Les cahiers des diables bleus
“ Il faut imaginer Sisyphe heureux ”
Un moment
d’oubli
Abdelkader Djemaï
Ed. du Seuil, 2009
“ Une des choses dont tu te souviens encore, c’est ton nom, Jean-Jacques Serrano, fils unique de Roberto, un menuisier rital, et de l’infirmière Françoise Reboux, une Savoyarde pur beurre, qui t’a bien éduqué. Le corps qu’elle a mis au monde, dans la joie et la souffrance, un après-midi d’automne est aujourd’hui en ruine. Seules tes maigres jambes tiennent encore un peu la route. Lorsque tu ne pourras plus marcher, quand tu tomberas par terre et que tu n’auras plus le courage de te relever, tu seras définitivement mort. ”
Un moment d’oubli
J’ai rencontré Abdelkader Djemaï il y a une dizaine d’années. A l’époque j’ignorais tout de ce qu’était l’écriture et de ce qu’elle serait pour moi durant ces années écoulées depuis où j’ai eu l’opportunité de me coltiner avec l’écriture des autres et de devenir peu à peu comme l’a dit il n’y a pas longtemps Marie Virolle familière de la création algérienne.
En suivant les petits chemins de la destinée sans rien en savoir j’ai été à la rencontre bienheureuse et aujourd’hui je peux dire primordiale de l’Afrique et de l’Arabie. Des mondes de l’Orient et du Sud qui sont les miens mais avant de me mettre à écrire je l’ignorais. Rien de bien étonnant à ça… nous autres occidentaux nous nous repassons l’information d’école en école et de génération en génération selon laquelle nous sommes nécessairement à l’origine de tout… Civilisations – cultures – découvertes gréco‑romaines sont notre tronc d’arbre commun bien enraciné depuis le début des temps dans une argile jusdéo‑chrétienne et à quoi bon aller chercher ailleurs ce qu’on a chez soi…
Chez soi… Je n’ai jamais su quel territoire étrange ces mots désignaient avant que celui de l’écriture ne m’ouvre au-delà de toutes frontières à ce qui hors du ghetto d’Occident persistait à exister de manière joliment obstinée et insoumise à un ordre froid et unique – le nôtre.
J’ai grandi au cours des années 60 dans un milieu plutôt populaire où le seul moyen de voyager étaient les livres. Les livres des autres : ceux que je lisais enfant et ceux que mes amis écrivains algériens m’offrent désormais en m’emmenant vers leur ailleurs m’ont ramenée chez moi… Et chez moi… justement ça je l’ai compris bien plus tard grâce à eux, ça n’était ni un territoire ni l’autre mais le chemin qui les relie qu’il allait falloir inventer… Le voyage des mots entre les “ deux mondes ” que nomme Hélène Cixous dans ses récits d’enfance algérienne c’est le dialogue par lequel le créateur en vagabond lucide et rêveur cherche le passage vers l’autre et vers soi-même.
Quand j’écris à partir de l’histoire des autres qui s’approche et s’éloigne de moi comme le prisme de
l’arc-en-ciel… plus je cherche à le rejoindre et plus il m’échappe et en s’éloignant il grandit encore… je commence à écrire la mienne et à entendre lointaine et familière en moi la
voix de mes griots d’Afrique et d’Arabie. Les écrivains sont des voyageurs nomades qui à chaque escale reprennent le fil de l’écriture là où ils l’ont laissé la veille. C’est seulement comme
ça qu’ils sont vivants.
Abdallah Benanteur photographié dans son atelier par Djamel Farès
Cahiers Parl'Images
Il y a une dizaine d’années quand j’ai rencontré A. Djemaï le premier livre dont nous avons parlé a été Sable rouge et je ne l’ai jamais oublié. C’est au moment où la génération d’écrivains tels que A. Djemaï,
M. Kacimi, A. Chouaki, M. Mokeddem, N. Bouraoui, A. Benmalek, Y. Mechakra et bien d’autres entrait sur la scène de la création algérienne que l’Algérie de l’Indépendance et du renouveau se
préparait à sombrer dans un désastre qu’aucun d’eux sans doute n’avait imaginé et qui allait teinter le sable des déserts du rouge des autodafés d’écritures devenues illicites et du sang des
poètes…
Et pourtant je me souviens qu’au cours de ma lecture de Sable rouge en cette période d’obscur les mots d’A. Djemaï parce qu’ils étaient aussi ceux d’une enfance entre deux mondes d’Orient et d’Occident m’ont fait entrevoir le bonheur de la rencontre. Ils racontaient les petits détails des existences partagées des hommes et des femmes qui comme dans l’histoire de l’arc-en-ciel grandissent au creux de nos mémoires à mesure qu’on s’éloigne d’eux. La langue d’A. Djemaï au cours de ce récit et de ceux qui ont suivi en touchant directement à l’intime des choses et des êtres et à ce qui les relie par une sorte de correspondance intuitive mettait à nu des émotions et des sensations qui renvoyaient le lecteur à sa perception d’enfant d’un monde empli de résonances. Cette façon d’écrire à la fois sobre et retenue mais chargée d’intensité dans l’évocation de petits morceaux de vies singulières produisait une sorte de poésie rugueuse qui m’a paru alors proche de celle des chanteurs des rues aux goualantes farouches.
Ce livre à ce moment-là a réveillé en moi l’Algérie imaginée au fond de mon souvenir où s’étaient installés les vieux immigrés des années 60… La bonté muette qui ridait leur visage… Le malheur silencieux qui écrasait leur corps… La tristesse et la grandeur qui pointillaient leur histoire… Tout ça appartient à mon existence d’enfant des banlieues comme un trésor inépuisable dans lequel je n’allais pas cesser de puiser d’ailleurs. C’était mon autre monde. Celui vers lequel il fallait inventer le chemin. Sûr que si je n’avais vu que les conditions d’existence des ouvriers algériens immigrés j’aurais fait ce qu’ont fait la plupart des gens alors. J’aurais eu pitié. J’aurais eu honte. J’aurais eu peur.
A. Djemaï dans Sable rouge est au-delà de l’histoire qui ne retient des hommes que leurs gloires, leurs tragédies ou leur insignifiance. Il a choisi déjà d’être du côté de la vie et de faire en sorte qu’en lisant ses pages on rêve à un Sisyphe heureux. Les mots simples et pudiques qui nous entraînent sur les traces de l’enfance du narrateur sont les mots des cultures populaires dont usent les gens quand ils communiquent entre eux quelle que soit la terre qui les a vu naître, grandir, peiner, s’émerveiller et mourir.
En écrivant Un moment d’oubli quelques dix années après, “ cette histoire d’errance franco-française ” ainsi qu’il le note avec un clin d’œil malicieux dans sa dédicace, A. Djemaï renvoie dès les premières pages du livre à la destinée nomade et obstinée de chaque homme qui prend par le fait la trajectoire humaine en marche… Lorsque tu ne pourras plus marcher tu seras mort… Nous y revoici, ça n’a pas traîné… ce récit qui se situe “ dans cette ancienne ville de garnison avec son château à la tour carrée et son Grand Pardon ”, une ville de province française banale, met en scène un personnage qui évoque plus sûrement encore le Sisyphe de Camus. Celui qui, héros de l’absurde quel que soit son destin décide de l’accomplir de son mieux et d’aller jusqu’au bout. Arrivé tout en haut de la montée laborieuse Jean‑Jacques Serrano observe l’inconnu vers lequel il va descendre avec une innocence enfantine ou peut-être avec celle des fous…
“ Souviens-toi : à ta descente du train, il pleuvait ce soir-là sur S…, où tu as échoué comme un morceau de bois mort rejeté par la mer. Une épave, en chair et en os. ( … )
Juste avant la fin de ton voyage, le train a roulé sur le viaduc, avec son siècle et demi d’âge, ses six cents mètres d’envergure et ses cinquante arches. Surplombant la vallée, le front posé contre la vitre, tu as aperçu, trois étages plus bas, des chevaux à la robe marron tourner, comme des morceaux de chocolat, dans une carrière de sable jaune. Frôlé par le vertige, tu as vu aussi, à quelques mètres d’un petit bois, des toits aux tuiles grenat, des morceaux de routes et des cabanes de jardins ouvriers avec leurs fûts en plastique bleu destinés à recueillir l’eau de pluie. ”
Un moment d’oubli
A suivre...