Les cahiers des diables bleus

" Poète ça rime à quoi " suite...


Entretien avec Ahmed Kalouaz

      Ces textes qui, presque tous, racontent l’exclusion ou au moins l’anomalie source de rejet par une société normalisée, semblent avoir été écrits pour parler de ceux qui n’ont pas de mots pour se dire. Comme s’il s’agissait de réparer la langue en lui insufflant un autre rythme.

      Une mélopée, une berceuse où la vérité de leur souffrance parvienne jusqu’à leurs lèvres. Autour de quel thème ces nouvelles se sont-elles structurées ?

 

A. Kalouaz : Quel temps fait-il dehors ? voulait être l’histoire de la vie des gens tels que je peux les rencontrer parfois, dans la brutalité d’une situation ou d’un lieu, mais pour que l’histoire existe et ait sa cohérence, il faut qu’il se produise une conjonction de faits, d’événements qui provoque l’écriture. Il s’agit souvent d’une phrase entendue sur le quai d’une gare, d’un morceau de papier sur lequel quelqu’un a laissé quelques mots, d’un graffiti ou d’un objet dont la présence obsédante me rappelle une scène que j’avais envie de mettre dans un texte. Il y a donc déjà mon expérience de vie quotidienne et ce hasard objectif qui sont deux voies pour ouvrir l’histoire.

En plus, il y a le plaisir de jouer avec les mots, de rebondir d’un mot sur l’autre, avec l’idée que ces histoires sont destinées à être lues à haute voix, donc, privilégier en même temps que le goût pour une langue en mouvement, la cadence et le rythme du texte. Ma marotte, c’est la répétition. Il faut faire attention aussi par exemple à ce que l’attaque de la phrase ne revienne pas systématiquement. Que cela ne soit pas à nouveau une forme stylistique figée. Donc, inventer sans cesse. Le fait d’utiliser une phrase comme un refrain crée la musicalité d’une chanson. Il y a aussi l’impression que l’on donne de raconter une histoire précise, alors qu’il ne s’agit pas du tout de cela, afin que les faits qui se sont passés en réalité et que je veux faire ressortir, puissent revenir à la surface autrement.

C’est une façon de balader les gens et de les récupérer au cours de la chute qui tient souvent en quelques mots et que je cherche longuement. Pour ce livre, la première histoire qui a été écrite est celle d’Angélique qui s’est mise en place dans un train où j’ai été pris par la sensation de vitesse, et je l’ai écrite d’un seul coup en phrases très courtes. Une fois fait ce texte-là, j’ai su comment j’allais composer les autres, avec quel rythme, et j’ai songé à la chute brève de la fin. Cette nouvelle, ainsi que celles des Saintes-Maries, je les ai faites alors que je faisais régulièrement un atelier d’écriture avec des jeunes filles anorexiques dans un hôpital psychiatrique pour étudiants. Ce jour-là, il y avait une fille qui avait les cheveux très roux, et je ne parvenais pas à l’appeler autrement qu’Angélique.

Pour “ les Saintes- Maries ” comme pour beaucoup d’autres, “ Balise Argos ”, “ Galitto ciego ”, presque toutes en fait, il s’agissait d’un moment où j’étais au bord de la mer, et au jeu de mot qu’on peut établir insidieusement entre mer et mère. Ce qui a déclenché “ les Saintes‑Maries ”, c’est le nombre de seringues que je trouvais sur la plage, comme si elles étaient venues de la mer.

 

“ Quel temps fait-il dehors ? ”, la nouvelle qui donne son titre au livre comme “ Banquettes ” , “ La vie rien à attendre ” , ou “ La machine ”, sont les textes dans lesquels la complexité du dedans-dehors, l’incommunicabilité avec l’autre et plus largement avec une société qui érode ce qui entre dans l’excès et qui broie ce qui la remet en cause, se dit au travers de la folie, de l’autisme, de l’enfermement sur soi jusqu’au repli, voire au recroquevillement. Il y est question d’une déambulation au long des rues, des villes, des trains, des parkings et des trottoirs, au cours de laquelle peu à peu la coupure s’approfondit. Fracture aussi avec ce qui se passe à l’intérieur de l’être qui se rétrécit sous sa peau pour échapper au réel. “ Volubile dedans, silencieux dehors, malheur dedans et dehors, révolte inutile et insensée. ”

L’enfant qui lacère les banquettes pour blesser ce train qui l’a coupé lui-même de ses racines en l’emportant comme une pierre à la ville. Il ne peut rien dire d’autre que ce geste infiniment répété d’entailler une peau qui est peut-être la sienne, et une phrase unique : “ A part un sentiment de solitude, ça va. ” Celui qui, dès le départ sait que “ La machine est cassée ! ”, sans reflet de lui dans le regard de ceux qui l’approchent, sans que les signes qu’il trace à la craie sur le sol ne dessinent un monde où il ait la place d’exister. Un monde à sa mesure dans un monde démesuré comme un miroir sans tain. Tout cela aboutit aisément à un “ sous-sol d’immeuble ”, quel lieu plus inhumain, où “ comme les rats ne plus sortir qu’à l’occasion ”. Cette voix de femme appelant la mère qui lisait au creux des veines, pour y rejoindre le lieu du dedans de l’autre, en même temps soi-même.





A suivre...

Mar 16 jun 2009 Aucun commentaire