Les cahiers des diables bleus
Ma parole c'est Beyrouth ici
!...
“ Comme j’ai aimé cet endroit, menacé de disparition, depuis le tout premier instant ! Que t’offrir ? Des plantes et des roses. J’en avais fait quelque
chose qui ressemblait à un nid. Je voulais qu’il soit comme un des textes de la revue, des lettres brunes imprimées sur le papier jaune des pages et dominant la mer. Je le voulais comme un
bouquetier bien posé sur le dos d’un cheval fougueux. Je le voulais poème.”
Mahmoud Darwich Une mémoire pour l’oubli
Le Temps : Beyrouth Le lieu : Un jour d’août
1982
Traduit de l’arabe ( Palestine ) par Yves
Gonzalez Quijano et Farouk Mardam-Bey
Ed. Actes Sud,
1994
Le temps : août 2008
Le lieu :
La cité d’Orgemont à l’extrême ouest d’Epinay-sur-Seine département du 9-3
- Ma parole c’est
Beyrouth ici !…
Combien de fois je l’ai entendue cette phrase balancée dans notre direction comme une giclée de boulons au lance-pierres et qui restait suspendue un peu au-dessus mêlée à la liqueur bleue intense
de l’horizon d’été à l’extrême bout des tours de la cité…
La cité… celle de notre enfance ou n’importe quelle autre parmi ces Babels de la périphérie qui nous ont fait grandir avec la
multitude des êtres venus des pays lointains comme des Rois Mages pour s’arrêter ici et modifier par leur présence insolite et puis familière la trajectoire de notre destinée de jeunes Indiens
privés de notre histoire au cœur des réserves géantes de la banlieue…
Comme des Rois Mages ils étaient arrivés les mains pleines eux des présents de leur histoire de leurs combats pour continuer à vivre
sur une terre qui peu à peu ne les nourrissait plus et dont ils étaient déjà dépossédés avant de l’avoir quittée et perdue tout à fait…
La cité… celle de notre enfance ou n’importe quelle autre
dans la périphérie des années 50 elle les avait vus se détacher sur l’horizon indigo des nuits d’été leurs silhouettes devenant de plus en plus immenses à mesure qu’elles se dépouillaient de leur
passé si proche et qu’elles entraient à nos côtés dans le présent d’un monde dont ni eux ni nous ne voulions…
Leurs silhouettes de travailleurs immigrés devant nos yeux de gamins de la zone enfants d’ouvriers
pour qui la réalité quotidienne était sacrément loin d’un conte de fée elles avaient pris l’allure et l’apparence de personnages imaginaires… Ils nous apparaissaient sur leurs montures aussi
étranges que leurs vêtements longs et amples à capuches et leurs babouches de couleurs vives chameaux et chevaux qui leur donnaient la grandeur des tribus guerrières victorieuses et
superbes…
Plus ils
s’appauvrissaient et s’éloignaient de ce qui faisait d’eux des hommes fiers et libres plus ils se transformaient aux portes des citadelles grises de la banlieue plus nous les voyons se dresser
comme des géants sur le décor sans beauté de notre quotidien partagé.
A chaque fois que la violence des étés dans les cités de banlieue me rattrape signe de notre impuissance à accomplir nos existences
comme nous l’avons rêvé me reviennent ces mois d’août au Liban et dans les camps de réfugiés palestiniens quand les noces de sang des hommes avec la mort se confondent aux noces du soleil et de
la lumière… Beyrouth… Le Liban… La Palestine… ces mots qui évoquent du lointain de l’inconnu vraiment pour moi comme pour la plupart des mômes de la banlieue d’ici sur Seine j’imagine dans les
années 60 où nous avons à peine commencé à découvrir les rues de nos quartiers et leurs bidonvilles bourrés d’immigrés et de travailleurs pauvres ils nous parlaient de nous sans que nous le
sachions avec la même proximité et la même musique rauque et douloureuse que ceux de Guerre d’Algérie… FLN… Sétif… dont personne d’ailleurs dans nos familles ne disait
rien…
Aux immigrés qui
arrivaient d’Algérie juste après l’Indépendance et que
nous avions appris à reconnaître à l’intuition parce qu’ils étaient aussi blessés que nous sous leur burnous de silence et qu’on entendait appeler “ les
fellagas ” se joignaient comme leur ombre inséparable déjà de la trace qu’on regardait se dessiner devant nos pieds d’autres silhouettes qui étaient celles d’enfants de nos âges armés de
cailloux et de jeunes combattants dont le keffieh au damier noir et blanc était le premier drapeau sans patrie…on les nommait “ feddayin ”…
Sur ma table de travail aujourd’hui à Paris au creux de mon repère terrier provisoire de renarde des sables je ne sais comment c’est encore possible… le texte de Genet “
Quatre heures à Chatila ” jamais loin de ma main gauche quand j’écris… jamais loin Genet et son écriture de sang séché un damier de taches noires sur fond de mur blanc… même quand je suis à
Epinay dans la cité où je partage mon temps avec celui passé au creux de mon repère parisien… Mais à Epinay c’est le livre de Mahmoud Darwich Une Mémoire
pour l’oubli qui s’est installé forcé à la première place celle qu’a occupée Beyrouth pour Darwich le poète de Palestine pendant des années…
Beyrouth… août 1982… Mahmoud Darwich a trouvé refuge comme
de nombreux Palestiniens entre les murailles d’argile d’une ville qui accueille et refuse ces passants sur une terre privée de demeure et il se trouve pris sous le feu des chars israéliens en
train d’envahir la ville poussant ce peuple sur les rebords d’un nouvel exil parmi les exils passés qui refleurissent rosiers de l’errance dont la dernière des fleurs est encore la première…
“ Chronique amoureuse d’une ville… ” Une Mémoire pour l’oubli me fait à chacun des mots où je butte… me fait rencontrer le récit que je ne
voulais pas écrire de notre Odyssée d’enfants jetés d’un monde vers un autre… un monde perdu pour eux désormais… perdu pour tous… et qu’ils se sont mis à aimer trop
fort…
Cette histoire je
la connais… je pourrais la raconter… c’est facile sans doute et j’ai même encore des notes qui traînent pat ci par là des bouts de carnets comme des jardins en friche pour toujours des mots
égarés le long des drailles en haut du plateau du Bougès en pleine Cévennes galopée de chèvres folles quand passée au-dessus du chemin forestier qu’empruntent les bagnoles de la gendarmerie pour
surveiller notre hameau à la jumelle c’est moi qui les regarde et qui note… note en rigolant…
Ouais je pourrais l’écrire comme j’écris celle de ma machine à écrire Calamity Jane et mes petites
chroniques de la banlieue… je pourrais… il suffirait de… m’y mettre quoi et y a pas de raison… d’ailleurs j’ai déjà commencé… quelques fragments très maladroits d’une écriture qui s’étire poème
lézard sous son soleil d’y a… trente piges ou presque un soleil aussi morfale ses petites canines blanches de chat sauvage sur notre peau de mômes de la zone déjà frottée aux chaleurs de fers
rougis à forge des travaux saisonniers… Un soleil de Beyrouth ou de Tipaza… un soleil cannibale avec pour réflecteur les murs de schiste blacks aussi incendiés que les parois laiteuses de chaux
des terrasses d’Alger…
Ouais je pourrais l’écrire… mais à chaque envie qui me vient de saupoudrer cette mémoire sucrée sur mon papier lune… à chaque fois l’envie repart aussi vite au creux de mon terrier de renarde et
gratte et s’enfouit et se terre… Et les mots qui me viennent ce sont toujours les mêmes… L’écrire pour quoi… l’écrire pour qui ?…
Cette histoire je la connais… je pourrais la
raconter… il suffirait de troquer la face d’ogresse de la mort contre quelques mots… Des mots d’argile d’eau et de sang face à la défroque pouilleuse du silence qui m’est venu de cette journée
terrible quand je marchais dans les empreintes d’un nouveau et très ancien désert… Je savais sa progression inévitable malgré notre obstination d’enfants à creuser des rigoles pour des ruisseaux
prodigues…
A planter
des roseaux cachettes vertes des essaims d’oiseaux turbulents et à retenir de nos mains le sable qui poursuit son avance sur nos corps et sur nos chants devenus
stériles…
Cette
histoire je la connais… ce qu’on a vécu alors cette histoire de notre jeunesse ouistitis au creux des arbres qui ne vieillissent pas je pourrais la raconter… Il suffirait de quelques gouttes de
salive volées à la rosée des vergers gamins et ancêtres habitants de cette terre parmi les sourcils broussailleux des collines aux flancs râpés de souffles sans héritage qui assèchent les lèvres
et la langue sous la poussière du gris de cette journée qu’on ne sait pas nommer…
Il suffirait des gouttes de salive de l’encrier du ciel de la banlieue… Il suffirait des quelques pierres et des quelques poignées
de terre apportées dans les poches de leurs vêtements de cérémonie par les femmes et les hommes du village d’Al Barweh au poète de Palestine afin qu’elle lui serve d’oreiller pour que je rejoigne
le nombre des passants au bord de ce territoire qui n’a pas de nom… passants nourris de l’ivresse de l’avenir… hôtes fugaces nostalgiques de la bonté du blé et de
l’olive…
Cette histoire
je la connais… je pourrais la raconter… Oh ! pas celle du poète qui ne c
esse sur le chemin de la ville tant désirée qui ne se nommerait plus Beyrouth… Beyrouth île et
refuge de toutes les fuites amante de tous les dangers… de chercher le giron de sa mère et d’y mourir en portant la langue inventée comme un drap sur sa peau nue… Non pas celle de la Palestine
dont le poète a troqué le silence pouilleux qui la recouvrait contre les fleurs d’amandiers secouant ses parfums au-delà d’elle remplissant nos greniers des fruits de son
absence…
Ni du village
d’Al Barweh parmi des milliers de villages engloutis sous le linceul des voyelles et des consonnes de l’autre langue et sous les murailles de ses forteresses…
Oh ! pas l’histoire du poète visitant ses demeures de
lune dans les nuits de l’exil…
A suivre...