over-blog.com

Options

Fermer

Rechercher Rechercher
Administration
Connexion
Je n'ai pas encore de blog… Créer un blog

Les cahiers des diables bleus

Les cahiers des diables bleus

Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.

Accueil Article suivant

Jean Pélégri Textes sur L'Homme

Toutes ces petites notes et ces poèmes sont inédits ou publiés dans le premier Cahier Jean Pélégri Jean Pélégri le poète Les mots de l'amitié
Jean me les avait confiés avant de nous quitter il y a quatre ans. La plupart font partie de brouillons écrits à la main.
Textes de réflexion intitulés “ L’homme ” par Jean Pélégri, écrits entre 1955 et 1979.

Plus guère d’espoir en l’homme… Croyance un peu naïve dans l’Arabe parce qu’il était pauvre.
… Une vieille histoire aux racines lointaines, un vieil arbre mal soigné, qui fleurit ( enfin )…
Fraternité (13 mai). Non pas un coup de vent sur la mer ; c’est la mer qui bouge
Intégration des âmes… comment les Musulmans, outre leur tendresse peuvent donner aux Européens ce supplément d’âme dont ils ont tant besoin.
Non daté

 






Lettre non datée dédiée à “ Monsieur le Président ”

 

 

Là où nos pères avaient planté de la vigne et du blé, vous avez semé cette ivraie. Sur cette terre encore sauvage elle poussait vite. Alors, nous sommes nous dit, il faut tout arracher, tout brûler. Votre haine nous conduisait à des solutions de désespoir. Ou se faire, dans la peur, votre complice. Ou se faire le complice de ceux qui, allaient récolter cette moisson de haine et la replanter dans les cœurs, pour qu’elle fructifie. Bientôt, à cause de vous, il faudrait choisir, entre deux formes de meurtres.

Vous nous avez dégoûtés de notre pays, Monsieur le Président, dégoûtés de l’homme.

17-5-1955

Combien d’heures, combien de jours,
à contempler la mer, les vignes et le soleil ;
à écouter chanter les oiseaux dans la chaleur de l’été.
Mon œil me créait des paradis artificiels, des après-midi païennes, d’où je revenais hagard, stupéfait
et où je retournais le lendemain, malgré moi, comme à une drague…
Combien d’heures, combien de jours, j’ai pu passer à essayer d’oublier mon âme… vainement…
Jusqu’au jour où j’ai découvert que la nature était (vide)… marquée du signe de la faute…
que seul l’homme libre, réconcilié avec lui-même et les siens pouvait l’innocenter et lui redonner sa beauté de paradis terrestre.
Celui qui n’a jamais entendu de flûte… ne connaîtra jamais l’atmosphère de ma plaine.
Seule la musique pourrait raconter mon histoire.

23-5-1955 Fête de l’Aïd es-Seghir

Dans les rues, les Arabes s’embrassant, rendant les visites familiales en costume de dimanche, et dignes,
Sous le soleil, j’en vois passer un, derrière les grilles et le lierre, un enfant à chaque main, et digne.
Et les enfants faisant l’aumône de pièces aux plus pauvres.
Un peuple retrouvant le sens de ses traditions, propre dans ses vêtements neufs,
et digne…
Mais combien encore contraints à mendier ! Comment se rejoindre ?
Nous ne pourrons vivre un bonheur véritable que lorsque tous le vivront…
Comment goûter l’ombre et la fraîcheur, les jeux de la famille autour de l’arbre du jardin quand cet arbre est défendu par des grilles, quand derrière ces feuilles, des enfants brûlent de faim au soleil.
Ah ! que vienne le temps où nous pourrons jouer avec nos enfants dans l’ombre des arbres de justice.
La fleur bonheur ne peut fleurir que sous ses branches…
Et au centre du jardin, dominant tous les autres, le balancement de l’arbre Liberté.

Lundi 30 mai 1955

Pendant que j’écrivais des poèmes sur eux ( six haïkaï ), des gamins se sont attaqués avant hier soir à celle qui les soigne. Des gamins que je connais peut-être – puisqu’ils sont du Clos Salembier.
- Va chercher ta police.
En application de l’Etat d’Urgence, les gendarmes étaient venus arrêter quelques suspects deux jours auparavant… Et c’est sur elle, l’innocente que s’exerce la vengeance – pendant que les responsables, bien protégés, continuent leurs criminelles erreurs.
Il y eut une révolte dans le Constantinois en 1945.
Répression sanglante.
Nous avons eu dix ans pour le faire oublier. Qu’avons-nous fait pour les “ intégrer ” à notre société ? Pour les rendre responsables de son destin ?
Pendant dix ans, tous les grands responsables locaux nous ont répété : “ Regardez comme l’Algérie est calme… ” Et ils en ont pris prétexte pour ne rien changer, pour ne tenir aucune des promesses politiques définies en 1945 dans le Statut de l’Algérie…
Ils ont usé les bonnes volontés et épuisé les patiences. Ils se sont sauvagement acharnés, malgré toutes les mises en garde des élus arabes les moins hostiles à notre cause, sur Mendés France, parce qu’il voulait redonner une matière, bien modeste cependant, à l’espoir…
Ils se sont réjouis du terrorisme, car cela donnait une raison à leur désir d’éviter tout progrès. Cela leur permettait de liquider une opposition politique… On a arrêté des élus ( Conseil Municipal Alger ), on a dissous un mouvement politique ( MTLD ). Ce que l’Arabe apprenait par les journaux, il l’apprend maintenant de bouche à oreille. Leur vérité se fait clandestine, et cette petite lampe qu’ils remarquaient à peine dans la clarté du jour, commence maintenant, dans le mystère de la nuit, à attirer tous les regards.
“ Il n’y a pas d’interlocuteurs valables… ” ( Bourges Maunory ), pour inaugurer son voyage en Algérie. Même pas le peuple, puisqu’on lui refuse de voter librement… Il y a “ nous ” et rien.
Quand la révolte se propage jusque dans cette grande masse jusqu’alors hésitante… “ D’abord réprimer. Nous verrons ensuite pour les réformes… ”




Jean Pélégri à sa table de travail 2000
Photo Djamel Farès








Ce qui rend fatale l’issue de la situation, c’est que l’Européen moyen se range derrière les grands coloniaux. Et pourquoi moi payerai-je dans ma personne leurs erreurs !
On ne se comprenait plus, même entre amis. Ils prononçaient peut-être les mêmes mots, mais on ( ne ) les entendait ( plus ), ( ou ) mal, le bruit des nouvelles les couvrait d’un “ brouillage ” pareil à celui qu’on rencontrait à nouveau sur le poste de radio, et qui nous rappelait les années, déjà lointaines, de la guerre.
On ne voulait pas l’avouer, mais c’était bien la guerre qui commençait à roder, timide le jour mais, la nuit déjà cruelle. Elle ne pouvait commencer autrement. Comment frapper en plein jour celui qui avait été si longtemps votre voisin, votre camarade ( de guerre ) et peut-être votre ami. La nuit rendait aveugle et permettait de frapper sans reconnaître, la nuit des villages, des montagnes et des forêts – et celle, tout aussi cruelle, des commissariats et des prisons.
Au matin, quand en dépliant le journal, on parcourait la liste des attentats et des arrestations, on pouvait croire que tout cela n’avait pas plus d’existence qu’un cauchemar nocturne. Avec le jour, revenait le travail quotidien et l’on se retrouvait ensemble dans la rue, les trams, les chantiers ou les bureaux, fraternels, comme si rien ne s’était passé.
On raconte ses cauchemars à ses voisins, à ses compagnons de travail. Ce qu’il y avait de tragique, c’était que les leurs étaient pareils aux nôtres, et même plus terribles : la mort y frappait plus souvent. Nous, nous ne l’attendions que d’un côté. Pour eux, elle pouvait surgir de partout. Ah ! mes frères… 



Six HAIKAI Algériens
Mai-juin 1955

Un arbre dans un jardin
Tendant son fruit

Un Arabe contre la grille
Tendant la main


A suivre...

Publié le 16/07/2008 à 11h55 dans Ecritures d'Algérie

Accueil

Retour sur le site classique