Les cahiers des diables bleus

     Au-delà de nos liens infernaux… fin
   

Suite du texte publié le 12-05-2008

 

      Après l'impossibilité de fraternisation algérienne intervient l'autre impossibilité tout aussi complexe qui concerne la petite fille juive que vous êtes. En parlant de votre amie Françoise, vous dites: “ …le charme bouleversant de l'objet innocent. ” Et pourtant c'est elle qui devrait être dominante puisqu'elle appartient au monde qui a la maîtrise de l'effacement. N'est-elle pas elle aussi prisonnière de ce rôle ? Donc pas consciemment coupable de son ignorance à votre égard.
      Cette enfant française dans la description que vous en faites n'est-elle pas tout ce que vous n'aimeriez pas être ? Pourquoi voudriez-vous tant qu'elle aussi vous reconnaisse ? N'est-ce pas une façon d'aller jusqu'au bout de l'imposture ?
      En tant que petite fille juive vivant dans une situation de racismes multiples, vous êtes à la fois contrainte à réagir et à être en éveil, et à la fois vous vous placez dans un état de culpabilité “ …j'avais pris tout le poids du risque sur ma conscience… ” Comment ce rôle de bouc émissaire s'est-il mis insidieusement en place pour vous ? A nouveau Fips est dans la situation d'expier une faute qu'il n'a pas commise, pourquoi ?
      “Sans elle je n'y vais pas sans moi elle ira… ” C'est toujours vous qui êtes “ sans ”. Sans Aïcha, sans Françoise, sans petizarabes, pourquoi à votre avis semblent‑ils tous s'accommoder de cette séparation, de ce sort qui leur est fait ?

H.C
.: Ce “ sans qui est très insistant dans ce texte est une marque de non‑identification. Par définition on ne pouvait pas être algériens à ce moment-là. On était perçus comme français alors qu'on n'était pas français. Les Français nous percevaient comme Juifs donc comme non français. L'histoire symétrique opposée avec ma petite amie française symbolise donc la double exclusion figurée topologiquement. C'est à dire qu'elle, de temps à autre arrivait à venir chez moi, moi je ne pouvais pas rentrer chez elle. C'était tabou. Elle a été ma camarade et mon amie pendant des années. C'était absolument incompatible et interdit.
Elle était en relation avec moi sans se dire que j'étais juive. Elle appartenait à une famille intégrée et l'entourage ne tolérait pas cette amitié. C'était les Capulets et les Montaigus.
Il y avait une méconnaissance politique et historique qui était une sorte de fléau répandu consciemment et volontairement par les instances du pouvoir colonisateur. Les massacres dans le Constantinois en 1945 ont toujours été refoulés. En effet on ne connaissait pas les choses les plus évidentes du passé et du présent réel de l'Algérie. Ce qui faisait que cela pouvait tenir. Moi je me suis mise à étudier l'histoire de l'Algérie après, ne serait-ce que pour comprendre la scission entre les Juifs et les Arabes en dépit de nos liens réels. On ne parlait jamais de cela. Et les familles n'avaient pas de mémoire. On avait une fausse mémoire à la place. Camus par exemple comme la plupart de ces gens-là ne savait rien du tout des Algériens.

                 A quoi correspond votre désir d'un comportement irréprochable quasi surhumain, aussi bien dans l'extrême lucidité que dans l'extrême droiture ou équité ?
               Est-ce une forme d'idéal ou bien l'unique issue que vous envisagiez ?
           Aviez-vous peur d'une possible corruption ? ( dans toute les acceptions du terme )

 H.C.: Bien entendu il y avait ce quelque chose qui était l'Algérie en naissance qui nous séparait. Avec mes trois amies algériennes du Lycée Fromentin, qui sont devenues des figure importantes dans la guerre, j'ai toujours senti ce quelque chose. Quels qu'aient été la camaraderie et l'échange, il y avait cela entre nous, qui était en train de mûrir. On s'est quittées en 54, et puis… Ce qui allait se passer était indicible puisque secret et donc le clandestin même. Et c'était ce à quoi j'aspirais mais cela ne pouvait pas s'échanger.
Pourtant les messages physiques étaient vraiment là. En arrivant en France, j'ai appris que Zohra Drif, une de ces trois amies, était une militante très active dans la Casbah. Elle faisait partie des poseurs de bombes d'Alger. J'avais éprouvé un moment d'exaltation extraordinaire à cette découverte. J'ai écrit il y a quelques années un texte intitulé Lettre à Zohra Drif, car cette lettre justement, je ne la lui ai jamais écrite. Je n'ai pas pu alors surmonter le non-dit. Quel message lui envoyer ? Dire que j'étais heureuse que l'Algérie se soit enfin libérée ? J'étais trop jeune, pas assez puissante dans l'écriture pour écrire la bonne lettre. Je l'ai donc gardée comme cela.

Le deuxième pigeon est parti. Le vieux qui tue ouvre les mains. Je me suis envolée comme un trait, le cou déplumé, sans savoir si je suivais l'autre dans la vie ou dans la mort. Là où la mort a déjà commencé pensai-je, commence la vie. ”

      “ … j'avais seulement enfin quitté l'Algérie en y laissant les plumes qui protègent l'endroit de vie.
 ” L'endroit de vie c'est le cou. On ne peut indéfiniment vivre avec la tête séparée du corps. Partir a peut-être été la permission que vous vous êtes donnée d'être partout en état d'étrangeté et de prendre cette étrangeté comme marque de votre liberté ? Un choix de non-appartenance et pas seulement un héritage d'errance.
      Les quelques mots concernant Idir-Kader, la figure tendre et fugitive d'un amour jamais accompli: “ …je le regarde, le visage tourné vers son visage, nous sommes étranges, nous sommes nimbés d'une étrange absence de violence… et ceux où vous dites que vous vous sentez par la parole maintenant partagée, chez vous au Clos‑Salembier, n'offrent-ils pas l'unique solution aux violences absurdes de l'histoire et des hommes: rompre toute réalité avec eux et en eux et, comme le dit si justement Alice Cherki, apprendre enfin ailleurs, dans tous les ailleurs possibles à “ penser avec le corps ” ?

H.C.:
 La figure de Idir-Kader se trouve de l'autre côté. Cette figure est apparue juste à la fin de ma vie en Algérie, comme une figure de promesse. Mais c'était trop tard pour qu'on puisse croire à une promesse et trop tôt pour une possibilité d'amitié éternelle entre nous qui n'était pas encore née en Algérie. C'était juste avant que cela puisse advenir.
Ce qui se passait avec lui était très fort car il y avait des signaux visuels de tendresse pure, non mélangée. Cela était ou le futur ou bien jamais.

“ … la rencontre dont l'autre nom est adieu.  (…)
En silence de lèvre en lèvre passe le frôlement d'un oui entre Idir Kader mon frère et moi. Tout ce qui est indicible est déjà lisible. Brève noce rêve. ”


























Premier n° de la Revue Novembre revue des écrivains et créateurs algériens parue après l'Indépendance

Jeu 29 mai 2008 Aucun commentaire