Les cahiers des diables bleus
Dialogue avec Halina Menaï
Halina Menaï est une jeune fille peintre qui vit en banlieue à Cergy et que j'ai eu l'occasion de rencontrer il y a quelques
années. Son parcours déjà passionnant a donné ce dialogue que je partage avec vous en souhaitant que depuis elle ait réalisé bien d'autres création...
Halina, tout d’abord ce qui m’a frappée en regardant ta peinture, c’est qu’elle s’inscrit dans un passé, dans une histoire liée à l’Afrique et d’une certaine façon à la “ négritude ”. Toi tu es originaire d’Algérie et tu vis à Cergy. Peux-tu nous raconter comment et d’où t’es venue cette relation à l’Afrique et comment elle s’exprime par la peinture ?
Halina Menaï : Ma relation à l’Afrique
c’est difficile à expliquer. Ce n’est pas un choix, une décision volontaire ou plutôt consciente… C’est une sorte de “ sym-pathie ”, de lien inconscient que j’ai découvert en moi. Quand
je peins des visages je m’inspire la plupart du temps de photos, de personnages qui sont en fait des personnes réelles, qui existent sûrement encore et qui transportent en eux tous leurs bagages…
ils viennent tous de quelque part et vont tous quelque part… et cette histoire peut transparaître par la magie de l’expressivité du corps, une expressivité qui dépasse le
langage.
Quand je parcours ces photos certaines me
touchent particulièrement, m’arrêtent, c’est peut-être une sorte de compréhension ou de compassion particulière. Et ce lien indéfinissable agit souvent face à des visages africains. Je ne peux
pas l’expliquer plus que ça…
Tu es très jeune mais peux-tu nous parler de l’évolution de ta création et plus en plus précisément d’où on est partie peut-être sans le savoir, et vers où tu
aimerais aller ?
H.M. : C’est vrai qu’il se produit une évolution artistique et pour moi c’est un véritable épanouissement personnel. Je m’explique : cette évolution
qui m’a fait dépasser le figuratif vers de plus en plus d’expressivité m’a aussi rendue plus consciente du sens de ce que je fais. En accumulant les créations, on y voit des thèmes récurrents,
des associations qui finissent par nous révéler des liens avec notre propre parcours. Plus je comprends ma création, plus je me comprends et me connais, et plus je crée en moi une harmonie et
ainsi trouve la paix…
A plusieurs reprises tu mêles l’image d’un visage au graphisme très moderne, esquissé en transparence en lavis bruns ou bleus et l’écriture. Des fragments de papier
ajoutés, du carton, des tissus et toutes sortes de matières vivantes dans l’emploi que tu en fais. Comment t’est venue l’idée de ces collages, de ces mélanges d’éléments divers et proches en même
temps ?
H.M. : Quand je peins, ça n’est pas prémédité. C’est une émotion forte que je transcris par la peinture. Une émotion forte dans ma vie personnelle, ou une émotion forte par la vue
d’une image qui me touche et qui doit faire appel inconsciemment à mes propres émotions, à mon ressenti mémoriel. Alors je passe dans un état particulier où je dois peindre tout de suite. Je laisse aller mon
instinct et utilise tout ce qui m’entoure pour créer. La toile est pour moi l’expression de la vie, et si elle est pleine d’éléments divers c’est parce que pour moi la vie est comme ça et que
c’est ça qui la rend si belle.
La plupart des personnages que tu représentes sont Blacks comme on dit aujourd’hui. Te sens‑tu proche de celles et de ceux qui ont connu l’esclavage, le mépris, le
fractionnement de leur corps et l’anéantissement de leur âme ?
H.M. : Déjà je ne me ressens pas comme ayant une couleur qui fasse mon identité, ni d’ailleurs une nationalité, ni même une terre. Et même si tout cela
(mes origines…) fait partie de mon histoire donc de mon identité, je ne suis pas cela. Je ne me sens sincèrement, aucune appartenance culturelle même si mon mode de vie doit bien être imprégné d’habitudes culturelles…
Ça vient de mon parcours marqué aussi par une sorte d’exode et de cassure culturelle entre deux parents de cultures différentes mais qui les
opposaient au lieu de les laisser se rencontrer.
Donc je me suis construite moi, un peu hors culture,… mais toujours en recherche
de culture. Peut-être que je retrouve dans cette culture africaine multiple un parcours qui me ressemble : fait de contrastes entre les souffrances et déchirements vécus et la vie pleine et
débordante que certains réussissent à retrouver en donnant par là de l’espoir aux autres. Et j’espère que malgré la violence et la souffrance que retracent mes peintures, la vie qui s’y trouve et
résiste malgré tout rend l’espoir.
Aucune de tes peintures ne porte de titre et tu ne les signes pas non plus. Tu as écrit sur plusieurs toiles : “ Je ne signe pas les œuvres qui
parlent de ma vie ” Pourquoi ?
H.M. : Peindre c’est jeter son émotion sur la toile. Jeter une émotion qu’on ne peut pas décrire avec les mots… plus tard peut-être on retrouve la
possibilité de parole… Ecrire c’est évoquer ce qu’on sait et qu’on ne peut dire. Ecrire sur la toile c’est donner à voir ce qu’on tait, laisser une place à l’intuition et au ressenti pour le
déchiffrage, chercher la compréhen
sion de soi par les autres tout en en ayant peur. Je ne lirai pas ce que j’ai écrit, mais pourtant j’accepte et même presque je désire qu’on puisse le
lire.
Je laisse le hasard de l’encre décider de la lisibilité et du degré d’ouverture sur mes propres secrets. Mais je suis persuadée que sans même lire, juste en déchiffrant des mots par ci par là, quelque chose passe et qu’en écrivant ainsi sur les toiles, j’ouvre des possibilités, plus que l’expressivité du visuel, je laisse comme des indices.
“ Je ne signe pas les œuvres qui parlent de ma
vie ” peut-être parce que mon nom est moins moi que ma toile.
A suivre...