d'âme de les rete nir, gigotant, éperdus, dérisoires.

C'est pour pas qu'ils se moquent, c'est pour pas leur ressembler, jamais, que j'ai coincé la porte de l'ascenseur... quand mon ami le grutier algérien il a été victime aussi du vent de sable, et que tous les mots se sont mis à tourbillonner dans la crinière de pluie du cheval noir. Pas comme les autres... cardamone et basilic... Interdit de parler arabe... u es une fille... Interdit... ton corps‑oiseau...

Alors, le sac de temps est devenu beaucoup trop lourd à porter en remontant les ruelles pourries de petites lueurs mauves. J'en avais tant et tant capturé pour que tu n'aies plus à le chercher. C'était du temps volé à l'ignorance des cerisiers en fleurs, et tu n'en n'as pas voulu parce que tu as eu peur d'une plaie ouverte...


A suivre...
Lun 13 jui 2009 1 commentaire
C'est un livre que j'avais adoré... et qui m'a fait te rencontrer "virtuellement" après t'avoir écoutée pour de vrai sans te connaître.

La vie, c'est bizarre... elle est faite de rencontres, de chemins qui se croisent et se séparent, pour parfois se recroiser ensuite.

Et chaque rencontre enrichit ceux qui croient en l'humanité.

Je te souhaite une belle soirée, Dominique.
A très bientôt.
Quichottine - le 20/11/2009 à 21h14
Et re bonsoir !

Ouais c'est vrai tu as raison et je n'y avais même pas songé en fait car comme malgré mon silence que souligne une de tes amies sur ton blog ( tu en connais quelques raisons et je t'assure que c'est pire... ) j'ai l'impression qu'on se connaît autrement que par les rencontres habituelles... On se connaît à travers Neïla et Loula et Lakhdar et Ali... à travers les personnages de ce petit livre et ça c'est la plus belle connaissance qui soit tu ne crois pas ?
Bien sûr elle pourrait sembler être à sens unique mais pas du tout vu que par ton blog j'ai retrouvé quelq'une que je n'avais pas forcément vue parmi toutes ces personnes qui m'ont écoutée avec un tel intérêt et c'était la première fois pour moi... Un émerveillement réciproque je t'assure !
Maintenant on a un lien entre nous qui est celui de nos imaginaires et celui là est le plus rare et le plus précieux à mes yeux. Le hasard de la vie cette bonne gueuse et cette sacrée farceuse qui m'a fait découvrir l'être extraordinaire qu'est Françoise à peine un an avant son départ pour la Bretagne alors qu'on s'est "entre-vues" des dizaines de fois en dix ans ! fera j'espère qu'on se verra un jour en chair et en poils avant que tu ne files toi aussi en Bretagne hein ?
Mais en attendant nos rencontres imaginaires nourrissent nos songes et nos blogs qui sont aussi des espaces incroyables de vibrations humaines partagées...
Tu sais "par la queue des diables" c'est la plus belle des choses que la vie m'a donnée : de cette petite maison de papier tout est advenu... un jour je te raconterai... Alors on continue... A bientôt Dominique
Anonyme