Les cahiers des diables bleus

Le nain sale et les éléphants blancs suite...

      Le petit homme et moi nous avions achevé ce premier acte du dîner assis sur un des bancs que les marronniers finissant l’automne avaient épargné de leurs feuilles rouges qui bordaient lentement nos pieds de leurs drap incandescent afin de déguster tranquilles notre soupe vague comme un horizon nocturne de Zao Wou-Ki avec quelques pâtes dedans. La vapeur qui montait de nos bouches locomotives silencieuses mâchant chaque mot sans hâte composait une brume aux harmonies un peu nostalgiques semblable à un rideau tombant sur cette scène et nous séparant des autres.

      Je pensais à mon ami le peintre africain dont la peau bleue naturelle semblable à l’outremer des aquarelles résistait très bien au trempage durant des heures à l’intérieur d’une baignoire de faïence tel le papier créole sur lequel maître Zao jouait à disperser les poudres d’encre qu’en songe je lui apportais. En songe seulement car en réalité j’aurais été bien incapable de guider de mes mains d’ouvrier quelque pinceau que ce soit même s’il s’agissait là du plus audacieux des pinceaux chinois que m’avait offert juste avant son départ pour l’enfer mon ami le peintre africain.

      - Eh bien mon ami !… a murmuré soudain de sa voix aussi frêle qu’un bambou enfant le petit homme à la barbiche blanche… vous aviez l’air un peu… triste disons avant cette soupe…

      - Oh ! ce n’est rien… j’ai répondu en secouant la tête car la brume fraîche nous séparait de plus en plus des autres comme un couteau coupant une tranche dans la nuit qui venait encercler notre théâtre de feuilles rouges et que j’aurais aimé voir le troupeau de mes éléphants blancs se reconstituer auprès de nous rien qu’un instant.

      - Je songeais seulement à un troupeau d’éléphants blancs… dans mon métier de fabriquant d’encre ça arrive souvent… c’est un poison vous savez… on y voit des choses…

      - Hum !… Eh bien justement… le petit homme avait hoché la tête en fixant sur moi son regard tranquille pénétrant jusqu’au fond de ma chambre noire… à propos de ce troupeau d’éléphants blancs…

      Je sentais qu’à ces mots un léger sourire d’ivresse se pointait sur mes lèvres au souvenir de cette soirée au comptoir du bar en compagnie de mon ami africain passée à boire. Je songeais à l’histoire qu’il m’avait racontée lorsque bien ivres tous les deux j’avais osé lui avouer mon saliss ant métier de fabriquant d’encre et mes heures à l’intérieur de la baignoire à tremper. L’histoire des éléphants blancs s’amusant à remplir leur trompe dans l’aube rose de boue noire aussi liquide que l’encre afin de s’en asperger le dos… Ce sont du moins les mots que je laissais saisir au vol à mon compagnon car je n’avais plus le temps d’en inventer d’autres.

      - Hum !… Eh bien justement… a poursuivi le petit homme… il va falloir que vous vous y mettiez sérieusement car le peintre Zao Wou-Ki compte bien entamer le carton pour sa tapisserie au printemps et vous savez qu’il ne travaille jamais à partir de moins de vingt modèles… Il vous reste à peine l’automne et l’hiver mon ami…
A suivre...

Dim 28 jun 2009 Aucun commentaire