Les cahiers des diables bleus
Corps à corps Nina Bouraouï
Mais Nina est une fille. Et de quelle séparation, de quelle absence parle-t-elle sinon de celle
de soi-même. Car dans son enfance algérienne, il n'y a pas de maison à l'intérieur de laquelle se blottir, se réfugier, faire racines. On ignore tout de la maison du père ou de celle de sa
famille. Avec le père en Algérie et avec Amine, Nina ne vit que dehors.
Dehors à côté de la frénésie de mouvements des enfants algériens dans l'exaspération du climat et de la nature. “ Je cours sur la plage du Chenoua. Je cours
avec Amine, mon ami. (…) Je cours dans la lumière d'hiver encore chaude. ” Avec les chaussures du père, Nina est aussi séparée du monde des femmes qui est au contraire celui du dedans, et de
l'intime du corps, de ce que l'on ne montre pas.
Le voyageur n'a pas de mal à comprendre non plus qu'il s'agit d'une violence faite à l'enfant. Une violence sociale. Comme celle qu'a subi Jean Sénac, alors ? Mais Sénac pouvait se réfugier dans la maison de la mère. Lorsqu’on n'est pas né du côté de la “ bonne image ”, lorsqu'on n'est pas un garçon, lorsqu'on n'est pas blanc ici, noir ailleurs, musulman ou juif où il convient de l'être, on existe contre. On n'a pas le choix. C'est ainsi. “ Mon corps me trahira un jour. Il sera formé. Il sera féminin. Il sera contre moi. ”
Il s'agit d'une violence que chaque femme a ressenti un jour ou l'autre au cours de l'enfance, car toute société est patriarcale, mais avec plus ou moins d'intensité et de pression exercée sur le corps. “ Ces enfants qui n'ont pas été des enfants. Parce que c'est difficile de vivre avec le sentiment de ne pas avoir été aimé tout de suite, par tout le monde. ” Pour une fille, le rejet, la coupure avec soi-même refusé par l'autre, et avec l'autre mal-aimant est l'envers de cette pulsion intime qui relie au vivant.
Lorsque ça n'est pas possible d'être soi, il ne reste plus qu'un immense désir de mort. “ Je choisis un petit squelette à monter. (…) Moi je suis dans la vie. Avec ce squelette. Je joue avec la mort. ” Si le voyageur a envie de savoir où va l'histoire malgré la violence qui lui est faite, et qu'il n'aime pas, c'est qu'il pressent peu à peu qu'il n'est pas question seulement d'une petite fille dont le père est algérien et la mère française. Mais de l'histoire de chacun où il y a de la mort à traverser pour rejoindre sa vie, pour rejoindre son corps, pour se reconnaître dans l'amour d'un autre, pour se reconnaître dans l'amour et non dans la haine. “ L'idée de la mort s'insinue avec la sensation du rejet. ( … ) De ne pas appartenir, enfin, à l'unité du monde. ”
Le voyageur est prévenu, Nina voit de la mort partout parce qu'elle est empêchée. Empêchée d'être une femme. Empêchée d'être. “ C'est la vie qui m'a fait peur. Le vertige de la vie. ” Et en arrivant à Rennes “ Je vais à la guerre ”, s'étalent sous ses yeux ce qu'elle n'a jamais voulu voir, et qui lui rappelle le corps blanc de la femme française qu'est sa mère, symbole de mort coloniale. La mort d'Amar, le frère du père. “ Ma mère blanche contre l'homme du maquis ”.
Ce n'est pas seulement le corps de la mère qui est obscène, c'est le corps de la femme, de l'enfant-femme en train d'advenir. En train de trahir en regardant sa part de blancheur. Sa part d'innocence face à la douleur. Le drame n'est plus sur le devant de la scène. Il s'estompe. Il pourrait arriver qu'on l'oublie. Que le blanc l'efface. “ Tous ces enfants blancs qui courent vers le soleil froid. ( … ) Tous ces petits corps déjà morts. ” Cette blancheur est synonyme d'existence sans haut danger, sans fuite en avant, et sans cruauté passionnée. “ Ils ne sauront jamais sauter des falaises du Rocher plat. Ils sont trop fins. Ils sont trop blancs. ”
Ici, tout le monde trahit par ignorance, par insouciance, par lâcher prise. Par simple aptitude à se précipiter dans la jouissance du
moment, dans du plaisir, dans l'éloignement de la pesanteur de l'Histoire. Même la petite chienne est trop candide. “ Elle comprend tout, la petite chienne qui
aboie. Tout sauf l'Algérie. ” Cette blancheur synonyme soudain insidieux du droit à l'évasion hors de la première marque faite au corps, hors de la brûlure solaire, hors de la mémoire
du père. “ Je me noie dans mes petitssuisses. Du lait épais. Cette douceur. ”
L'humiliation faite au père, les insultes ou simplement les sourires entendus, et l'impuissance de l'enfant : “ Mais rien. Mon
silence. Mon père et mon silence ”, le voyageur connaît ça. Il l'a expérimenté d'une autre manière, certes, mais lui aussi a eu dans la bouche le goût de la vengeance. Il possède
“ Cet héritage-là ”. Il connaît “ la haine comme une voix unique ” qui maintient en vie tant que l'on
n'a pas rencontré le jardin de la mère, la maison de la mère, les balançoires où Sophia, une autre petite fille plus tard,
s'envolera vers le ciel. “ Cette éternité de mère en fille. Ce relais à passer. Ce don. Ce miroir-là. Se balancer. Rire. S'envoler ”
Rejoindre ce lieu où il y a de l'amour. “ De l'amour, certainement, dira ma mère ”, de l'amour sans désespoir, sans dévoration, de l'amour sans honte. “ Qui aurait pu penser à ce tableau-là ? Deux petites métisses le nez dans le chocolat Poulain. Les filles de Rachid. Qui dorment dans la maison. Qui vont au jardin. ” Arrêté un long moment comme dans une gare sur cette image délicieuse, le voyageur a triché. Il a tourné les pages un peu plus vite pour échapper à l'idée du livre, de tant de livres écrits avec “ la haine de l'autre ”. L'autre qui, tombant sur l'ouvrage par hasard “ se noiera dans le silence ”, et sera “ terrassé par la douleur ”.
Oui, songe le voyageur avec un peu de désarroi, il y a tant de livres que l'on écrit contre ces tas d'autres, alors qu'il nous reste si peu de temps. Sans compter que ceux contre lesquels on croit écrire, n'ouvrent jamais aucun livre. Ou bien ce ne sont pas ceux-là. Eux, ils seraient plutôt du côté de ceux qui brûlent les bibliothèques, alors à quoi bon ? L'humiliation, ne pas l'oublier, non, mais se construire à partir d'elle. Faire que chacun de ses livres soit une gare dans laquelle on peut descendre et partir à l'aventure en croisant tous ces autres qu'on perdra de vue sans doute mais qui ne sont pas des ennemis.
“ Je reste une étrangère. Je ne connais personne ici. ( … ) Mais je les vois tous. Je les
retiens. Pour longtemps. ” Accepter que se formule le risque du désir et la peur d'être trahie par son désir et rattrapée par sa peur. “ L'Algérie
est dans mon désir fou d'être aimée. ” Accepter de nommer ce qui aurait pu appartenir à d'autres souvenirs d'enfance, ceux que la mère aurait offerts comme des caresses si cela avait
été possible, et qui font aussi partie de soi. De l'inconnue nichée en soi qui voudrait apparaître. “ Pour moi, la France c'est le goût du
plaisir. ” Accepter de voyager entre folie du désir et légèreté du plaisir.
C'est la rencontre du féminin qui va apprivoiser le désir et rendre à nouveau licite
la transmission de “ la douceur tissée autour de ceux qu'on aime ”, recréant le lien rompu avec la vie offerte, partagée. Après la fusion avec la
maison de la mère comme un ventre, il y a la bonté de la grand-mère qui apprivoise, “ Avec ses mains qui caressent mon visage. Qui lavent mon
corps ”. Le corps n'est plus contraint à livrer combat contre lui-même, il peut découvrir lentement ce qui n'est pas de la passion mais de l'amitié, cette forme de l'amour dans
laquelle on se reconnaît sans avoir peur de se perdre. De s'engloutir pour renouer avec la première dépendance. Le corps peut s'habituer “ A la découverte de
Marion. A son visage. A ses yeux bleus. A sa voix. A ses promesses ”.
Le double alors ne sera plus un garçon mais une fille. C'est cette amitié-là plus encore que la présence protectrice de sa soeur, Jami, qui fera que Nina accepte de mourir à la part de son enfance qui la retient prisonnière. “ Que se passe-t-il, soudain. C'est comme la fin d'un amour. ” Et pourtant l'enjeu demeure aussi grand, aussi véhément et absolu, mais il a gagné en gratuité et en rires. L'enjeu ce sont les balançoires de l'enfance “ plus haut, et encore plus haut ”, l'enfance qui, même dans la vie après est ce qui ne nous trahit pas, ce qui revient à travers d'autres enfances. “ Voilà l'histoire inachevée, petite Sophia, petite nièce. Voilà par ton enfance mon enfance qui se dresse. Comme un fantôme. Qui se redresse. ”
Le voyageur sait désormais qu'il ne regrettera pas d'être entré dans le livre, même s'il a dû effectuer les trois quart du voyage dans une position plutôt inconfortable pour qui n'aime ni la violence des mots, ni avoir à faire face à ses propres blessures. Les cicatrices demeurent fragiles. Et à chaque instant l'insouciance conquise peut faire place à nouveau à de la gravité, à de la pesanteur. Mais ce qu'il y a de bouleversant dans l'histoire de Nina, c'est que, quelle que soit l'intensité de la souffrance que le corps a eu à subir, le choix reste possible.
Malgré la honte, malgré l'offense, et en dépit de la passion, peut-être parce qu'elle est une femme, elle sait au bout de ce livre-là,
que rien ni personne ne peut l'empêcher d'êtr
e libre, sinon elle-même. “ J'ai failli me noyer mille fois. ( … ) Croire en soi. Préférer la vie à la mort. C'est ça, échapper à la
noyade. ” L'été. “ Un été brûlant. Un été détourné. ” Les noces avec le corps ont toujours lieu l'été. “ Regarder. Ne plus avoir peur. De rien. ” L'été dans une ville italienne où tout est propice à l'éclatement. La beauté. La lumière. L'art et son recueillement.
Et son envoûtement.
Les arbres, l'eau, les jardins. Un été où le désir rend au corps la plénitude sensuelle qui le nourrit d'existence. Le livre est aussi
le fruit d'un été ardent. Le voyageur sait qu'il peut descendre. Il est arrivé dans le lieu où il est enfin permis d'être vivant. “ Je suis devenue heureuse à
Rome. ( … ) Mon corps se détachait de tout. Il n'avait plus rien de la France. Plus rien de l'Algérie. Il avait cette joie simple d'être en vie. ”