Les cahiers des diables bleus
Djamel Farès Les créateurs de chez moi suite...
D.F. : Je ne voulais pas que les artistes que je photographiais soient derrière leur oeuvre
mais devant. Le premier écrivain que j'ai photographié c'est Rachid Mimouni. J'avais eu l'idée de l'associer à ce travail sur le plan de l'écriture et ça ne s'est pas fait. Je connaissais
Mohammed Dib que j'avais lu et qui m'impressionnait par ailleurs. Lorsque je rencontrais l'un ou l'autre, je disais toujours la raison pour laquelle j'avais voulu le voir et le
photographier.
Avec Rabah Belamri c'était l'idée de comment photographier un écrivain
qui ne voit pas ? Quel regard capter ? Quant à Leïla Sebbar j'ai été la voir car elle habitait pas loin de chez moi à Alger dans une belle maison mais qui me semblait un lieu caché. J'avais envie
de la retrouver et de parler de tout cela. Son bureau chez elle est tout petit. Je connaissais son rapport privilégié à la photographie mais je n'y suis pas allé pour cela.
Tahar Djaout c'est au travers de Hamid Tibouchi que j'ai pensé à lui. Il était en France à cette époque-là. Je ne
le connaissais pas très bien mais j'avais été fasciné par sa langue poétique fourmillante d'images. Je cherchais le nom d'un oiseau en kabyle, et Hamid m'a dit que Tahar, lui, me fournirait
autant de noms d'oiseaux que je voudrais. Ensuite il a écrit cet article sur l'exposition dans Algérie Actualité, qui nous a
beaucoup touchés.
1962-1992. Trente années d'une trajectoire en élipse-nébuleuse. Point de départ l'Indépendance algérienne. Point de retour une panne mécanique à quelques
pas du village d'origine en Kabylie.
D. F. : Cela faisait un moment que je n'avais pas été en Algérie et j'ai décidé d'y aller faire des photographies de ma famille. Mon père m'a prêté sa
voiture pour me rendre en Kabylie. Je suis parti avec mes cousins car on allait en même temps chercher de l'huile, mais il fallait revenir avant le couvre-feu de 11 heures du soir. On est arrivés
à la bifurcation du village où je suis né et de l'endroit où sont enterrés mes ancêtres quand la voiture est tombée en panne. Mais en réalité, ça n'est pas ça qui s'est vraiment passé. C'est plus
compliqué et plus difficile à raconter.
Mohammed Dib par Djamel Farès
Cahiers Parl'image, La
Source et le Secret, 1990
J'avais décidé d'aller voir la tombe de ma soeur jumelle qui est morte lorsque j'étais bébé et que je n'ai jamais connue. Mon père m'avait situé à peu près le
cimetière et je devais me renseigner à la mairie. La voiture tombe donc en panne à l'endroit où je suis né. Impossible d'aller plus loin. Pas de dépanneuse, pas de garage, rien. On finit par
découvrir un taxi brinquebalant qui nous a conduits chez un cousin au village. Cela avait déjà mis des heures. Il nous a prêté sa voiture pour repartir sur Alger. Cela se passait près de Bougie
où je n'ai donc pas pu me rendre. C'est ainsi que mon cousin a conclu : “ Il faudra que tu reviennes. ”
D. F. : Voilà l'histoire du voyage inachevé. Je voulais remonter vers une certaine origine pour passer à autre chose. Mais on ne passe pas comme ça à
autre chose. C'est aussi pour cela que je me suis intéressé aux rituels de passage. Les photos qui me parlent sont celles qui passent d'un moment à un autre comme moi je peux le faire dans ma
vie.
1992. Dernier passage en Algérie avant la panne d'essentiel - après il ne sera peut-être plus possible de poser un regard d'homme sur les gens.
Photographies de famille… pour ne pas se perdre loin de leurs yeux. Eux aussi ils entrent dans la marge à leur tour. Clandestins. Il commence à y avoir un monde fou dans la
marge.
“ C'est ce que vous me montrez que je peux photographier et montrer à mon tour.
”
Rabah Belamri par Djamel Farès, 1990
D. F. : Je veux qu'ils soient étonnés par ce qu'ils voient d'eux et pourtant qu'ils se reconnaissent. J'ai fini par avoir confiance en moi parce qu'ils savent ce que je vais montrer.
J'ai toujours peur de trahir, mais si je ne trahis pas je ne montre pas. C'est pourquoi je ne cesse de répéter que ce qu'il y a sur la photographie ce n'est pas vrai. C'est une réalité. C'est un
moment. C'est autre chose. Peu à peu là, également, le rituel s'est installé entre nous. Je ne venais plus seulement comme photographe mais pour parler avec eux et les écouter. Et les
photographies étaient prises sans que nous en ayons conscience.