Les cahiers des diables bleus
Ma chienne de
banlieue...
Epinay, Mercredi, 1er septembre 2008 El aid mabrouk !
Ouaouf ! ouaouf ! un vrai temps de chien qu’il fait depuis le mois de juin et même avant ! sauf ce mois de septembre tellement
chouette qu’il a été c’est quelque chose… Eh ouais… tout le mois du Ramadan il a fait une douceur et une lumière soleil et tout qu’on avait pas vu depuis… depuis je n’sais plus quand… bon faut
rien en déduire évidemment… Ouaouf ! ouaouf !
Aujourd’hui c’est l’Aïd… Ouais je
sais c’est pas une exclusivité de la cité où on crèche nous autres tous touillés pareils qu’à l’intérieur d’la meilleure des chorbas… c’est l’Aïd sur toute la terre partout où y a des Muslims
c’est l’Aïd la fête la teuf la grande la vraie après les trente jours et surtout les nights de ce mois de Ramdam comme on dit qui nous a bien surexcités et auquel on participe évident Gaulois ou
pas pris dans l’atmosphère de la rue… des parkings des trottoirs des p’tites boutiques et des gens… mieux que ça comme frénésie tu peux pas…
Des mois de Ramadan j’en ai vécu plein et de toutes sortes depuis que j’fréquente assidu mes poteaux arabes et
africains musulmans alors vous voyez que ça fait une paie et sûr que j’en ai des souvenirs extras pas ordinaires comme on en vit qu’à ces moments-là… Des soirs du côté de Belleville avec mes
frangins d’Algérie on se retrouvait dans un p’tit restau “ comme au bled ” qu’ils disaient… moi le bled je n’connais pas mais c’est tout comme ça vous l’savez… le boui-boui il a des
murs faïencés blanc bleu indigo et turquoise et vert d’océan… je n’sais pas pourquoi ça me fait penser à l’Andalousie… Un bout de mémoire qui se goure probable… Ouaouf !
ouaouf !
Ça sentait bon la chorba en train de cuire tout de suite quand on entre les
feuilles de menthe fraîches les poivrons grillés le café un peu amer… On entrait et le patron un Algérien qui avait la peau sombre des hommes du désert très grand un keffieh autour du cou nous
apportait tout de suite des dates dans une soucoupe et du lait…
Ensuite on partageait la
chorba légumes et viande un bol à ras bord avec du pain pour tremper et si tu en reveux pas de soucis y’en a plein la marmite tu as qu’à demander… Les frangins algériens mettaient un cuillère
énorme d’harissa dedans et la soupe prenait une couleur ocre rouge qui me faisait songer à l’argile des ksour cuite par le soleil et aux bouquins de Malika Mokeddem…
Pour finir le repas on prenait toujours des bakhlawas des gâteaux fourrés à l’amande et au miel parc’que ce sont
les meilleurs de tous y paraît… Moi les gâteaux arabes de toute façon si je commence à en goûter je m’arrête plus… dates amandes miel sésame c’est trop ce que j’aime ça… la douceur des mets
sucrés et parfumés aux essences de fruits pistache cannelle et de fleurs d’orangers des contes des Mille et une nuits et les saveurs délicates et
épicées de l’Orient c’est mon bonheur !… Mais c’est vrai que les bakhlawas du Ramadan avec le thé à la menthe meilleur tu n’peux pas !
Le thé à la menthe dans notre boui-boui d’avant c’est gratuit autant de petits verres décorés tout l’monde connaît qu’on peut en boire et ensuite y a encore des
dates si on veut… Un de mes frangins d’Algérie le photographe Djamel Farès m’avait rendue plus heureuse que la reine de Palmyre quand il m’a dit un jour qu’on faisait un entretien chez moi et que
je lui avais préparé un thé à la menthe traditionnel dans la petite théière bleue du désert que mon thé était excellent ! Moi qui ai jamais mis les pieds en Algérie la fierté que j’avais
Ouallah !
Ouais… de ces soirées-là j’avais une sacrée nostalgie
les nights de ce mois de Ramdam dans notre cité d’Epinay… faut dire qu’on est bien placés nous autres avec notre quatrième étage juste face au bistrot truc et à la boucherie musulmane et que même
si on n’voulait pas participer les tables dehors en bas avec les gâteaux le coca et les jus de fruits le thé et plein d’autres bonnes choses… et tout l’monde assis autour sur les chaises
plastique ou les banc béton en train d’attendre que le soleil se tire de l’autre côté ça incite pas à rester enfermé chez soi…
Les nights de Ramadan ici on les vit à donf comme les autres on n’dort pas forcé y a la zic
dehors et les gens qui causent qui rient qui mangent qui boivent… c’est la détente enfin qu’ils ont guettée la journée entière et ça dure jusqu’à ce que le jour il se pointe ou quasi c’est comme
ça… Avec les p’tits qui courent se poursuivent en criant le bonheur total pour eux qui d’habitude sont claquemurés à l’intérieur des apparts minuscules… ils jouent se bousculent se chamaillent et
y’a personne qui les envoie coucher… c’est Ramdam…
Dans la cité tout
l’monde se met à ce rythme nocturne et cette année plus que les autres la fête se répand de tous les côtés parc’que c’est encore un peu l’été et que nous autres on est beaucoup dehors sur black
bitume pour prendre l’air et puis les choses elles sont devenues trop dures ces mois passés… C’est la grosse zermi qu’a rappliqué avec ses rangers et qu’a écrasé les moins chanceux parmi tous les
moins friqués qu’on est déjà d’ordinaire sur son passage… Alors là on oublie et on se retrouve ensemble comme s’y’avait toujours la fraternité des années ouvrières de la banlieue c’est
bon !… Ouaouf ! ouaouf !
Donc pendant un mois c’est la
cité entière qui ne ferme pas l’œil avant 4 heures du mat et pourtant elle est grande la cité !… Faut un quart d’heure pour la traverser d’un bout l’autre c’est dire… Des fois c’est un peu
hard vu que le matin faut se lever pour aller trimer et c’est juste le moment où on roupille terrible dehors pas un bruit les commerçants ils ouvrent tard c’est le rythme du Ramadan c’est comme
ça… Et le soleil rouge par la fenêtre énorme il monte dans le ciel tout seul il fait ce qu’il veut…
Aujourd’hui personne n’a eu besoin de me dire que c’était l’Aïd quand je suis arrivée au
bord de la rue de Marseille débarquant comme tous les mercredis de mon repaire parisien ou personne ne soupçonne au quotidien que c’est le mois de Ramadan sauf d’avoir entendu l’info à la
téloche… Le première personne que j’ai croisée c’était une jeune femme qui descendait d’une voiture vêtue d’une longue robe mauve avec ceinture à la taille et petit décolleté mode escarpins
blacks et ses cheveux crêpés et sa peau couleur café elle avait une sacrée classe ! Elle portait avec mille précautions un plat recouvert d’un torchon en tissu brillant doré … pas besoin
qu’on me dise c’était des gâteaux !
Et quelques pas derrière
elle sur le trottoir un homme avec un kamis blanc brodé très beau et le keffieh à peine noué autour de la tête qui volait autour de lui comme un drapeau palestinien courait avec son fils aussi
vêtu de blanc et de neuf pour attraper le bus chacun avec un énorme sac de matloh les pains de semoule algériens pendant qu’une famille entière transbahutait le couscoussier plein et les plats de
terre cuite avec la semoule recouverts de papier alu qui scintillait… Cadeaux nourriture qu’on partage en abondance compte tenu des moyens modestes vêtements neufs qu’on achète pour l’Aïd et pas
des trucs de marque pour sûr !… Ouais… notre cité quand elle fait la fête elle a son allure des grands jours que personne peut rivaliser avec !
Dans l’escalier de notre block au deuxième j’ai rencontré notre voisin turc qui sortait avec sa
gamine habillée avec une robe rose mi longue et des bracelets de poignets qui carillonnaient et elle aussi elle portait précieusement un énorme géant plateau de gâteaux… on s’est salué et j’ai eu
le temps de renifler le parfum de la fleur d’oranger qui se mêlait avec les odeurs d’épices à tous les étages et de cuisine qui se préparait… Enfin avant d’arr
iver à notre quatrième une dame black avec deux loupiots qui
marchaient tout juste… on se connaît pas mais on se sourit parce qu’aujourd’hui y a l’atmosphère conviviale magique partout…
Mais le plus petit c’est pas un sourire qu’il avait c’est carrément un rire qui éclatait dans sa frimousse quand
il m’a regardée et il s’est retourné et il s’est mis à taper dans ses mains en criant : “ Bonjour ! Bonjour ! ” et il m’a balancé sa joie d’enfance légère en plein cœur
et c’était aussi extra qu’un immense envol de papillons au milieu des escaliers gris béton…
Et toute la soirée
j’ai songé au bonheur possible si c’était chaque jour comme ça la vie et je me suis dit que vraiment c’est ici dans notre cité parmi les gens que j’ai envie d’être
longtemps toujours… Là c’est mon royaume et là je suis chez moi… Bonne fête à toutes et à tous ! El aid mabrouk !