Les cahiers des diables bleus

      Témoins du soleil

      Afin de boucler cette année qui a été assez hard pour tout le monde par ce qui ne peut nous faire que du bien et nous mettre des ailes au coeur voici un article qui vient d'être publié dans un n° récent de la revue Algérie Littérature/Action animée par mon amie Marie Virolle. C'est un texte auquel je tiens pas mal vu qu'il est né à partir d'une rencontre avec un poète d'Algérie Jean-Claude Xuereb qui m'offre lui aussi son amitié fraternelle et la beauté délicate de ses poèmes.
      Je dois cette coïncidence poétique à mon cher Jean Pélégri qui même après nous avoir quitté veille sur ma baraka et je tenais à vous faire profiter de la chance qui est la mienne de découvrir des êtres et des oeuvres aussi rares et d'une vraie qualité d'âme...
Que cette fin d'année vous soit chaleureuse et douce avec autant de petites loupiotes joyeuses que c'est possible...
 
Témoins du soleil

 Jean-Claude Xuereb, Entre cendre et lumière

Ed. Rougerie, 2008

 

      Je ne sais pas pourquoi mais il me semble plus que jamais essentiel en cette époque où tout nous entraîne vers l’obscur de continuer à emprunter nos chemins d’écriture et à témoigner du soleil. “ Le temps presse ”, c’est le titre qu’a choisi Jean‑Claude Xuereb pour la première partie de son recueil de poèmes Entre cendre et lumière et ceux qui comme lui, comme Jean Sénac, Youcef Sebti, Tahar Djaout, Djamel Eddine Bencheikh, Jean Pélégri, Mohammed Dib, Louis Bénisti parmi tant d’autres poètes d’Algérie ont connu la ferveur des étés où l’on rêvait à une Algérie heureuse dans un monde différent, ne cessant jamais de dire l’urgence d’une fraternisation entre les peuples du Sud et les peuples du Nord, ont esquissé pour nous une piste de clarté qu’il ne nous faut pas perdre.

 

“ Pour une écoute

 

L’oiseau a investi les branches du poème

il sait depuis toujours y réfugier son chant

qu’il délivre au péril du feuillage des mots 

 

Il enivre sa gorge au seul appel du vent

qui par instant traverse la terre et les astres

pour crier son espoir sa peur et sa colère

 

C’est à vous qu’il parle

puissiez-vous l’entendre

mes frères asservis au vacarme du siècle ”

Entre cendre et lumière

 

      De l’oiseau au poète migrateur, celui qui se dit “ D’ici et pourtant d’ailleurs ”, il y a tous les signes de connivence que la mémoire du chant goûté parmi les branches de l’arbre du premier paysage a inscrite à l’intérieur du corps et l’enfant voyageur l’emporte avec lui.
      A l’oiseau venu du Sud ou à l’oiseau venu du Nord nul ne peut ravir ni le point de son envol qu’il garde empreinte ancienne du lieu où il a appris de ceux de sa tribu que la mouvance marquait sa destinée, ni la trajectoire qu’il invente à chacun de ses départs. Capable d’embrasser l’espace infini créature détachée du temps “ l’oiseau de passage n’a rien d’autre à viser / que la flexible flèche ciblant sa performance ” comme un désir du feu de se fondre lumière “ Phénix il se consume et disparaît en elle ”.
      Enchanté de l’instant, d’une saison, d’un songe de nuage, d’une “ Maison ensauvagée / dans l’énigme des chênes ”, l’enfant en découvreur de mondes promesses d’un futur “ où le regard perçoit au-delà du regard / la réalité des êtres l’envers des choses ” engrange dans l’intimité des demeures les signes du présent fugitif et fragile. Et l’idéal de ceux qu’il approche allume en lui de glorieux incendies.
      Les parfums, les nuances, les lueurs, les ombres, les marques d’autres présences évanouies, la poussière et la cendre, les bruits à la fenêtre, le silence des puits… l’ivresse de l’oiseau libéré des rets du piège et le rire de l’enfant grimpeur d’arbre buveur de ciels, tout cela se dispute l’écritoire du poète… Jouisseur cosmique il communique en dehors du langage avec ces messagers d’émotions, qu’il recueille et transforme en un miel de mots sauvages traces de son passage singulier parmi les êtres solaires “ pour mieux célébrer le jour ”.

 

“ Désir d’Oiseaux

 

I

 

S’éloigne avec le temps

la rive où je naquis

 

Le vol des migrateurs

essaime les saisons

 

Des oiseaux sur la mer

j’épouse le parcours

 

Et mon rêve s’accoude

aux créneaux du désir ”

Entre cendre et lumière

 

 

      Les premiers mots d’une lettre de Jean-Claude Xuereb répondant à mes interrogations à propos de ce qu’il nous reste des poètes qui nous ont quittés dit ceci : “ Votre évocation des traces que les poètes laissent me fait immédiatement songer à cette réflexion de Char, dans Les compagnons dans le jardin : ‘ Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver. ” 
      D’une page à l’autre de ce recueil Entre cendre et lumière les traces que je reconnais pour miennes aussitôt et qui me donnent envie d’écrire à mon tour sont celles qui éveillent une mémoire des sens toujours vive, un temps d’avant les mots… De la silhouette de l’amandier planté par l’aïeul naît l’écho de la rêverie qui m’accompagne depuis mon enfance au cœur du jardin. Je me souviens de la douceur des fruits de lait et des fleurs si semblables à celles qu’évoque le poète palestinien Mahmoud Darwich dans son recueil Comme les fleurs de l’amandier ou plus loin “ Ni patrie ni exil que les mots, / mais passion du blanc / pour la description des fleurs d’amandier / Ni neige ni coton / Qui sont-elles donc dans leur dédain des choses et des noms ? ” 

      Du village d’Al Birwah en Palestine où est né M.Darwich à Haïfa, Paris ou Ramallah et d’Alger où a grandi J‑C.Xuereb à Avignon ville dans laquelle il vit aujourd’hui l’âme de l’enfance a préservé la fraîcheur tenace dans son mystère, émotion délicieuse précédant l’errance, et les mots subliment le retour vers ce lieu du bonheur originel, voyage tant convoité que le poème accorde et auquel il m’invite en convive audacieux.
      Un peu plus loin c’est l’évocation de la citerne enfouie par le père “ L’enfant a surpris le secret de la citerne / creusée sous la chambre de l’aïeul ” où je retrouve un passage du récit qui m’enchante des Oliviers de la Justice de Jean Pélégri. Le père forant l’argile pour y découvrir la source qu’il éclaire d’une petite lampe aux yeux de l’enfant. Puis c’est le poème de Louis Bénisti “ La citerne de Djerba ” suivie de “ Fontaine fraîche ” avec ces vers “ La même eau fraîche du désir /  La même eau claire du plaisir ” faisant résurgence. A chaque fois ruisselle soudain l’eau bonne pour l’âme et si précieuse pour le corps dans ces pays dévorés par la soif, l’eau cachée qui “ pallierait l’agonie des fontaines ”.
      Ce rêve d’eau qui est rêve de générosité, de bonté humaine dans nos imaginaires de gens du Sud me convie à revenir sur les traces du porteur d’eau d’Oran évoqué par Hélène Cixous quand nous parlions de sa nouvelle “ Pieds nus ” publiée dans le recueil de textes collectifs Une enfance algérienne et plus loin encore à plonger au cœur des errances de Gide le long des seguias de l’oasis de Biskra dans le récit Amyntas où la fertilité verte des jardins scintille parmi les sueurs rousses des déserts algériens…
      J’ai longtemps été étonnée de l’écho que trouvaient en moi ces rêveries d’eau secrète mais désormais je sais que si la “ Lointaine bâtisse de la naissance / où survit la citerne / au destin souterrain ” me touche c’est qu’elle me renvoie à l’image du puits de notre jardin d’où nous remontions l’eau mystérieuse et pure avec laquelle nous abreuvions les rosiers, les lilas, les tamaris, les arbres du verger et les plantes aux senteurs fortes des soirs d’été d’une rosée bienheureuse…
      “ Ce qui me paraît définir l’essence même de la poésie ‑ à la différence du récit personnel ‑ c’est que le vécu individuel qui inspire l’écriture poétique revêt une dimension universelle, de telle sorte que chaque lecteur se reconnaît dans le poème, qu’il réécrit à travers sa propre expérience. ” écrit Jean-Claude Xuereb dans la suite de sa lettre.
      Ainsi ces mots extraits de “ L’Amandier ” remuent en moi une brûlante et douce nostalgie me rappelant notre verger d’enfance et ses fruits perdus pour toujours.

 

 L’Amandier

 

Images fichées en terre de mémoire

d’un été de sauterelles 1943

 

L’aïeul contemple avec fierté l’arbre

jailli d’une amande qu’il a mise à germer

devenu hautaine et vigoureuse ramure

 

Sous le regard tendre et malicieux du vieil homme

nous escaladons les branches pour la cueillette

‑ velours de coques au cœur laiteux et fondant ‑

glissant notre butin entre peau et chemise…

 

Vainement au long de ma vie j’ai cherché

à savourer à nouveau dans ma bouche

le goût mythique de ces amandes d’enfance

nul fruit n’a réussi à combler ce désir

 

Puisse l’amandier là-bas toujours fructifier ”

Entre cendre et lumière






A suivre... 

Mar 23 déc 2008 Aucun commentaire