Les cahiers des diables bleus
Djamel Farès Les créateurs de chez moi suite...
Qu'est-ce qu'être Musulman ? A la suite de ce pèlerinage une autre question se pose. Que signifie cette marque qu'est la circoncision empreinte commune
aux deux religions hébraïque et islamique ? Identité marquée dans la chair afin de ne jamais être effacée. Rituel où toute l'Afrique et le Monde Arabe se reconnaissent. Les détails du récit de ce
reportage au coeur de l'Islam se mêlent à ceux d'un autre moment qu'une photographie évoque précisément : la circoncision d'un jeune enfant de la famille prise en octobre
1977.
D. F. : Cette circoncision qui s'effectue dans un milieu populaire s'est déroulée dans un garage. Sur la photographie il s'agit du moment où on amène le
gamin chez les femmes qui se mettent à pousser des youyous. J'en ai plusieurs séries avec lesquelles nous travaillons dans les ateliers auxquels je participe. J'ai fait ces photographies presque
par hasard. Ce sont des cousins qui vivent en Kabylie qui ont invité ma mère pour cet événement. Mon père était malade et c'est moi qui ait conduit ma mère. Et j'ai eu cette chance extraordinaire
que ce soit une véritable cérémonie, ce qui m'a amené ensuite à avoir envie de comprendre ce que signifiait pour moi être circoncis.
Djamel Farès Circoncision
D.F. : Pour en revenir à mon travail sur le pèlerinage, j'ai presque failli mourir là-bas étouffé dans un mouvement de foule, à l'endroit où
a eu lieu la lapidation de Satan. La lanière de ma sacoche m'a coincé le cou et à force de remuer et de crier j'ai pu faire céder la courroie qui m'étranglait. J'y ai perdu une partie du matériel
mais j'ai quand même réussi à respirer.
Pendant le pèlerinage un homme m'a invité à aller prier avec lui, j'ai donc pu faire des photographies et en même temps tourner autour de la Kaaba jusqu'à l'endroit où il y a la pierre. J'étais à la fois spectateur et acteur. J'en ai rapporté un premier reportage en couleur qui a donné lieu à une publication et à une exposition qui a beaucoup circulé.
1978. Afin d'illustrer cet état particulier de l'Algérie dont D. Farès parlait plus haut nous avons choisi deux
photographies tirées du livre El Djazaïr l'autre soleil qui lui a été commandé par le Ministère de l'Information et de la Culture en
1978. Des photos “ d'un peuple au travail ” de ces “ dix-huit millions d'Algériens ” qui “ font à chaque instant, vibrer le pays tout entier ” il va falloir dégager peu à peu une autre réalité qui est celle des créateurs. Associer le réel à l'irréel.
Faire entrer les gens dans leur histoire et ne plus l'écrire à leur place. De la photo qui dans le livre est intitulée Le travail et
que Djamel appelle Le casse-noisettes à celle du maître et de ses élèves et celle du m
arché aux moutons de Skida s'ouvre une trajectoire dans le faisceau du phare qui
n'est plus toute tracée mais à inventer.
Djamel Farès Le Travail
Découper les pages et ne laisser parfois subsister que la marge qui devient alors une maison d'écriture sans murs sans toit sans portes… Une maison de fenêtres.
Fenêtres-images. Dessins de djida… portraits des artistes algériens… éclats-éclairs de femmes dans un espace à peine conquis : chez soi ? Cette marge étroite la vie - ce que nous avons en
commun - sans laquelle…
Le maître berger de
Skida
Le travail de Djamel Farès est né comme un conte le conte dévidé par l'aïeule. Un jour, la grand‑mère qui était presque aveugle et vient de recouvrer la
vue à la suite d'une opération demande au photographe de faire un portrait d'elle. Elle crée elle-même son cadre son fond pictural tapissant le mur de dessins qu'elle a exécutés. Elle meurt
quelques temps après. Cette première pierre posée sans projet précis l'idée a cheminé presque vingt ans chez Djamel Farès qui un beau jour décide de peupler la galerie inaugurée par le portrait
de la grand-mère et restée vide depuis.
Il veut établir une passerelle… un échange à titre posthume entre une vieille femme découvrant au déclin de sa vie la magie du dessin et des artistes d'aujourd'hui.
1990. Exposition La Source et le Secret à l'Institut du Monde Arabe. Une cinquantaine de portraits d'artistes algériens choisis
par D. Farès racontent leur “ aventure créatrice ”. Le secret se dévoile avant de retourner à l'ombre propice aux songes du rêveur
éveillé.
D. F. : A un moment donné j'en ai eu marre du discours qu'on entendait un
peu partout sur l'immigration. Je me suis dit que j'avais envie de montrer des gens qui n'étaient peut-être pas très connus du grand public mais qui apportaient quelque chose d'essentiel à la
culture
française. Et qui ne
sont ni des ouvriers de l'industrie automobile ou du bâtiment, ni des cuisiniers. Suggérer qu'un étranger n'est pas nécessairement quelqu'un qui vient envahir mais aussi quelqu'un qui vient
apporter quelque chose. Il n'y a pas de frontière pour les artistes. Même s'ils ne bougent pas ils voyagent, et ils nous font voyager.
Djamel Farès Tahar Djaout écrivain
La photo d'Alain Viguier représentait la continuité d'une histoire. Parce qu'il était pied-noir et qu'il vivait l'Algérie tous les jours. C'est
lui qui avait été arrêté en Algérie au moment du coup d'état de Boumédienne et c'est chez lui qu'étaient mes photos qui ont disparu. L'idée est partie de là. C'était une manière de renouer
autrement avec cette histoire algérienne. Je ne me positionnais plus seulement sur un plan affectif mais en tant qu'artiste. Et en tant qu'artiste je pouvais faire mon travail n'importe où. Je ne
suis pas parti d'écrivains mais d'un plasticien et d'un metteur en scène. Et puis il y avait certains écrivains que j'avais envie de rencontrer particulièrement, et d'autres que je connaissais.
C'était une sorte de pari : est-ce que je pourrai montrer un homme qui écrit ?
A suivre...