Les cahiers des diables bleus
" Il faut imaginer Sisyphe heureux " suite...
Un moment d'oubli
Abdelkader Djemaï
Ce livre est dédié “ A tous ceux qui sont dehors. ” aussitôt on pense clochards,
SDF, jeunes garçons et filles que leur famille n’a pas retenus, ex‑taulards qui viennent de sortir sans un sou, étrangers sans‑papiers, et tout ceux que les gens qui habitent quelque part
appelaient quand on était gamins : les chemineaux, les voyageurs… “ Des hommes et des femmes de plus en plus jeunes aussi – érodés, émiettés, avec des
sacs lamentables et des cartons sous le bras. ”
Oui… tous ceux-là, Jean-Jacques Serrano au creux de sa petite tragédie bien à lui a en commun
avec eux de se faire traiter d’épave s’il s’assoit un moment sur un banc au soleil pour roupiller un peu en défaisant ses godasses. Aussitôt que l’homme ordinaire entre dans la tribu de
“ ceux qui sont dehors ” il se passe une chose étrange… c’est qu’il devient son double. Son double séparé… Aux yeux et au jugement des autres qui
n’ont qu’une peur : être à sa place, il n’y a plus aucun lien entre celui qu’il était “ avant ” et l’autre qu’il est désormais. “ Personne ne sait ton nom ni d’où tu viens. ”
Et si ceux qui le croisent ne veulent rien savoir de qui était le personnage dont il a quitté la peau et la dégaine au moment où l’horloge de sa vie s’est arrêtée c’est que chacun d’eux porte en lui cette schizophrénie redoutée, le sédentaire et le nomade, le riche et le pauvre, l’homme social et le solitaire et qu’ils n’exhiberont jamais au grand jour cette terrible aliénation de n’avoir pas l’audace de s’assumer multiples. C’est qu’il avait comme eux des souvenirs d’une enfance rassurante “ Une maison à un étage, avec une vaste terrasse, des murs clairs et des volets peints en bleu ciel, où tu es resté plus d’un quart de siècle… ”, une femme à qui il semblait convenir “ Laure te trouvait un certain charme… ” et qui lui plaisait et même il en était fier “ …une jolie fille mûrie au soleil du Midi… ” “ Elle était plus patiente, plus solide que toi. ” et un fils dans lequel sans doute il avait mis en secret ses rêves d’arc‑en‑ciel : son passé et son avenir sagement tricotés en une longue écharpe aux fils de toutes les nuances mêlées…
Accepter cet être double en soi c’est être en marche sur la piste qui va de l’un à l’autre et relever
le défi que pose une existence en dehors de la normalité. C’est faire un pas hors du monde dominant, de ses dieux et de ses maîtres. “ Au temps où ta vie était
sans gros nuages, tu as dit une fois à l’un de tes amis qui allait être muté loin de chez lui qu’on pouvait être dans un endroit où il y avait tout et n’être pas bien, et vivre dans un coin
complètement paumé et se sentir bien. ” Pour l’écrivain comme pour tout artiste qui vit avec le réel une relation chargée en émotions et en affects à laquelle il cherche à donner du
sens, celui qui par sa présence dans la rue se marginalise n’a rien d’un étranger aux manières dérangeantes. L’angoisse de ne pas appartenir à une société où les êtres humains sont rangés dans
des cases selon leur classe sociale et leur réussite ne touche pas les créateurs qui en résistant à l’aliénation se trouvent forcément dans l’entre-deux monde à un moment ou à un autre et en cela
se mettent en danger d’errance, d’effraction et de désordre social…
Qui sait en effet mieux que ces baladins de la vie comme l’était le peintre Vincent Van Gogh en marche vers Arles et vers la maison jaune où il ne sera jamais chez lui ou comme Molière et sa troupe d’acteurs de “ L’Illustre Théâtre ” tentant sa chance à Paris face aux troupes des théâtres permanents officiels, puis ayant échoué repartant vers le Sud et montant le chapiteau pour jouer au hasard d’une ville où s’arrêtait le soir la caravane, combien l’homme n’est une créature sociale que s’il accepte de se sédentariser et de renoncer à accomplir sa puissance de rêves et à courir après les arcs‑en‑ciel… qui ne font toujours que grandir dans sa tête. “ Au lieu de faire carrière dans la police, tu aurais sans doute aimé être écrivain ou artisan… ” Bohême jusqu’au bout celui qui ne cesse d’accomplir le passage entre le monde de son enfance et l’enfance du monde afin que la jubilation et l’intuition poétique qu’il met dans son œuvre ne meurent pas avec lui. Le créateur déroule la spirale du temps dont il ne garde semblable au SDF que des moments arrêtés en plein soleil…
“ Ensuite, il y a eu la naissance de Lucas et, plus tard, les voyages au Burkina Faso, au Guatemala et dans le sud‑est du Portugal, dans la province de l’Algarve, avant qu’un gigantesque incendie de forêt ne vous chasse de la tente où vous faisiez l’amour avec ardeur. Pendant les vacances d’été, vous séjourniez à l’Ajasson, la ferme de son père, André Rousson, qui cultivait, près de Cavaillon, du melon, de la prune, un peu de vigne et des légumes. ( … )
Dans la journée, où l’air et la lumière étaient plus âpres, tu donnais avec Lucas, un coup de main pour la cueillette des fruits avec les saisonniers dont beaucoup étaient des Marocains. Ancien prisonnier des camps allemands, ton beau-père, qui, comme Lucas, ne parlait pas beaucoup, les logeait, les nourrissait et les payait convenablement. ( … )
A la sortie d’un spectacle d’Ariane Mnouchkine donné dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Lucas vous avait dit que lorsqu’il serait grand il serait comédien et ferait le tour de la Terre avec sa troupe. ”
Un moment d’oubli
Remontant tel Sisyphe une fois encore sur cette scène où se joue l’absurde et même si le costume qu’il
a endossé est celui d’“… un immigré de l’intérieur, un naufragé du dedans… ” il en a accepté le défi “ Tu es
à présent un homme rompu, cassé, mais maître de ses pas, de son errance, de sa déglingue. ” et dans cette manière d’aller à la dérive il rejoint la liberté des voy
ageurs que rien n’attache à un lieu obligé, à un travail, à une usure de soi résignée et l’oubli qu’il
réclame, le seul qui lui est permis. “ Tu ne possèdes pas de montre, de réveil à la sonnerie rigolote… ” “ Tu lèves rarement les yeux vers les
horloges de la mairie et de la gare. ” Oscillant à rebrousse temps il éprouve à la fois la douleur d’être séparé d’“ un monde concret, visible, réel
et dur… ”, “ Un monde palpable dont tu ne pourrais saisir l’infinité, mais qui serait plein d’histoires de tous les jours, bonnes ou mauvaises, tristes ou heureuses, sages ou
violentes.” et la légèreté du cheminement à l’écart qui le débarrasse de la mort et du temps.
A suivre...