Les cahiers des diables bleus

Voici un extrait de mon dernier livre D'Aden à Alger Petites chroniques vagabondes publié aux Ed. Marsa par mon amie Marie Virolle, qui raconte dans une suite de dialogues frénétiques le voyage d'écrivains algériens au coeur de leur territoire d'écriture...
J'y ai mêlé mon aventure avec les mots et ma cavale au gré de ceux de Rimbaud et de Jean Sénac : les deux poètes qui me fascinent depuis que je les ai découverts il y a un peu de temps de ça... Ici il s'agit d'un texte autour d'un livre de Malika Mokeddem... Les dessins sont de mon petit compagnon Louis Fleury...
Un lit comme un livre debout
Malika Mokeddem
La Transe des Insoumis

     
“ Une grande mezzanine au-dessus du salon me tient lieu de bureau. C’est là que j’écris. J’ai commencé à écrire là. L’Algérie. Bien sûr. Et l’Algérie pour moi c’est d’abord le désert. J’ai écrit le pays après des années de rupture. Dans l’endroit suspendu de l’écriture. ( … ) 
      Je pense toujours au vent de sable dans la tramontane. Surtout en cette saison, la sienne. Ce soir de début mars 1994, le vent, l’errance entre les lits, la solitude peut‑être me ramènent au désert.
       ( … ) Là‑bas, j’avais conquis de haute lutte le droit de dormir ou plutôt de veiller seule. Le droit à l’insomnie rivée aux livres, emportée par leurs ailleurs. Dans des couchages improvisés, menacés, nomades, l’insomnie, la solitude et la lecture avaient été mes premières libertés. ”

Ed. Grasset, 2003

La Transe des Insoumis

 

      “ L’insomnie commence pour moi avec les premiers souvenirs de l’enfance… ” dit Malika Mokeddem dans l’introduction à ce livre. Moi aussi… moi non plus… voilà les mots qui me viennent aussitôt en reposant le livre. Moi non plus je n’ai jamais pu dormir quand il le fallait normalement entre les draps aux heures convenues… convenables. “ Ça c’est comme dormir convenablement, je ne pourrai jamais. Le convenable ne me convient pas. ”  
      Enfant pourtant pour moi pas de “ natte en alfa ” ni de “ couverture commune en laine qui pèse la misère de la terre ” ni encore de “ piège des corps ”. Non… enfant chez moi nous ne sommes ni sept ni dix mais deux seulement qui occupons deux petits lits superposés. Pas de “ couche collective ”, de “ touffeur de la laine détrempée d’urine ”… C’est moi la grande qui ai la place favorite, celle du dessus. Dès cette époque-là le lit est le lieu du livre. Celui qui m’emporte alors que je déchiffre à peine les lettres mais on me lit les histoires… et qui m’emportera toujours vers des voyages que je ne ferai pas… que je ne ferai jamais. Tout vrai livre est celui où l’autre la lectrice, peut se glisser aussitôt à la place encore chaude comme à l’intérieur du lit entre les draps des pages un peu froissés…
      Là-haut dans les nuages à chaque fois qu’il faut s’allonger dans le noir entre murs et plafond j’attends. J’attends ma mort. Rien oh non ! rien ne me fera embarquer à bord du sommeil comme mon frère en dessous qui est le grand navigateur des eaux nocturnes. “ Je hais le sommeil. Je voudrais pouvoir ne jamais dormir. ”
      J’attends qu’on vienne me tirer de là, de cette prémonition du trépas avec des mots. Mon corps sans sensation précise, sans “ relents de pipi ” mais pris par “ une horrible suffocation ”, l’impression diffuse que je dois refuser ce qu’on m’impose et choisir, délimiter dès maintenant le territoire de ma vie, mon corps appelle dans un grand hurlement celle, celui qui va raconter… “ Mais toi, pourquoi tu ne dors pas ? ( … ) ‑ Je ne sais pas dormir. ‑ Tu ne dors pas parce que tu as soif. Et que tu ne sais pas où ta soif va prendre fin. ”   
      Des années plus tard quand avide de déserts où les météorites sont des livres noircis par la traversée du temps et à la recherche jamais achevée de cette ivresse d’aventures qu’allait quêter Rimbaud en partant pour Alexandrie puis pour Chypre, sillonnant tous les ports de la Mer Rouge, arrivant en Abyssinie, s’embarquant pour Aden au Yemen avant de revenir à Harar,  je découvrirai le livre de Malika Mokeddem Le siècle des sauterelles, le personnage de Mahmoud le poète errant sur les hauts plateaux entre le désert et le tell fera resurgir en moi cette première sensation des mots petites lampes allumées pour éloigner la mort.                                                                                      
      “ Je veux marcher comme écrire. Ecrire les pas des mots, les mots des pas, sur ces seuils hauts, les plateaux, socle du désert. ( … ) Mais alors que souvent la s eule approche du sommeil me griffe déjà de son glacial frisson, je veux pouvoir me moquer d’elle, la mort. ( … ) Et, infidèle, je veux m’endormir dans ses bras sur la couche de ma plus belle muse, Poésie. ” Le livre qui l’a écrit ? A qui appartiennent ces griffures noires auxquelles je dois de naître vraiment ? Peu importe en fait du moment que le corps des mots se glisse tout contre le mien et le sépare de la peur. La peur du silence de mort couché sur moi comme un linceul.
      “ Grand-mère est toujours en verve la nuit. Peut-être a‑t‑elle des angoisses elle aussi. Maintenant je le pense. Exilée de sa vie nomade à un âge tardif, elle n’a plus que les mots pour fuir l’immobilité sédentaire et retrouver ses départs et ses arrivées. Ses mots se mettent à danser dans le noir, à la cadence de ses pas jadis sur les pistes des steppes d’alfa sans limites. Elle raconte. Je vois. ”








A suivre...

     
Jeu 2 avr 2009 Aucun commentaire