Les cahiers des diables bleus
Atonie… nie… nie…
Epinay, jeudi, 16 avril 2009
Ouaouf ! Ouaouf ! me revoilou…
Y a un moment que dans la “ série ” des multiples “ Petites Chroniques ” que je gribouille par ci par là qui n’sont en fait que des bout à bout de mes fragments d’écrits vrac et gais lurons… de notes d’instants comme ça… celles qui causent de la vie de la cité de banlieue où je zone trois jours la semaine comme je vous ai raconté plus les vacances ça fait une marmite de temps pas vrai ? … donc mes P’tites Chroniques de la cité sont en rade vu que… en gros… écrire sur un monde vide dans un temps vide là où des gens expriment plus de désir… même quand on sensibilise à rebrousse‑poils sans arrêt et qu’on a l’imagination sur le pont ça lasse ! …
C’est dans le canard intello au rabais Télérama spécial Mai 68 que j’ai trouvé l’expression qui colle parfait à notre période qu’on vit là… m’excuserez si j’ai pas tout pigé le galimatias vasouilleux des gus qu’écrivent là‑dedans… suis qu’un chien moi hein ! … et eux zécrivent pas pour les chiens mais j’ai tout lu sérieux… donc l’expression qui m’a bien causé c’est : “ atonie sociale ”… Et comme vous vous doutez que le mot “ atonie ” c’est pas un poteau que mézigue je fréquente d’habitude j’ai été faire un tour du côté de mon dicco voir si j’avais correct senti l’affaire… Drôlement que ça m’a branché les définitions comme quoi faut se fier à son intuition quand on est pas du milieu du grand savoir ça aide… Et même si on a des tendances animal ça aide… Ouaouf ! Ouaouf !
Alors voilà… “ atone ” ça veut dire “ sans expression, sans vie ” par exemple “ en parlant du regard ”… Et “ atonie ” : “ Inertie morale ou intellectuelle ” au sens figuré c’est celui qui me plaît à moi… Ça y est vous savez tout… et de “ l’atonie sociale ” à l’atonie populaire y’a qu’un pas qu’on a franchi je n’sais quand mais probable que c’est pas hier et qui a fini sans doute par me convaincre qu’écrire sur du “ sans expression, sans vie ” c’est pas nécessaire…
Bon mais faut que je vous commence par le début que vous pigiez un peu ce que mézigue le clébard des banlieues Ouaouf ! Ouaouf ! je suis allée faire à farfouiller les intérieurs de c’magazine que j’n’achète jamais pour sûr… C’est qu’on se baladait avec l’ami Louis vu que c’est à peine les vacances et que nous autres les prolétaires fainéants comme des rois de c’t’époque on en profite à donf… y’a deux trois jours de ça du côté de la Bourse du Travail vers République vous savez ? Non évident vous n’savez pas sauf à croire que comme nous vous êtes des passionnés d’la vie sociale de c’pays qu’existe plus… la vie sociale je eux dire hein ? alors là qu’elle est atone c’est pas rien…
La Bourse du Travail où y’a toujours devant l’entrée avec une petite table et des paplars qu’ils distribuent aux passants deux trois Blacks qui font l’info au sujet de la lutte des sans‑papiers qui triment dans cette contrée et ailleurs… les nouveaux bois d’ébène… Le bâtiment où elle crèche la Bourse il est comme le travail… en ruines… en loques… explosé mille éclats ses vitres au carton rapiécé… ses murs noirs mais dessus on a affiché des centaines d’images qui racontent l’histoire des sans‑papiers jour après jour mieux qu’un journal de bord d’navigation haute mer avec des dessins à la plume on dirait… des gravures que vous imaginez pas…
Le type qu’a fait ça on n’sait pas qui il a pas signé mais c’est un peu Rembrandt un peu Goya un peu
Druillet… enfin le tout mêlé et ça refile au lieu qui dégueule sa misère et son abandon la pêche que la chanson de Lavilliers Les Mains d’or
elle a refilé au travail qu’était toute la vie pour des générations d’ouvriers… Comme quoi l’art populaire c’est ce qui reste hein ? Ouaouf ! Ouaouf !
La Bourse du Travail si vous voyez elle est pas loin du Théâtre libertaire Déjazet où ça m’est arrivé d’aller voir Léo et entre les deux y’avait une librairie pas formidable mais une librairie c’est des livres d’abord et les gens qui les ont écrits… Ouais je sais là je n’vous apprends rien sauf que là y’avait… vu qu’y’a plus… elle a cramé… dedans derrière la vitrine c’est tout noir… en ruines pareil que la Bourse et que le Travail… une malédiction… le quartier qui veut ça… enfin c’est triste des livres qui brûlent et une librairie qui meurt…
Donc avec l’ami Louis on s’approche et de l’autre côté d’la grille par terre dans les bouts de verre jeté tout seul juste une tache rouge noire le magazine que je vous causais au début… c’est Louis qui l’a attrapé… Mai 68 l’héritage… drôle quand même on aurait dit qu’il nous attendait cet héritage de Mai 68 nous autres qui vivons dans un endroit… une grande cité d’banlieue où les mômes pour héritage ils ont l’ennui… la crasse… le mépris… le rien quoi… ce qu’on est en train de leur refiler nous… la honte !
Sûr que de lire tous ces gaziers comme ceux qu’on s’est farcis déjà en mai de l’année dernière… les marioles qui font des études des analyses ou qui bavent leurs tirades rapport à un bout d’notre histoire si proche avec des discours venus de la lune qu’on se demande où ils étaient ces cornichons à l’époque… sûr que de se les fader à nouveau les spécialistes de l’évaporation des idées que vous n’pouvez pas les rattraper raccrocher avec les pinces à linge aux fils de votre vie quotidienne… une jolie lessive de moments frais… ça ne nous branchait pas lerche !
Pourtant s’il était là au milieu des débris de c’monde qui est moins en moins le nôtre ce bouquin sale et torchonné mais bien lisible pas une page qui manque c’est qu’on allait peut-être trouver là‑d’dans deux trois mots de réconfort de bienveillance au milieu de notre dérive à la ramasse dans un temps qu’est plus rien qu’une grande entourloupe morbide… deux trois mots de joie vraie comme ils savaient en dire Deleuze… Bourdieu… H. Cixous… aux étudiants rebelles de la Fac de Vincennes… un temps qu’a l’air d’être aussi loin que la lune c’est vrai…
Donc vu que le chien et moi on a toujours plus rien à dire de cette société en lambeaux agitée d’humains bulles qui n’voient rien n’sentent rien n’comprennent rien n’pensent rien des autres… les autres où ça… ? on se pose juste la question si ça a déjà été comme ça avant qu’on n’l’avait des fois pas remarqué nous autres les blaireaux binocleux étourdis qu’on est… Ouais cette société toc où on survit depuis un an et demi deux ans qu’on résiste… s’acharne… et que ça empire c’est pas la nôtre ah ! non alors…
Mais c’était tout le contraire les années nomades de notre jeunesse farouches et utopiques qu’on a eu le bonheur de vivre avec
l’intensité que vous n’savez pas et comment ! dans les parages des sixties… et que là on pourrait en écrire en aboyer et en raconter des pages…
Ouaouf ! Ouaouf !
Ouais on pourrait… on peut quand on veut on s’y colle et ça va couler tout jaillissant tout bondissant l’encre pareil qu’un ruisseau
plein de petit cresson bleu entre les cailloux sauf qu’on n’le fait pas… Ça fait des piges qu’on n’le fait pas et les autres qui l’ont vécu comme nous les gens des milieux
populaires… des milieux ouvriers paysans… tout le monde qui est ni écrivain avec patente et autorisation du comité des lettreux à médailles ni journaleux détenteurs de la vérité ni
profs dans les Universités… tout le monde qu’est rien de tout ça mais juste soi‑même… il ne le fait pas plus le monde ou quasi pas alors que chacun les a expérimentés ces moments du
“ devenir révolutionnaire ” qu’il les appelle Deleuze dans sa vie quotidienne chaque minute et comment ça a tout chamboulé bouleversé enchanté à vif brutal redimensionné
l’existence… C’est tellement rare d’avoir la baraka dans les 70 piges que ça dure la vie de s’affronter au réel qu’il fallait pas le louper… Ouaouf ! Ouaouf !
Non… les gens vous moi… nous autres quoi… on est des quantités qu’avons grandi dans c’t’ambiance unique des 68‑78… une dizaine pas probable notre cadeau féerie… et à n’pas moufter depuis sur ce qui nous a mûri là d’un coup en pleines paluches… un si beau fruit… pourquoi ?
Ceux qu’écrivent pas d’habitude… ils écriront jamais plus désormais c’est gagné… les robots qui distribuent payante encore !… d’la gangrène de mort ils ont réussi ça c’est clair… ils les ont renvoyés à ce qu’ils ont été y’a deux siècles turelure… quand on les traitait d’ahuris analphabètes incultes et le pataquès du mépris avec… Ceux qu’écrivent pas qu’étudient pas qui n’créent pas qui n’mouftent pas de la façon qu’est reconnue alors dans ces heures de la grande promesse d’une culture populaire puissante qui sortait jaillissait de partout comme l’expression véritable d’une conscience humaine bourrée d’invention et de son imaginaire qu’a pas attendu l’autorisation des bons maîtres du savoir et du pognon pour machiner des palais de cailloux et des chef-d’œuvres de brindilles… ceux-là tous ceux‑là pour la première fois ils ont osé approcher des lieux confisqués de la connaissance officielle et ils ont mélangé joyeux et grands leur intelligence de la vie et d’ses intuitions extras ludiques à l’intelligence de ceux qui font des livres et qu’haranguaient pour l’exception du haut d’leur bidon qu’était la plus belle des chaires de la rue…
Si y avait eu que cette expérimentation‑là de la rencontre spontanée qu’on n’pouvait même pas supposer six mois avant dix ans avant un
siècle avant de deux réalités avec des différences maousses claquemurées malgré des tas de révolutions à l’intérieur de deux classes sociales séparées fossiles… Si y’avait eu que la
passage… et c’mot‑là c’est pas rien hein ? des mots de l’un à l’autre des uns aux autres… qu’a pas été un mythe j’vous le garantis et que ceux qui l’ont vécu dans les milieux
populaires… ouvriers… employés… paysans… femmes au foyer… chacun en a gardé préservé comme le secret d’un rêve qu’était en train de colorier le réel à chaque minute à
chaque seconde… Si y’avait eu que ça même… s’approprier le savoir qu’on nous a toujours dit qu’il était réservé à une certaine clique et que le nôtre alors c’était peau d’balle and
co !…
En prendre ce qu’il nous faut comme l’expliquait Bourdieu aux jeunes de la cité du Val Fourré et mettre enfin ce qu’on est et ce qu’on ressent ce qu’on désire et ce qu’on a rêvé et fabriqué à mains nues de ce monde sous la lumière dansante des jours de ce printemps adorable… s’il y’avait eu que ça la rencontre et le partage entre “ ceux qui triment et ceux qui pensent ” et ce que ça a provoqué après la transgression de ces mots archi-bidons calibrés exprès pour que la séparation elle demeure… que les uns soient définitif des figurants et les autres les acteurs… s’y’avait eu que ça alors déjà y avait tout ! Ouaouf ! Ouaouf !…
A suivre...
Et merci d'être passée sur notre blog des Cahiers... Cette écriture " chienne " est en effet une façon de se libérer des contraintes scolaires et routinières que l'écriture classique nous colle à la peau. On le fait sans s'en rendre compte, on écrit " comme il faut " et en même temps on laisse les interdits et les habitudes de s'exprimer " correctement " brider la poésie et la révolte qu'on a en soi... C'est Deleuze qui disait qu'il faut toujours être à la limite quand on crée et qu'une langue qui aboie ou qui bégaïe est porteuse de sa propre puissance de renouveau... enfin un truc comme ça...
Et Céline lui dit qu'on ne va jamais assez loin ! Libérer les mots de leur prison en les faisant se culbuter les uns les autres et écrire avec jubilation et un gros grain de folie voilà l'enjeu ! Ravie que ça vous ait plu et touchée. Mais vous avez la truffe fine on dirait, et une lecture chienne vous aussi ! Alors peut-être à bientôt... On continue ! Bien à vous. Dominique