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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Colères noires

Mercredi 8 février 2012 3 08 /02 /Fév /2012 22:29

Ne pas oublier Charonne…

charonne--1-.jpg

Comme toutes celles et tous ceux qui ont la mémoire des mouvements ouvriers et des luttes anti‑colonialistes je tenais à parler de Charonne parce que c’est le 50èmeanniversaire de la mort de ces femmes et de ces hommes qui ont laissé leur peau en solidarité avec les Algériennes et les Algériens et avec tous les hommes libres de ce monde.

Ne jamais oublier Charonne c’est ce que je me répète à chaque fois que je passe à l’angle du Bd. Voltaire et de la rue de Charonne où la tuerie policière commandée par Papon a eu lieu et ça arrive souvent vu que j’habite tout à côté à Nation comme vous savez.

Les marches du métro je les grimpe plusieurs fois par semaines et ce lieu porte en lui une souffrance particulière quelque chose de la barbarie qui rend l’endroit meurtri et triste. Les mots ne disent pas ce que je ressens parce que le sentiment qui m’envahit est une rage qui ressemble à de la haine et que je n’aime pas ça… Pour avoir bien connu les tribunaux des forces armées les fameux TPFA qui jugeaient nos frangins insoumis je sais qu’on peut avoir la haine contre tous les pouvoirs tous les Etats forcément répressifs et toutes les armées. Mais la haine contre des hommes s’acharnant à en tuer d’autres avec pour se justifier un uniforme et des ordres reçus ça fait encore plus mal… 

Ne jamais oublier Charonne…

  Charonne-2.jpg

En tant qu’anar et qu’anti‑militariste totale je n’ai pas d’atomes crochus avec le PC ni avec aucun des partis qui en sont proches. Mais il y a dans ce pays un vieux fond de hargne anti‑communiste et anti‑rouge qui si vous lui ajoutez notre histoire jamais achevée avec l’Algérie donne un résultat d’une violence garantie… Si vous en doutez allez donc faire un tour sur les commentaires des lecteurs à l’article du Journal Le Monde qui cite le livre d’Alain Dewerpe Charonne 8 février 1962… Les insultes et les dénégations filent envie de dégueuler alors qu’on sait que la police de Papon a matraqué et poursuivi et que la mère d’Alain Dewerpe a fait partie de celles et de ceux qui ne sont jamais revenus de Charonne…

Le PC n’a pas été clair sur l’Algérie et il n’est toujours pas clair concernant les guerres coloniales voire sa position sur la recolonisation récente de la Libye  mais il se trouve que cette fois-ci ce sont les communistes qui ont organisé cette manifestation de solidarité avec le peuple algérien et que les 9 personnes assassinées à Charonne étaient toutes communistes… Je ne vois pas pourquoi il faudrait le cacher ou l’occulter.

Le texte qui suit est donc tiré de l’hommage rendu aujourd’hui par le PC à ces femmes et à ces hommes qui n’étaient pas venus à Charonne pour y mourir mais pour un combat semblable à celui de Camus en Algérie : un combat contre la haine raciale et pour la vie. Un combat pour la paix. Un combat d’êtres humains solidaires et généreux pour qui toutes les civilisations et toutes les cultures sont sources d’enrichissement et de grandeur…

Ne jamais oublier Charonne…  Metro-Charonne-copie-1.jpg

 

1962-2012 : Charonne, n’oublions jamais !

       “ C’était le 8 février 1962, il y a cinquante ans : Le préfet de police Maurice Papon, avait ordonné de réprimer par la force la manifestation pacifique pour la paix en l’Algérie, et contre les attentats terroristes de l’OAS.

        Cet événement a marqué durablement le mouvement ouvrier, et nous renvoie à des exigences toujours d’actualité : le combat pour la paix, le refus des guerres coloniales, la vigilance face à l’extrême droite.

Charonne, n’oublions jamais !

 Papon n’eut aucun scrupule le 8 février 1962, pas plus que le 17 octobre 1961 quand la police parisienne qu’il dirigeait avait massacré, torturé et noyé dans la Seine des centaines d’Algériens venus manifester pacifiquement pour l’indépendance de leur pays.

Le rendez-vous était place de la Bastille, mais après avoir bloqué tous les accès à la place aux soixante mille manifestants qui formaient plusieurs cortèges boulevard Beaumarchais, boulevard Voltaire et dans les rues adjacentes en criant “ OAS, assassins ”, “ Unis contre le fascisme ”, “ Paix en Algérie ” et qui avaient fini par se regrouper à la station de métro Charonne, la police chargea sans préavis et avec une violence inouïe.

Il y eut huit morts, tués sur le coup ( les matraques dont disposaient les policiers mesuraient un mètre ) ou décédés quelques jours plus tard à l’hôpital, le neuvième mourut après trois mois d’agonie. Ils étaient tous inscrits à la CGT, et pour huit d’entre eux au PCF.

Il faut répéter, année après année, les noms de nos morts : Fanny Dewerpe, Anne‑Claude Godeau, Suzanne Martorell, Daniel Ferry qui n’avait que seize ans, Jean-Pierre Bernard, Edouard Lemarchand, Hyppolite Pina, Maurice Pochard et Raymond Wintgens. Ces hommes et ces femmes ne devaient pas mourir, leurs noms ne doivent pas disparaître.

 Un million de personnes accompagnèrent, cinq jours plus tard, les cercueils jusqu’au cimetière du Père Lachaise, au pied du mur contre lequel, en mai 1871, moins de deux mois après la proclamation de la Commune, des milliers de Parisiens avaient été tués par les troupes à la solde de la réaction.

Les travaux des historiens nous l’ont appris, depuis : les policiers n’ont pas chargé par hasard et ce n’était pas pour répondre à de soi-disant provocations. Mais l’Etat garde le secret depuis 1962 et refuse de reconnaître ce qui est bel et bien son crime. Tous ceux qui n’ont pas oublié les morts de Charonne demandent encore à l’Etat français de reconsidérer ses mensonges.

  comm_charonne.jpg

En une période où le besoin de mémoire est si fort dans la société française, et où est légitimement revendiquée une exigence de vérité, en particulier sur les deux moments clefs de notre histoire nationale récente que sont l’Occupation et les guerres coloniales, il n’est pas inutile de se souvenir de Charonne. ”

Publié dans : Colères noires
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Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 23:59

      Article publié sur le site Bellaciao : http://bellaciao.org/fr/


      Ces derniers temps il me semblait difficile de trouver des raisons d'espérer dans notre chaos actuel et curieusement comme je suis quelqu'un qui a besoin de tenir les formes du vivant dans ses mains pour ne pas sombrer j'ai repris un petit jardin bio en me disant que là au moins j'aurai les pieds sur terre...

      Et puis hier je suis tombée sur cet article publié sur le site de Bellaciao qui m'a replongée aussitôt dans l'expérience dont je vous parle souvent de ma jeunesse au milieu des villages hameaux et Sylvain-et-Palmyre-copie.jpg fermes collectifs des Cévennes... A cette époque nous étions sûrs que la révolte créatrice d'avenir partagé viendrait des campagnes et des paysans et ça n'est pas les anciens de ma famille paysanne ouvrière qui me contrediraient...

      Nous avions donc conçu et mis en route des façons de vivre de travailler de créer communes sur des terres que les paysans cévenols ne cultivaient plus et notre mouvement s'appelait " Terres en péril "... La plupart des agriculteurs du coin nous appelaient les " Néos " abréviation de néos-ruraux ou les Indiens...

      Je souris avec nostalgie en songeant aujourd'hui que nous avions pigé l'essentiel du message actuel des Paysans sans terre et que nous étions nous aussi proches de la Pacha Mama sans le savoir... Ces villages sont devenus des résidences pour touristes friqués et en quête de vacances Zen et de retour à la nature mais seulement un mois par an...

      Désormais je le sais tout viendra des paysans sans terre des citadins sans maison des artistes sans art et de tous ceux qui croient à des utopies et à des combats humains et qui veulent que le monde redevienne solidaire et vivant...


Le Mouvement des Sans Terre ( Brésil ) : un mouvement qui reconstruit la vie.
Rosa Cañadell MST.JPG
Vendredi 20 janvier 2012

      A l´heure où, comme aujourd´hui, une crise s´abat sur les classes les plus défavorisées, incapables d´offrir une réponse solide pour stopper l´agression contre les droits sociaux et du travail, parler d´un mouvement social comme le MST est comme une bouffée d´air frais, et même si les circonstances diffèrent beaucoup, son exemple d´organisation, de lutte et d´éducation peut servir de source d´inspiration pour toutes et tous ceux qui s´indignent et cherchent de nouvelles voies vers cette société rêvée, plus juste et moins plus égale.
      Le fait que depuis 1985 ( année de la naissance du Mouvement des Travailleurs ruraux Sans Terres, MST ), ce mouvement n´a jamais cessé de croître et n´a jamais renoncé à ses principes, au point de devenir une référence au Brésil comme en Amérique Latine, jette une lueur d´espoir dans notre désert plein de rage et d´impuissance.
      Avec son slogan : “ Occuper, résister, produire ”, le MST organise les paysans privés de terre pour occuper des zones improductives. Pour cela peuvent se réunir de 300 à 3000 familles, en général des personnes qui vivent dans les quartiers pauvres des grandes villes après avoir été expulsées de la campagne. Sortir de la pauvreté et retourner vivre à la campagne est ce qui pousse ces familles à se regrouper au sein du MST et à commencer le processus d´occupation et de résistance. Bidonville.jpg
      Une fois que la zone, le jour et l´heure sont décidés, elles prennent possession collectivement de la terre. L´étape suivante est de la défendre. Parfois surgissent les sicaires. Parfois c´est l´armée. Les paysans n´ont pas d´armes et leur défense est la non-violence et l´abandon temporaire de la terre en cas d´expulsion, généralement violente, pour la réoccuper ensuite.
      Les familles montent les campements et initient le processus de légaliser l´occupation. La Constitution brésilienne reconnaît le droit que les terres improductives soient “ susceptibles de Réforme Agraire ”. Ainsi l´occupation est une forme de lutte et de pression pour obliger le gouvernement à mettre en pratique le mandat constitutionnel de réaliser la réforme agraire et de faire en sorte que les terres remplissent leur fonction sociale.
      Ce processus de légalisation appuyé par une équipe d´avocats du mouvement lui même, 962-sansterrecamp.jpg peut durer des mois, parfois des années. Dans 80 % des cas la démarche aboutit mais il y a des campements qui attendent depuis dix ans la fin du processus. Pendant toute cette période sont combinées actions légales, négociations, et mobilisations : marches, occupations d´édifices publics, etc.
Finalement, une fois établie la légalisation de l´occupation, la terre devient propriété de l´État qui la donne en usufruit aux familles qui l´ont occupée. Ainsi naît l´“ asentamento ”, la construction de maisons et les activités productives. Les personnes qui ont conquis la terre planifient les aspects relatifs à sa répartition, à l´organisation du travail, au lieu de construction des maisons, de l´école, etc.
C´est un processus démocratique, assembléiste, et participatif. La ligne politique du MST est d´impulser et de développer la production de manière collective, mais les décisions appartient aux personnes qui se sont établi(e)s sur les terres.
      Une fois cet objectif atteint, le MST continue à chercher de nouvelles terres pour installer de nouveaux groupes de paysan(ne)s. Une partie de la production de ceux qui sont déjà établis permet d´appuyer les nouvelles occupations et l’expérience des uns sert à l’organisation des autres, dans un vaste cercle de solidarité qui permet son expansion. Sans-terre.jpg

Depuis le début, le mouvement n’a pas cessé d’occuper des terres, d´organiser la production, de construire des écoles et de former de nouveaux militants. Actuellement quelque deux millions de personnes vivent et travaillent sur les terres occupées et/ou légalisées. On compte des centaines d’associations paysannes et de coopératives de production.
En avril 2010 on comptait près de deux mille écoles dans les campements ( “ acampamentos ”) et dans les unités de production qui en naissent ( “ asentamentos ”). Par l´École Nationale Florestán Fernandes sont passés 16.000 jeunes pour se former politiquement et techniquement. Pendant ce temps quelques 60.000 familles campent dans l´attente de légaliser les terres occupées.
Comment ont-ils obtenu tant avec si peu ? Trois clefs sont à la base du succès du mouvement : la lutte constante, l´organisation comme construction de valeurs nouvelles et la formation comme garantie de continuité.

1. La lutte comme moteur

      La lutte constante part de l´idée que la conquête de la terre par un groupe de familles est insuffisante ; la lutte continue avec la réforme agraire et avec une conception nouvelle de la production dans la campagne : sans latifundios, sans monocultures destinées à l´exportation, sans produits agrotoxiques, sans variétés transgéniques. Une agriculture qui permette aux paysans et aux paysannes de vivre dans la campagne et de la campagne, de produire sans détruire la nature, de cultiver pour la consommation interne et de garantir la souveraineté alimentaire pour toute la population. Occupation-sans-terre.JPG
      Tout cela implique un changement dans les structures de la propriété et un changement de modèle économique et politique du pays. Un grand changement structurel et de système pour atteindre une société plus juste et viable, tel est l´objectif ultime de ce mouvement. “ Nous ne voulons pas créer de petites îles fantastiques, nous voulons changer la société  ” nous disait un jeune dirigeant.
      Ainsi, la terre devient lutte et accumulation de pouvoir en trois sens : le premier, c´est la conquête de la terre et la défaite du latifundio ; impressionnant spectacle que ces kilomètres et kilomètres sans maisons, sans habitants des grandes plantations d´eucalyptus, de maïs transgénique, puis soudain, comme dans une oasis, un campement productif doté de maisons, de jardins, de potagers, de garçonnets et de fillettes, d´animaux, d´écoles, en définitive de vie.
      Le deuxième sens, c´est d´obliger l´État à légitimer l´organisation et l´occupation des terres par cette quantité énorme de personnes et ainsi d´observer ses propres lois constitutionnelles. Et le troisième sens est qu´en conquérant la terre, l´organisation des Travailleurs Sans Terre devient une référence politique et sociale capable d´influencer l´espace géographique et social autour de ses com Serres-Mst.JPG munautés organisées.
     La lutte, en outre, génère des coutumes et des aspects différents qui forgent l´identité de l´organisation. On occupe des terres, on lutte pour des crédits, on éduque les enfants, on enregistre des CDs, on proteste contre les privatisations, on mène des actions solidaires avec d´autres mouvements, on organise des rencontres, on réalise des marches, on édite des livres, et combien d´autres choses...

2. L´organisation comme base de la société future

      Par la conquête de la terre, le MST démontre en outre qu´est possible une forme alternative d´organiser la vie : en tant que propriété et communauté. La propriété collective, la production sous forme de coopératives et l´organisation assembléiste de la communauté, permettent au mouvement de se maintenir et de croître. Selon des études de la FAO sur les campements productifs, les paysans bénéficiaires des occupations de terre gagnent trois fois plus qu´avant ; l´analphabétisme disparaît, ainsi que la mortalité infantile et les jeunes qui vivent là disposent d´un débouché, sur la base d´une formation technique, professionnelle et politique.
      L´organisation dans les campements, dans les unités productives, dans les écoles et dans les autres structures du MST est une des grandes conquêtes et un levier de changement. Avec l´organisation des campements et le travail volontaire et collectif, est menée une “ réforme dans la réforme ”.
      La vie dans les campements et unités productives reconstruit, réordonne la vie sociale : chaque groupe de dix familles forme un des “ Noyaux de base ” parmi lesquels on choisit un coordinateur et une coordinatrice ( dans toutes les structures organisatrices la parité est une norme ). On nomme des responsables pour les différents secteurs : Infrastructure, Education, Santé, Finances, Sécurité, Communication et culture, Production et Front de masses. Un groupe de cinq noyaux forme une brigade ( soit 50 familles ) dans laquelle se coordonnent les représentants des Noyaux des différents secteurs. Finalement, les coordinateurs et coordinatrices de chaque Brigade, avec les responsables de chaque secteur, forment la Coordination Générale du Campement initial ( “ Acampamento ” ) ou de l´Unité productive postérieure ( “ Asentamiento ”).
      Chaque semaine, normalement les samedi, tous les Noyaux de base et tous les secteurs se réunissent. Au terme de la réunion la Coordination générale évalue toutes les propositions et les décisions émanant des différentes réunions. De même le coordinateur et la coordinatrice de chaque campement et de chaque unité productive se réunissent avec les unités les plus proches : c´est une coordination locale qui avec d´autres coordinations locales forment la coordination territoriale, puis celle de chaque état, et finalement la coordination nationale.
      Cette organisation depuis la base génère la participation et l´auto-organisation de la vie quotidienne des campements et des unités productives, favorise la vie en commun entre les diverses familles qui occupent une même terre et maintient en vie l´esprit de solidarité et de lutte. En même temps elle maintient en contact et en coordination constante les différentes structures du Mouvement lui-même, permettant de réunir les forces, d´additionner les luttes, d´échanger des expériences, d´unifier les slogans de lutte, ce qui rend le mouvement plus grand et plus fort. La démocratie, dit-on au MST, ne peut être comprise seulement comme la participation aux processus électoraux, elle doit s´enraciner dans toutes les dimensions de la vie sociale.
Tout cela permet, dès le premier jour de l´occupation, de résoudre les problèmes produits par la précarité et la vie en commun de milliers de personnes, qui ne se connaissent pas. En peu de jours se construisent des réservoirs d´eau, des baraques de bois et de plastiques, des rues et des éclairages, des toilettes et l´école. Conjointement on établit des normes de vie commune. Ainsi Bresil.JPG en peu de jours on réorganise la nouvelle forme de produire et de vivre.
      Le travail collectif, la participation démocratique créent une nouvelle culture sur la base de vertus nouvelles que l´organisation aide à développer. Des pères et des mères de familles qui jusqu´il y a peu étaient à peine nommés par leurs enfants, sont à présent appelés par les haut-parleurs pour participer aux réunions qui décideront du futur de leurs vies. Et en vérité il est étonnant de voir ces immenses rassemblements de personnes vivant ensemble sans besoin de représentation de l´État ni de forces policières.
      Les portes des maisons sont ouvertes et elles n´ont pas de murs, la délinquance est inexistante, de même que le vol ou la violence ( mon séjour dans ces campements, logée dans ces maisons sans portes, avec tous mes documents, bagages, argent à l´intérieur, n´a pas éveillé le moindre intérêt ni le plus petit problème ). Les conflits sont traités collectivement et l´esprit de lutte est présent dans tous les actes quotidiens.
Dans tous les campements et unités de production, le drapeau du MST est peint sur les murs des granges, des maisons, des écoles. Il n´y a pas une seule place d´une seule unité productive sans un drapeau rouge qui flotte et contraste avec le vert de la végétation. Les animaux domestiques se promènent parmi les enfants et devant chaque maison, quelque pauvre qu´elle soit, il y a un petit jardin et quelques fleurs d´ornement.
      Les parents nous racontent leur satisfaction d´avoir éloigné leurs enfants “ du climat de délinquance et de drogue des quartiers marginaux dans les grandes villes ” et les plus petits manifestent leur sentiment d´être “ plus libres et plus en sécurité ”. La peur et l´exclusion semblent appartenir au passé.
      L´intérêt porté à l´entretien et au nettoyage des espaces fait partie des valeurs. Le contact avec la terre et la beauté naturelle pour embellir le quotidien génèrent le sens esthétique, par l´usage des produits de la nature elle-même, éveille l´intérêt artistique : chanter, peindre, décorer, faire du théâtre, transmettre à partir de petites radios locales, tout fait partie des activités collectives.
      “ La beauté des unités productives sert à montrer que nous avançons vers la reconstruction de la vie ” dit-on avec fierté. La conscience écologique naît aussi du respect de la nature et de la volonté de reconstruire la production sans poisons ni variétés transgéniques, en respectant et en récupérant les espèces autochtones. mandala.jpg

3. L´éducation comme semence du futur

      Pour le MST éduquer est fondamental. Sa préoccupation pour l´école existe depuis le début du mouvement. La lutte pour l´école est la phase suivante de la lutte pour la terre : il s´agit d´assurer l´accès à l´éducation de tous les enfants en âge scolaire, l´alphabétisation des jeunes et des adultes et la formation technique et politique de la jeunesse.
      Éduquer pour le MST signifie basiquement “ former pour transformer la société ” : il s´agit d´une éducation qui ne cache pas son engagement de développer la conscience de classe et la conscience révolutionnaire, tant parmi les participants que parmi les formateurs. L´école est conçue comme un espace où les enfants et les adolescents se forment comme êtres humains intégraux.
      L´organisation collective se conçoit comme un pilier fondamental de l´école et le travail comme la base de tout processus éducatif. L´auto-organisation des éducateurs et des participant(e)s ainsi que l´implication de toute la communauté sont aussi présentes dans l´éducation : depuis l´autoconstruction de l´école à la lutte pour la défendre et à la participation dans les conseils scolaires.
      La première chose qu´on construit dans un campement, c´est l´école. Ensuite on cherche les jeunes les plus formés pour qu´ils se chargent d´éduquer les plus petits. Le pas suivant est la lutte pour l´école publique, pour exiger de l´administration ( locale ou de l´état, selon qu´il s´agit de primaire ou de secondaire ) la construction de l´école publique et l´adjudication de maîtres et maîtresses. Ecole-du-campement-MST.jpg
      Pour le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre, la formation de ses propres enseignants est une question centrale, et ce pour deux raisons : la première est d´assurer la continuité de l´école, puisque tant les campements que les unités productives sont situées dans des zones éloignées et souvent, les enseignants qui ne font pas partie du mouvement abandonnent l´école ou ne veulent pas y travailler. La deuxième est de mettre en oeuvre sa conception de l´éducation liée à l´histoire du campement, de la lutte pour la terre et du travail agricole.
      Quand on a obtenu l´installation d´une école publique dans le campement ou dans l´unité productive, le programme de formation est “ officiel ” et les maîtres ou maîtresses sont payé(e)s par la Municipalité ou par l´État. Dans la grande majorité de ces écoles on obtient que les jeunes du lieu, déjà formés, puissent occuper ces postes.
      Tout ceci implique qu´ils doivent transmettre les contenus officiels. Mais il n´en restent pas là. Ils mettent en pratique leurs propres principes éducatifs : une méthodologie “ émancipatrice ”, inspirée de Paulo Freire et d´une éducation théorico-pratique liée à la terre, avec jardins scolaires, soins des arbres et des fleurs, etc... Ainsi on élargit les contenus officiels avec des contenus propres et on élabore un matériel pédagogique alternatif. La “ mystique ” ( chants, hymnes, slogans, poésie, représentations symboliques, etc. ) est toujours présente dans les écoles, de même que l´éducation artistique et culturelle : musique, danse, théâtre, art. Ces écoles, situées dans les unités productives, sont souvent ouvertes au reste des enfants des villages voisins, de sorte qu´elles offrent aussi un service à la communauté locale.
      Par ailleurs le MST, en partenariat avec plusieurs universités, organise des cours techniques et pédagogiques pour ses jeunes. Ces cours fonctionnent toujours à temps partiel, combinant théorie et pratique : deux mois de formation dans le Centre éducatif et trois mois de travail dans l´unité productive, et ainsi de suite durant trois ans, au bout desquels on acquiert une formation et un titre universitaire qui leur permet de travailler dans les unités productives ( “ asentamentos ” ) comme professeurs des écoles publiques ou comme techniciens en agro-écologie ou en coopérativisme.
      La conception de l´école au MST embrasse un grand nombre d´aspects : la planification, l´évaluation, la formation des professeurs, les matériels didactiques, la relation professeur/élève, le travail pédagogique, etc. En d´autres termes, l´école est repensée de manière intégrale et vise de nombreux objectifs : comme outil d´émancipation sociale, elle veut éliminer l´analphabétisme et rendre la culture accessible à tout le monde. En tant que promotion intellectuelle et technique, elle veut permettre aux jeunes de rester vivre sur place et de disposer d´un emploi. Elle cherche à transmettre des valeurs : amour de la terre, travail collectif, solidarité, discipline, créativité. Elle vise à améliorer la vie des unités de Bibliotheque-du-MST.jpg production et de leur environnement local : production, coopérativisme, agro-écologie.
      Elle est aussi une manière de stimuler l´engagement : la lutte pour la terre, la récupération de l´histoire propre ( celle de l´occupation, du campement ) et collective ( les luttes sociales et paysannes, les révolutions en Amérique Latine, etc. ). Elle sert enfin à former les futurs cadres et dirigeants : la formation politique.
      L´éducation se veut donc à la fois un processus de rétroalimentation du mouvement lui-même et un outil de transformation sociale.
      Au cours de son quart de siècle d´existence, le MST a construit un vaste réseau d´écoles, dans leur majorité publiques, qui se situent dans les zones d´influence du Mouvement. Selon des données du secteur de l´éducation, en avril 2010, existaient dans les campements et dans les unités de production, près de deux mille écoles, basiquement d´éducation infantile et de primaire complète, et quelques unes d´enseignement secondaire.
      On compte 300.000 personnes étudiant dans des écoles publiques, depuis l´infantile jusqu´à l´universitaire, en passant par l´éducation de jeunes et d´adultes. Dans les écoles des campements et des unités de production travaillent 10.000 professeurs, plus 5.000 autres travailleurs de l´éducation, normalement des jeunes qui exercent cette fonction d´éducateurs sans en avoir le titre mais qui sont en formation dans les cours pédagogiques du MST.
      Tout cela a permis de mettre un terme à l´analphabétisme, de disposer d´écoles dans tous les campements et unités productives, d´avoir des maîtres et des maîtresses jeunes, motivés et impliqués dans cette éducation comme projet global au-delà de la simple instruction. Et de compter des jeunes formés, munis de titres, et d´un ensemble d´étudiants motivés, avec peu de problèmes de discipline et un grand sens des responsabilités.

      Autre résultat, jeunes et adultes possèdent un haut niveau de formation idéologique et politique, il n´y a qu´une faible désaffection des jeunes dans le Mouvement. L´enracinement renforcé dans les unités productives a permis d´augmenter la qualité de la production et de l´auto-organisation. Tout cela revient à continuer la lutte pour la terre et pour la transformation sociale tout en multipliant les opportunités de vie personnelle, professionnelle, des paysan(ne)s sans terre.

      L´École Nationale Florestán Fernandes (ENFF) : la connaissance libératrice de consciences
Ecole-Florestan.jpg
      Avec l´éducation, la formation politique a toujours été un des piliers du MST, et c´est pourquoi a été créée l´Escuela Nacional Florestán Fernandez, en 2005. L´idée de cette école nationale est née à la fin des années 90 quand a surgi le besoin de disposer d´un espace de formation de la militance et d´échanger des expériences ou de mener des débats sur la transformation sociale en Amérique Latine.
      Cette école est située à Guararema ( à 90 KM. de Sao Paulo ) et a pour objectif d´être un espace de formation supérieure plurielle dans les divers domaines de la connaissance, non seulement pour les militants du MST, mais aussi pour ceux d´autres mouvements sociaux, ruraux et urbains, du Brésil et d´autres pays d´Amérique Latine.
      L´école a été construite à partir du travail volontaire de brigades venues des campements et d´autres mouvements sociaux. Plus de mille personnes ont collaboré à l´auto construction de l´École, qui, en outre, se caractérise par une grande beauté et simplicité architecturale, ainsi que par un environnement bien entretenu. Elle compte des dortoirs pour 250 personnes, avec un grand réfectoire, une salle de projections, une salle pour les réunions et les assemblées, une bibliothèque, 15 classes, un grand jardin, une garderie d´enfants et de vastes espaces externes avec jardins et petites unités de production agricole.
      Depuis 2005 sont passés par cette école plus de 16.000 jeunes, près de 500 professeurs volontaires de diverses universités du Brésil, d´Amérique et d´autres continents, et 2.000 visiteurs du monde entier. Les espaces de l´école servent aussi à l´organisation de diverses rencontres : de jeunes, de professeurs, d´autres mouvements sociaux comme la Via Campesina, le Mouvement Noir, le Mouvement des Sans Toit, etc., ainsi qu´à la réalisation de séminaires et d´autres évènements. Les principaux intellectuels de gauche sont passés par l´école au moins une fois, beaucoup y reviennent.
      Les élèves ne paient rien et le professorat ne perçoit pas de salaire. La conservation du centre se fait à partir du travail des jeunes qui étudient et qui assument les tâches de nettoyage, de cuisine, de travail productif dans les potagers et de soins des animaux qui seront une partie fondamentale de leur propres repas. Ainsi l´École se soutient par ses propres forces et le travail collectif revêt une dimension pédagogique et éducative fondamentale pour les étudiants.
      La formation des militants, ou formation politique, combine des questions de théorie et de connaissance avec une formation éthique et morale, mettant l´accent sur la coopération, la solidarité, la fierté de classe, l´importance de l´étude, du travail et de la beauté. L´école se valorise par sa capacité à impulser la formation de militants, la formation à de nouvelles formes de travail dans la campagne et à des valeurs humanistes et socialistes.

Conclusion MST-2.jpg

      En ces temps de néo-libéralisme radical et de pensée unique, le Mouvement des Sans Terre du Brésil montre qu´il est possible d´établir un nouveau type de propriété de la terre et de produire sans préjudices pour la nature, d´avancer et de perfectionner la démocratie et la solidarité, de participer dans toutes les luttes contre l´oppression et de mettre en pratique de nouvelles valeurs avec de nouveaux contenus.
      De son organisation, de sa lutte, de sa ténacité pour une éducation émancipatrice, nous pouvons apprendre en tant qu´éducateurs et activistes de mouvements sociaux. L´Histoire n´est pas écrite mais il y a des voies tracées et cela vaut la peine de les explorer.
      “ Dans la nuit, quand on les attend le moins, des légions de familles surgissent, juchées sur des camions prendre la route pour occuper des grandes plantations abandonnées, pour retrouver la possibilité de renaître comme êtres humains et politiques. En peu de temps le rouge des drapeaux brille comme un brasier et annonce que là-bas, des esclaves cherchent la liberté et invitent les autres à forger ensemble leur propre destin ”. ( Ademar Bogo :“ Le MST et la culture ”, Sao Pâulo 2009 )

LUTTER EST LA MEILLEURE MANIÈRE D´ESPÉRER

Rosa Cañadell est professeur, porte-parole de l´USTEC•STE. Membre du Comité de Sans-terres.jpg soutien au MST, Barcelone (Catalogne). Membre de Socialisme 21.
Source : El Topo Viejo, http://www.elviejotopo.com/

Traduction française : Thierry Deronne, pour www.larevolucionvive.org.ve
Pour soutenir le MST, on peut écrire à Salete Carollo, prointer@mst.org.br 
Pour une information continue en français sur les activités du MST, http://mouvementsansterre.wordpress.com/

Publié dans : Colères noires
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Vendredi 6 janvier 2012 5 06 /01 /Jan /2012 20:16

      Cet article qui a été publié sur le site : www.info-palestine.net m'a passionnée à sa première lecture parce qu'il est à la fois tellement bien écrit avec le coeur et toute la poésie que j'aime et parce qu'enfin une personne de culture judéo-arabe ou orientale comme on veut le revendique avec fierté et intelligence... avec l'intuition de ces êtres qui ont tout perdu d'eux-mêmes en devant " choisir " d'appartenir à un seul peuple alors que leur réalité comme celle de la plupart des êtres humains est multiple...

     Ce témoignage permet également de s'inscrire en faux contre la théorie mille fois utilisée qui consiste à dire que les populations juives des pays arabes ont été chassées de leur pays d'origine bien avant la création de l'état d'Israël... Il y a encore par exemple une importante communauté juive en Iran aujourd'hui qui tient à continuer à vivre sur le lieu de ses origines et que personne ne persécute... pour l'instant car si une guerre est fomentée par les pays occidentaux...

     

Réflexions d’une juive arabe Boycott Israel-copie-1

Lundi, 2 janvier 2012

 

Ella Habiba Shohat

BintJbeil

 

Dépouillés de notre histoire, nous avons été forcés par notre situation de huis clos de refréner notre nostalgie collective, au moins au sein de la sphère publique. La notion omniprésente d’“ un peuple unique ” réuni dans sa patrie antique n’autorise aucune mémoire attendrissante de la vie avant Israël.

 

Ella Habiba Shohat est professeur en Études culturelles et en Études des femmes à Cuny. Écrivaine, oratrice et militante, elle a écrit Israeli Cinema : East/West and the Politics of Representation (université du Texas - Press, 1989) et elle est co-auteur (avec Robert Stam) de Unthinking Eurocentrism : Multiculturalism and the Media (Routledge 1994). Shohat a également co-édité Dangerous Liaisons : Gender, Nation and Postcolonial Reflections (Université de Minnesota - Press 1997) et est la rédactrice de Talking Visions : Multicultural Feminism in a Transnational Age (MIT Press - The New Museum, 2000). Elle écrit souvent pour des journaux comme Social Text et le Journal for Palestine Studies. Son adresse : ella.shohat@nyu.edu

 

Quand les questions de discours racial et colonialiste sont débattues aux États-Unis, les personnes originaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord en sont souvent exclues. Cet article est écrit avec l’intention d’ouvrir un débat multiculturel, dépassant la catégorisation simpliste du recensement U.S. des peuples du Moyen-Orient en tant que “ Blancs ”.

Il est aussi écrit avec l’intention d’aborder les multicultures des notions américaines de la judaïté. Mon récit personnel remet en question l’opposition eurocentrique des Arabes et des juifs, particulièrement le déni des voix des Arabes juifs ( Séfarades ) tant dans le contexte moyen-oriental qu’américain. Ella-Habiba-Shohat.jpg

 

Je suis une juive arabe. Ou, pour être plus précise, une femme israélo-iraquienne vivant, écrivant et enseignant aux États-Unis. La plupart des membres de ma famille sont nés et ont grandi à Bagdad, et maintenant vivent en Iraq, en Israël, aux États-Unis, en Angleterre et en Hollande. Quand ma grand-mère a d’abord rencontré la société israélienne dans les années cinquante, elle a été convaincue que les gens qui regardaient, parlaient et mangeaient si différemment - les juifs européens - étaient en fait des chrétiens européens. La judaïté pour sa génération était inextricablement associée au Moyen-Orient.

Ma grand-mère, qui vit toujours en Israël et communique toujours largement en arabe, a dû apprendre à parler de “ nous ”, en tant que juifs, et d’“ eux ” en tant qu’Arabes. Pour les Moyen-Orientaux, la distinction s’est toujours opérée sur “ musulmans ”, “ juifs ” et “ chrétiens ”, pas sur Arabes par rapport à juifs. Il était supposé que l’“ arabité ” se référait à une culture et à une langue partagées en commun, quoique avec des différences religieuses.

Les Américains sont souvent étonnés de découvrir les possibilités existentiellement nauséabondes ou délicieusement exotiques d’une telle identité syncrétique. Je me souviens d’un collègue bien établi qui, malgré mes leçons élaborées sur l’histoire des juifs arabes, avait toujours du mal à comprendre que je n’étais pas une anomalie tragique - par exemple, la fille d’un Arabe ( palestinien ) et d’une Israélienne ( juive européenne ).

Vivre en Amérique du Nord fait qu’il est plus difficile encore de communiquer que nous sommes juifs et que nous avons toujours droit à notre différence moyen-orientale. Et que nous sommes arabes avec toujours le droit à notre différence religieuse, comme les chrétiens arabes et les musulmans arabes.

Ce fut précisément la police des frontières culturelles en Israël qui a conduit certains d’entre nous à nous échapper dans des métropoles d’identités syncrétiques. Pourtant, dans un contexte américain, nous sommes confrontés à nouveau à une hégémonie qui nous permet de raconter une mémoire juive unique, c’est-à-dire, une mémoire européenne. Pour tous ceux d’entre nous qui ne cachent pas leur moyen-orientalité sous un “ nous ” juif, il devient de plus en plus difficile d’exister dans un contexte américain hostile à la notion même d’orientalité.

En tant que juive arabe, je suis souvent obligée d’expliquer les “ mystères ” de cette entité oxymore. Que nous parlions arabe, pas yiddish ; que pendant des millénaires, notre créativité culturelle, laïque et religieuse, a été largement articulée en arabe ( les Maimonides étant de ces quelques intellectuels à “ la faire ” dans la conscience de l’Occident ) ; et que même les plus religieuses de nos communautés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ne se sont jamais exprimées dans des prières hébraïques à fort accent yiddish, ni qu’elles n’aient mis en pratique les normes gestuelles de la liturgie et les codes vestimentaires favorisant les couleurs sombres de la Pologne d’il y a des siècles.

Les femmes du Moyen-Orient n’ont pareillement jamais porté de perruques ; pour se couvrir les cheveux, si elles les couvraient, cela dépendait des vêtements régionaux ( dans le sillage de l’impérialisme britannique et français, beaucoup portaient des vêtements de style occidental ). Si vous allez dans nos synagogues, même à New York, Montréal, Paris ou Londres, vous serez étonnés d’entendre les quarts de ton modulés de notre musique que les non-initiés pourraient penser venir d’une mosquée.

Maintenant que les trois topographies culturelles qui composent mon histoire éclatée et disloquée - Iraq, Israël et États-Unis - ont été impliquées dans une guerre, il est crucial de dire que nous existons. Certains d’entre nous refusent de se dissoudre comme pour encourager des divisions nationales et ethniques “ nettes ”. Mon anxiété et ma peine durant les attaques de Scud sur Israël, où vivent certains membres de ma famille, n’ont pas étouffé ma peur et mon angoisse pour les victimes des bombardements sur l’Iraq, où j’ai aussi des parents.

La guerre, cependant, est l’amie des binarités, laissant peu de place aux identités complexes. La Guerre du Golfe, par exemple, a intensifié une pression déjà familière sur la diaspora arabe-juive dans le prolongement du conflit israélo-arabe : une pression pour choisir entre, être juif ou être arabe. Pour nos familles qui vivaient en Mésopotamie au moins depuis l’exil babylonien, qui ont été arabisées pendant des millénaires, et qui ont été brutalement dégagées en Israël il y a 45 ans, d’être soudain contraintes d’assumer une identité juive européenne homogène, basée sur des vécus en Russie, en Pologne et en Allemagne, fut un exercice d’auto-dévastation.

Etre juif et européen ou américain n’a guère été perçu comme une contradiction, mais être juif arabe a été vu comme une sorte de paradoxe logique, même une subversion ontologique. Cette binarité a entraîné de nombreux juifs orientaux ( notre nom en Israël, en se référant à nos pays asiatiques et africains communs d’origine, est mizrahi ou mizrachi ) vers une schizophrénie profonde et viscérale, puisque pour la première fois dans notre histoire, arabité et judaïté étaient imposés comme des antonymes. 1_IRAQ_461.jpg

 

Le discours intellectuel en Occident met en lumière une tradition judéo-chrétienne, mais reconnaît rarement la culture judéo-musulmane du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord, ou de l’Espagne antérieure à l’expulsion (1492) comme des parties européennes de l’Empire ottoman. Le vécu juif dans le monde musulman a souvent été dépeint comme un cauchemar sans fin d’oppressions et d’humiliations.

Même si je ne veux en aucune manière idéaliser ce vécu - il y avait des tensions, des discriminations occasionnellement, voire de la violence -, dans l’ensemble, nous vivions très facilement avec les sociétés musulmanes.

Notre histoire ne peut pas simplement être débattue en terminologie juive européenne. En tant que juifs iraquiens, tout en conservant une identité commune, nous étions généralement bien intégrés et considérés comme des autochtones dans le pays, formant un élément indissociable de sa vie sociale et culturelle. Bien qu’arabisés, nous utilisions l’arabe même dans les hymnes et nos cérémonies religieuses. Les tendances libérales et laïques du 20e siècle ont engendré une association encore plus solide des juifs iraquiens et de la culture arabe, qui a mené les juifs dans une arène extrêmement active dans la vie publique et culturelle. D’éminents écrivains, poètes et universitaires juifs ont joué un rôle vital dans la culture arabe, se distinguant dans le théâtre, la musique de langue arabe, comme chanteurs, compositeurs et joueurs d’instruments traditionnels.

En Égypte, au Maroc, en Syrie, au Liban, en Iraq et Tunisie, des juifs sont devenus membres des assemblées législatives, de conseils municipaux, de l’institution judiciaire, et même ont occupé des postes importants dans l’économie. ( Le ministre des Finances d’Iraq dans les années quarante était Ishak Sasson, et en Égypte, Jamas Sanua - des postes plus élevés, comble d’ironie, que ceux que notre communauté obtenait généralement au sein de l’État juif jusque dans les années quatre-vingt-dix ! ).

Le même processus historique qui a dépossédé les Palestiniens de leurs biens, terres et droits politiques nationaux, est lié à la dépossession des juifs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord de leurs biens, terres, et racines dans les pays musulmans. En tant que réfugiés, ou immigrants de masse ( selon le point de vue politique auquel on se place ), nous avons été forcés de tout quitter et d’abandonner nos passeports iraquiens. Le même processus a aussi touché notre déracinement ou notre positionnement ambigu en Israël même, où nous avons été systématiquement discriminés par les institutions qui déployaient toute leur énergie et leur matériel pour que les avantages aillent constamment aux juifs européens et les désavantages aux juifs orientaux.

Même notre physionomie nous trahissait, allant jusqu’à une perception colonialiste ou physique internalisée. Les femmes séfarades orientales teignaient souvent leurs cheveux noirs en blond, tandis que les hommes ont été plus d’une fois arrêtés ou frappés alors qu’on les prenait pour des Palestiniens. Si pour les immigrants ashkénazes venant de Russie et de Pologne c’était une aliya sociale ( littéralement, une “ montée ” ), pour les juifs sépharades d’Orient, c’était une yerida ( une “ descente ” ). I_am_Iraq.jpg

Dépouillés de notre histoire, nous avons été forcés par notre situation de huis clos de refréner notre nostalgie collective, au moins au sein de la sphère publique. La notion omniprésente d’“ un peuple unique ” réuni dans sa patrie antique n’autorise aucune mémoire attendrissante de la vie avant Israël. Nous n’avons jamais été autorisés à pleurer un traumatisme que les images de destructions en Iraq n’ont fait qu’amplifier et cristalliser pour certains d’entre nous. Notre créativité culturelle en arabe, hébreu et araméen n’est guère étudiée dans les écoles israéliennes, et il devient difficile de convaincre nos enfants que nous avons vraiment existé là-bas, et que certains d’entre nous sont toujours en Iraq, au Maroc, au Yémen et en Iran.

Les médias occidentaux préfèrent de beaucoup le spectacle de la marche triomphale de la technologie occidentale à celui de la survie des peuples et cultures du Moyen-Orient. Le cas des juifs arabes n’est qu’une de ces nombreuses élisions. De l’extérieur, il y a peu de peu de perception de notre communauté, et encore moins de la diversité de nos opinions politiques. Les mouvements pacifiques séfarades orientaux, des Panthères Noires des années soixante-dix à la nouvelle Keshet ( une coalition “ Arc-en-Ciel ” [ “ Rainbow ” ] de groupes mizrahim en Israël ), non seulement appellent à une paix juste pour les Israéliens et les Palestiniens, mais aussi à une intégration culturelle, politique et économique d’Israël/Palestine au Moyen-Orient. Et ainsi, à mettre fin aux binarités de guerre, et à une cartographie simpliste des identités moyen-orientales.

 

Du même auteur :

-  Juifs séfarades en Israël - avec Michel Warschawski - Le Monde diplomatique arton2017-2.jpg

14 décembre 2011 - BintJbeil - Irvi Nasawi - Cultures séfarades et moyen-orientales - Traduction : Info-Palestine.net JPP

 

Qui sommes-nous ?

Solidaires de la Palestine

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Mercredi 28 décembre 2011 3 28 /12 /Déc /2011 11:56

Jean-Marc Rouillan suite

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Auteur de Je hais les matins, Denoël, Paris, 2001. Lettre à Jules, Agone, Marseille, février 2004 ; Le capital humain, L'Arganier, Paris, janvier 2007 ; De Mémoire T1, les jours du début, Agone, Marseille, mars 2007.

“ Dans la nuit, lorsque nous fûmes enchaînés et bâillonnés, de grands responsables des ministères nous visitèrent. Des dizaines d’encravatés, directeurs, hauts gradés et procureurs généraux dansèrent une ronde de joie dans notre salle à manger. Certains emportaient des souvenirs, d’autres se faisaient photographier avec les bêtes. Sous les crépitements des flashs, ils jouaient des coudes. ” 

“ À l'époque, l'auxi d'étage était un Arabe grand et maigre. Gentil. Une ombre appuyée avec nonchalance sur un balai. Il arrivait directement du bled. De la France, il ne connaissait pas grand-chose à part le pays carcéral. On l'avait surnommé ‘ Cent millions ’. Il expliquait que chez lui on lui avait dit :

‘ Va en France, tu braques une banque, tu demandes cent millions et tu rentres. ’

Il l'avait fait, et bien évidemment l'affaire tourna mal. Il en prit pour quinze ans.

..… Dans ce petit monde, où les fringues de marque et le dernier modèle de pompes de sport brillent davantage que l'or des vieux voyous, ‘ Cent millions’ faisait peine avec de vieilles espadrilles. Un riche donateur lui offrit une belle paire de Nike Air. Neuve. Au moins 1 000 balles.

Le lendemain, au bout de la coursive, ‘ Cent millions ’ arborait un sourire de fierté. À la stupeur de deux ou trois gars qui passèrent à ses côtés, je compris. Il avait entrepris les Nike au couteau pour en faire des babouches. Et il avait pris grand soin de crever les bulles d'air.

Bien sûr, les bulles percées se remplissaient d'eau savonneuse quand il nettoyait le couloir. Et toute la journée s'en échappaient des bulles et une mélopée sifflotante.

 Je hais les matins

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De mémoire (3)

La courte saison des GARI : Toulouse 1974

Jean-Marc Rouillan

avec un cahier photo de 16 pages

Ed. Agone

Parution : 14/10/2011

ISBN : 978-2-7489-0141-2

352 pages

12 x 21 cm

22.00 euros

Extraits

 " Les Gari sur Toulouse accumulaient une véritable expérience armée.

On ne prenait plus de risque sans pour autant éviter les mésaventures. Lors des braquages, la consigne absolue était de n’user d’aucune violence – même verbale – contre les clients et les employés. Ni coups de crosse, ni gifles, rien.

Cela exigeait des commandos plus de maîtrise et de contrôle de la situation. Un jour, j’assurai la protection d’un groupe attaquant la poste d’une petite ville de la banlieue toulousaine. Une affaire sans risque du moins du côté policier. Assis à l’avant du véhicule garé à une cinquantaine de mètres de l’entrée des bureaux, je profitai du soleil matinal, la Sten sur les genoux. Le Loulou m’imitait et avait dégrafé deux boutons de sa belle chemise satinée. Les rues étaient calmes. À la terrasse des cafés, les consommateurs sommeillaient sous les parasols multicolores. Un cri suraigu extirpa le voisinage de sa torpeur. Les hurlements d’une femme mettaient en émoi les alentours. Déjà sous les parasols, des ombres s’agitaient. Des hommes se redressaient. Des clients sortaient des boutiques.

À l’angle de la placette, le premier camarade est apparu, il galopait la perruque blonde de traviole et le pistolet à la main. Puis le second tout aussi affolé et le troisième qui se protégeait la tête de son bras. Et immédiatement derrière, courrait une baleine armée d’un balai ! Maintenant les clients des bars jetaient tout ce qui leur tombait sous la main, les canettes, les bouteilles, les cendriers… Une pluie de verre se brisait sur la chaussée. Les insultes fusaient. Et la grosse femme hurlait de plus belle : “ Au voleur ! Au voleur ! ”

Le Loulou releva son foulard sur le nez et passa la première. Moi j’étais paralysé par le fou rire. Les trois camarades ont embarqué en désordre et nous avons démarré sur les chapeaux de roue. Je riais toujours de cette fuite peu glorieuse. Le plus jeune m’engueula : “ Eh Sebas ça te fait marrer ! ” Et finalement il rit aussi comme bientôt tous nos compagnons. Le troisième se frottait le sommet du crâne en gémissant : “ Putain elle m’a refilé un coup de balai par derrière ! ” Et nous, on rigolait plus fort. Le Loulou m’interpella en se moquant :

“ Eh Sebas, tu ne devais pas assurer la protection ? ”…

— Moi j’assure la couverture contre les poulets mais pas contre les femmes de ménage ! "

Lettre-a-Jules.jpg

 

" On était à Amsterdam quand à Bruxelles la Fiat explosa. Les deux autres détonateurs firent long feu. On enragea contre les fabrications artisanales, mais bien vite, à l’écoute des radios, on changea d’avis. Les artères des centres d’Anvers et de Liège étaient bloquées, des zones entières évacuées. Des équipes de démineurs décortiquaient nos Citroëns. La Deudeuchapparu à la télévision. Une star ! Elle en rougissait de plaisir ! Le Premier Ministre parla en direct. Le Roi visita le lieu de l’explosion. Jusqu’à midi, la Belgique semblait plongée dans la plus grande confusion. De Paris, les fausses alertes se multipliaient. Les bâtiments étaient vidés. Les avions détournés. Les principaux axes déviés. Une grue tira la DSau milieu du boulevard. Un démineur ancien de la guerre coloniale du Congo fit un topo sur un tableau noir devant une centaine de caméras et d’appareils photo. Il expliqua preuve à l’appui que les terroristes avaient préparé la charge de manière que le moteur de la Fiat retombe avec fracas au quatrième étage sur le balcon du directeur de la Compagnie Iberia. Des champions ces terroristes ! Les hommes de cour rappelèrent que si les deux familles royales étaient liées, le brave cul béni de Baudoin se prononçait hypocritement contre la dictature de Franco et l’interrègne de son petit neveu Juan Carlos. "

 Pour qui n’a pas caressé amoureusement la Sten résistante du grand-père dénichée au grenier avant de l’offrir au compagnon catalan chargé de lui faire franchir les Pyrénées, n’a pas pleuré de rage en apprenant le supplice de Salvador Puig-Antich, ne s’est pas saoulé avec les anciens de la CNT, pourtant si abstinents d’habitude, en apprenant la mort du tyran, n’a pas refait le monde autour d’un cassoulet mal cuit dans de vielles fermes en ruine et néanmoins communautaires ou connu l’amour dans des galetas poussiéreux ouverts sur le ciel toulousain, n’a pas éprouvé la trouille dans la 404 qui chauffe en grimpant le Somosierra, le dernier livre de Jann-Marc Rouillan édité chez Agone est à classer sur l’étagère consacrée aux œuvres des nostalgiques des lendemains qui auraient du chanter, aux anciens combattants combattus et vaincus de la guerre sociale. Pourtant à y regarder de plus près et en conservant un minimum d’objectivité, ce que j’ai du mal à faire ayant croisé jadis et souvent apprécié les personnages décrits, le lecteur y trouvera la description d’une époque où l’engagement radical se confondait avec la joie de vivre d’une jeunesse pour qui la solidarité avait du sens et pour laquelle elle n’hésitait pas à prendre des risques énormes. Quelle qu’est été la suite de l’histoire des gens des GARI, que l’on adhère ou non à leurs pratiques, l’honnêteté révolutionnaire veut qu’on leur reconnaisse au moins le mérité de nous avoir fait rêver et bien souvent grandir. Pour ces nuits passées à coller les affiches demandant votre libération, pour la chaleur du meeting de la Mutu, pour les copains morts ou blessés, pour n’avoir jamais capitulé, je vous salue compagnons …

Henri Cazale

 

Sous le silence, la mémoire vive de Rouillan

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 Privé de parole, Jean-Marc Rouillan continue néanmoins d’écrire. L’ex-membre fondateur du groupe Action Directe condamné en 1989 à la réclusion à perpétuité assortie d’une période de sureté de dix-huit ans pour les assassinats du PDG de Renault Georges Besse et du Général Audran, aura finalement passé plus de 23 ans en prison.

En effet, après avoir bénéficié d’un régime de semi-liberté le 17 décembre 2007, Jean‑Marc Rouillan était à nouveau incarcéré le 2 octobre 2008 pour des propos tenus lors d’une interview au journal L’Express. La libération conditionnelle dont il bénéficie depuis le 19 mai 2011 est assortie de règles encore plus strictes que la précédente. Outre l’obligation de ne pas s’exprimer sur les faits pour lesquels il a été condamné en 1989, il lui est formellement interdit de s’exprimer en public et de parler aux journalistes.

Dans ces conditions, vient de sortir le dernier tome de la trilogie “ De Mémoire ” publié aux éditions Agone. Le précédent volume nous avait laissé en septembre 1973, le jour où le militant anarchiste Salvador Puig Antich était arrêté à Barcelone au cours d’une fusillade avec la police de Franco.

“ La courte saison des Gari ” ( Groupe d’actions révolutionnaires internationaliste ) revient sur l’année 1974. L’objectif de la bande de copains est d’obtenir la libération des anti‑franquistes condamnés à mort en Espagne. Braquages, attentats, enlèvement : les actions de “ propagande armée ” en France et Belgique se multiplient contre “ tout ce qui touche de près ou de loin à l’Espagne Franquiste ”.

La mémoire vive de l’écrivain Jean Marc Rouillan n’a rien oublié de cette histoire. Son récit raconte de l’intérieur la trajectoire de Pierre, alias “ Tonton ”, Michel “ Rata Pinhade ”, Christian “ le Loulou ”, Aurore, Mario, Cricri. Le choix de la lutte armée n’empêche pas les délires sous influence du Velvet Underground et des bd des Freaks Brothers.

Les actions des Gari ne firent aucun mort, sinon quelques blessés. Elles n’empêchèrent pas non plus l’exécution de Salvador Puig Antich, garrotté le 2 mars 1974 dans la prison de la Modeloà Barcelone. Face à l’impressionnante vague d’attentats, le gouvernement de Franco annonça cependant le rétablissement de la loi sur la libération des prisonniers politiques arrivés aux trois quarts de leur peine.

Arrêtés et incarcérés à la Prisonde la Santé à Paris, les membres du groupe obtinrent le statut de prisonniers politique. Ils seront libérés après la mort de Franco.

Libé Toulouse a rencontré Michel, l’un des membres des Gari. “ Notre engagement dans la lutte armée n’avait rien de mortifère ”, raconte-t-il. Entretien

 Libé Toulouse : Pourquoi avez-vous choisi la lutte armée ?

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 Michel : 37 ans après, faut-il rappeler qu’en 1974 l’Espagne de Franco vivait sous une dictature militaire? Pour moi, il s’agissait plus de propagande armée. L’objectif de nos actions ( attentats, enlèvements, braquages ) n’était pas de faire des victimes, mais d’attirer l’attention sur la situation des prisonniers politique condamnés à mort en Espagne par le régime de Franco. Nous savions que le cadre légal ne les empêcherait pas. A ce moment-là, l’urgence des condamnations à mort de camarades emprisonnés en Espagne, l’imposait.

La lutte armée est un moyen d’arriver à un résultat. Ce n’est pas un but. Les armes et les explosifs étaient les outils. Nous n’avons jamais fantasmé là-dessus.

La forte mobilisation partout en Europe n’avait pas empêché l’exécution de Salvador Puig-Antich militant du Mouvement Ibérique de libération ( MIL ) exécuté le 2 mars 1974. En janvier 1974, 4 membres d’un groupe qui préparait des attentats contre des avions au sol et sans passagers de la compagnie espagnole Iberia étaient arrêtés à Paris. Cette opération aurait-elle pu empêcher l’exécution de Salvador? Je n’en sais rien. En tout cas après cet échec et l’exécution de Puig Antich il était évident d’intensifier nos actions.

 Que répondez-vous à ceux qui considéraient que votre engagement était mortifère ?

 Michel : A eux, rien du tout ! Les GARI n’ont tué personne. Ils se sont battus contre un régime qui, lui, était mortifère. Nous ne sommes pas entrés en religion pour devenir des moines soldats. Beaucoup d’entre nous avaient à peine plus de 20 ans. Notre lutte était faite de partage, d’amitiés et de rire. Il y avait des moments de tension. Mais il y avait aussi des moments de rigolade. Comme la vie, c’était une aventure de tous les instants. Il ne s’agit pas seulement de ceux qui un jour ont fait le choix des armes. Les grandes grèves, les manifestations servent aussi à se réapproprier sa propre vie. Je me méfie tout autant de ceux qui idéalisent la lutte armée. Il y avait dans notre entourage de l’époque des gens qui en parlaient beaucoup plus qu’ils n’y participaient.

 “ La courte saison des Gari ” s’est déroulée pendant l’année 1974. En quoi cette époque a‑t‑elle influencé votre engagement politique ?

 Michel : Toulouse en 1970 est une grande métropole et ce qu’on y vivait ressemblait à ce qui se passait ailleurs. Il y avait de nombreuses luttes sociales, des grèves lycéennes, une grande richesse militante. L’ensemble de la société était plus politisé qu’aujourd’hui. La consommation à outrance n’avait pas encore lessivé les esprits. Nous n’avions pas des centaines “ d’amis ” sur Facebook mais de nombreux copains que l’on côtoyait dans les manifs et les concerts.

Beaucoup de choses se passaient sur le mode de l’anti-conformisme et de la rigolade. Je ne sais pas si nous étions raisonnables mais nous étions vivants. Nous étions les enfants d’une époque qui n’était ni triste ni morose. Nous avions aussi en tête les récits de nos aînés résistants. C’était aussi le moment de la guerre du Vietnam. Aux Etats-Unis, c’était aussi l’époque des luttes des Black Panters et des Weathermen. L’épopée cubaine était encore toute proche.

La particularité de Toulouse était aussi d’être la deuxième capitale de l’Espagne. Celle des exilés opposés au régime de Franco. On baignait là-dedans. Alors, pour beaucoup d’entre nous l’engagement était une évidence.

 Paradoxalement, certains exilés républicains espagnols étaient opposés à vos actions…

 Michel : Je me souviens surtout du large soutien et des témoignages de sympathie. Mais plus tard, après la mort de Franco et notre sortie de prison, pendant la période dite de “transition” en Espagne, au nom de la négociation en cours, certains parmi les exilés espagnols, ont estimé que ce n’était plus le moment de recourir à la violence. Pour ces derniers, nous sommes peut-être devenus gênants. Nous dérangions leur confort d’opposants institutionnalisés.

 Pour la police et l’Etat vous étiez des terroristes…

 Michel : Pour la police, nous étions d’abord un gibier qu’il fallait arrêter très vite. L’État nous présentait comme des terroristes professionnels. Les autorités avaient tout intérêt à dire cela. Il faut bien que le pouvoir désigne la révolte de façon négative. Aujourd’hui, la régression est telle que l’on entend même parler de prises d’otages lors de certaines grèves.

Le mot terrorisme évoque bien évidement des attentats sanglants. Pour ma part je n’ai pas le sentiment d’avoir été un terroriste. Nous prenions beaucoup de précautions et de risques pour nous mêmes dans la préparation et les repérages pour éviter qu’il y ait des victimes. Il y a pourtant eu des blessés. Cela ne nous a pas réjouis, mais nous savions que cela pouvait arriver.

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A suivre…

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Lundi 26 décembre 2011 1 26 /12 /Déc /2011 12:12

 

Vous savez que c'est difficile pour moi de vous causer ici de nos années d'utopies et de lutte pour un monde solidaire et autre dans le joyeux pays cévenol au coeur des villages communautaires devenus pour la plupart aujourd'hui des résidences pour retraités gâteux... Ces évocations des années 75 et la suite par Jean-Marc Rouillan le font pour l'instant mieux que moi.... Je continue d'écrire l'histoire commencée de " l'offensive des pauvres "... Un jour peut-être...

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" Comme bon nombre de participants à la révolte de Mai 68, j’en ai marre d’entendre les “ anciens combattants ” psalmodier l’historiette factice. Non ! Mai ne s’est pas pitoyablement terminé lorsqu’ils sont rentrés de vacances à la fin de l’été 68. Dans les usines, dans les facs et dans la rue, la rébellion anti-autoritaire s’est prolongée des années durant. Et Mai 68 ne se résume aucunement à un phénomène sociétal né d’un problème de dortoir à la fac de Nanterre.

L’insurrection de la jeunesse était dirigée contre l’agression impérialiste du peuple vietnamien, contre le quotidien mortifère du “ métro, boulot, dodo ”, celui de la consommation de masse et contre la vie perdue à la gagner… Mai 68 dans ce pays doit être impérativement resitué dans le vaste soulèvement des exploités et des opprimés au niveau international. "

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Jean‑Marc Rouillant entretien à Libération 19/02/2008 “ L'Après-68 à Toulouse: les années de braises de Jean-Marc Rouillan ”

 

De mémoire (3)

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La courte saison des GARI : Toulouse 1974

Jean-Marc Rouillan

avec un cahier photo de 16 pages

Ed. Agone

Parution : 14/10/2011

ISBN : 978-2-7489-0141-2

352 pages

12 x 21 cm

22.00 euros

      On expérimentait de nouvelles formes de lutte. Mais on ne partait pas de rien : nos racines venaient du vieux “ guérillerisme ” ibérique. On diffusait l’expérience acquise à Barcelone dans la lutte du MIL. Et en France, pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, des militants révolutionnaires entraient dans la clandestinité les armes à la main. Ça n’était plus des théories sans pratiques véritables. La guérilla devenait l’arme de la lutte quotidienne. Faction incessante du sabotage et de la subversion. Sans aucun regret, on avait coupé les ponts avec la connivence et les bienséances bourgeoises.

 Ce troisième volume des mémoires du prisonnier politique Jean-Marc Rouillan revient sur le quotidien du groupe toulousain des GARI ( Groupes d’action révolutionnaire internationalistes ) en lutte contre la dictature de Franco. Au-delà d’un récit d’aventures picaresques et insouciantes qui s’étendent sur tout le territoire européen, on voit se dessiner le point de non-retour vers l’engagement dans la lutte armée.

 Les mémoires de Jann-Marc Rouillan :

De mémoire (1). Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse ( 2007 )

De mémoire (2). Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone ( 2009 )

De mémoire (3). La courte saison des GARI : Toulouse 1974 ( 2011 )

 Né en 1952 à Auch, Jann-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Placé en liberté surveillée depuis mai 2011, il travaille comme rédacteur aux éditions Agone.

Il a notamment publié Je hais les matins ( Denoël, 2001 ), Le Roman du Gluck ( L’Esprit frappeur, 2003 ), Le Capital humain ( L’Arganier, 2007 ) et, aux éditions Agone, Lettre à Jules ( 2004 ), La Part des loups ( 2005 ), Chroniques carcérales ( 2008 ) et Paul des épinettes et moi ( 2010 ).

 

 Jean-Marc Rouillan, une mémoire à vif

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 Le second tome de “ De mémoire ” nous amenait jusqu’en septembre 1973, le crépuscule du MIL ( Mouvement Ibérique de Libération ). Tombé dans un piège, le militant anarchiste Salvador Puig Antich fut gravement blessé pendant une fusillade avec la guardia civil espagnole dans les rues de Barcelone. Le 2 mars 1974, il sera le dernier supplicié à subir le garrot. Si ce drame marquait le “ deuil de l’innocence ”, il annonçait aussi une nouvelle étape dans la radicalisation d’un réseau de jeunes militants, parmi lesquels Jean-Marc Rouillan, alias Sebas pour les amis ou Dominique Moran pour les flics.

 Le dernier tome de la trilogie, écrit entre janvier et octobre 2010 au centre de détention de Muret, revient sur l’année 1974. Sebas avait alors moins de 22 ans, mais, fort de son expérience clandestine en Espagne, il était déjà un “ ancien ”. De vrais anciens, des Espagnols, prêtaient une vive attention à la relève. Teofilo, militant de la FAI, ancien de la colonne Durruti et membre de l’état major de la 26ème division. Maria, survivante de la révolution, de la Retirada et des camps de la mort nazis. Un ancien chef maquisard qui avait été pris en photo avec de Gaulle dans la cour du Capitole. L’appui des “ terroristes espagnols ” avait en effet été décisif pour libérer Toulouse en 1944… Toulouse que l’on nommait alors “ la capitale de la seconde Espagne ”. “ On participait à une guerre qui commençait sur les barricades de juillet 1936 ”, note Rouillan qui avait eu pour arme un colt 45 de Quico Sabaté, combattant de la CNT-FAI qui a poursuivi la lutte armée antifranquiste jusqu’à son exécution sommaire en 1960.

 “ Dans le MIL, les positions radicales communistes de gauche et anarcho‑communistes se conjuguaient sans sectarisme notable, même lors des crises organisationnelles inhérentes au fonctionnement d’une guérilla ”, se souvient Rouillan. Les militant-e-s des GARI de Toulouse avaient gardé la même fibre unitaire. “ Qu’on soit anarchiste ou communiste, on appartenait à la gauche asambleista. Une gauche reposant sur les comités de base et les groupes de résistance. ” Dans ce tome 3, nous vivons de l’intérieur les multiples péripéties ( braquages, attentats, courses poursuites… ) qui ont marqué des mois d’agitation orchestrés notamment par les anciens du groupe autonome libertaire Vive la Commune !, rejoints par des Espagnols, des Parisiens de l’Organisation révolutionnaire anarchiste ( ORA ) et quelques autres, pour exiger la libération des prisonniers torturés dans les geôles de Franco.

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 Le slogan de ces ex-soixante-huitards incontrôlables pourrait être : L’imagination contre le pouvoir. “ Tout ce qui touchait de près ou de loin à l’Espagne franquiste se convertit en cible. ” Rouillan se concentre sur les opérations que le groupe toulousain a mené en France et au-delà. “ Pour la première fois depuis la guerre d’Algérie, des militants révolutionnaires entraient dans la clandestinité les armes à la main. ” Les pages sont pour le moins explosives. La gravité des événements n’excluait pas des moments de franches rigolades. Les lascars ont un humour détonnant en plus d’être des as de la réappropriation et du feu d’artifice.

 

À leur copieux palmarès, notons par exemple l’attentat contre un pylône en Andorre ( le jour de la mort de Pauline Carton… ) qui déclencha la mobilisation générale des forces armées. Un trio de gamins roulant en R8 attaqua la caravane du sacro-saint Tour de France et mit en émoi tous les médias. Les petits chimistes étaient rarement à cours de poudre. Ils en fabriquaient des kilos en mélangeant les ingrédients dans de pleines baignoires. Les objectifs étaient nombreux et symboliques. Le but : rappeler sans cesse la réalité de l’Espagne franquiste et porter atteinte à l’économie espagnole nourrie par le tourisme. Tous les salauds allaient en vacances sur la Costa Brava, comme le disait un célèbre dessin de Cabu. “ Les alertes se multipliaient. Dans les trains, les avions, contre les établissements bancaires, les représentations du gouvernement de Madrid, en France, mais bientôt dans l’Europe entière… ”, précise Rouillan.

 

Pour les GARI de Toulouse, le consulat espagnol était évidemment une cible centrale. “ Gangrénant le cœur de la capitale des rouges, cette verrue dressait le drapeau des ennemis nacionalistas dans le ciel toulousain. Combien d’attentats manqués depuis la fin de la guerre ? Combien de camarades arrêtés avant de passer à l’action ? Le fief des fascistes narguait le petit peuple de la Retirada depuis trop longtemps. ” Après plusieurs tentatives acrobatiques, la partie semblait perdue. Puis, “ une explosion sourde, pareille au passage d’un avion à réaction, secoua l’atmosphère ”. Quatre pompiers furent malheureusement blessés légèrement. Les GARI téléphonèrent à la caserne pour présenter leurs excuses… et donner l’emplacement d’une caisse de champagne que les flics démineurs firent exploser. Une autre caisse fut envoyée.

 Les actions des GARI étaient applaudies par de nombreux vieux espagnols. “ Un commandante nous prévint qu’il suffirait désormais de presque rien pour que le gouvernement de Madrid cède sur la libération des prisonniers ayant accompli les trois quarts de leur peine. Vous poubez sortir tous ces compagnons. Ne lâchez surtout pas maintenant ! ” Sur les murs de Toulouse, un nouveau slogan était apparu : “ J’aime les GARI et la saucisse ”. Ce qui n’est pas rien dans le royaume du cassoulet. “ Si on avait eu des structures adaptées, on aurait pu intégrer deux cents jeunes fils et filles de rouges en une journée ”, estime Rouillan. Même les gauchistes légaux qui n’estimaient pas trop les incontrolados étaient forcés de saluer certains exploits.

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 Après Barcelone, la “ bande des Sten ” s’est implantée à Toulouse. Pour financer la clandestinité, banques et agences postales étaient mises à contribution. “ On repérait. On frappait. Jusqu’à plusieurs banques par semaine. ” Tout se passait bien en général. Sebas, Ratapignade ( fils de gendarme ), Mario ( fils d’une famille d’anarchistes catalans ), Loulou et les autres connaissaient bien leur affaire. “ La consigne absolue était de n’user d’aucune violence – même verbale – contre les clients et les employés. Cela exigeait des commandos plus de maîtrise et de contrôle de la situation. ” Exception qui confirme la règle, un accroc survint dans un bureau de poste près de Toulouse. Une femme de ménage munie d’un simple manche à balai mit en déroute un trio de Pieds Nickelés surarmés.

 Dans le genre burlesque, signalons encore une virée à Amsterdam dans le cadre d’actions prévues en Belgique pour appuyer l’enlèvement, à Paris, du PDG de la banque de Bilbao. Ne résistant pas à l’envie de goûter à un buvard imbibé de LSD représentant un “ Mister Natural ” de Crumb, Sebas, Ratapignade, Loulou et Tonton s’offrirent un décollage maousse. L’un d’eux était persuadé qu’ils avaient réussi à pénétrer dans la photo de la pochette d’Atom Heart Mother, le disque des Pink Floyd. Après douze heures de trip, six heures d’errances dans les polders et cinq heures de sommeil, les Freak Brothers retrouvèrent leurs esprits. Quoi qu’il en soit, au bout du compte, face à l’impressionnante vague d’attentats, le gouvernement de Franco annonça le rétablissement de la loi sur la libération des prisonniers politiques arrivés aux trois quarts de leur peine.

 Les GARI ne mobilisaient pas que des hommes. Des femmes adhéraient aussi au mouvement. Parmi elles, Aurore, la compagne de Rouillan qui faisait parfois des exercices d’accouchement sans douleur pendant que des copains posaient des charges explosives dans la campagne. Bientôt, après la naissance de son fils à l’hôpital de Clamart, Rouillan ajoutera la pose de couches à l’éventail de ses tâches. Quelques années plus tard, un commissaire tenta de coincer Rouillan sur sa fibre familiale. Voici le deal proposé au téléphone : “ Tu te livres au commissariat central et je libère ta femme et ton fils. ” Depuis six heures du matin, Aurore, enceinte jusqu’aux yeux de sa fille, et son fils âgé déjà de quatre ans étaient dans une cellule de garde à vue. Réponse de Rouillan : “ Eh patate, bien sûr que je vais venir au commissariat, on est vendredi, et je dois pointer à dix-sept heures ! ” La maison poulaga avait encore engagé un fin limier…

 Au fil des chapitres, avec un impressionnant sens du détail et de l’épique, Jean-Marc Rouillan revient également sur des actions avortées ( comme l’attaque contre le navire école de la marine espagnole en escale à Brest ), sur les dissensions politiques et stratégiques, sur la morale révolutionnaire, sur la ligne de partage entre les discours et les pratiques anti-autoritaires, sur les arrestations. Rouillan raconte la sienne, le 5 décembre 1974, pendant le déménagement d’une planque parisienne qui stockait des centaines de litres d’acide sulfurique, des archives et la malle ayant servi à l’enlèvement du banquier. “ Nous avons eu la fâcheuse idée de passer par la place du Colonel-Fabien. Nous ne savions pas que ce soir-là, de passage à Paris, le  ‘camarade ’ Brejnev donnait une soirée au siège du parti communiste. A peine étions nous entrés sur la place qu’une Simca de condés nous a bloqués le long du trottoir et en deux coups de cuillères à pot on était menottés et emballés. ” Direction le 26, quai des Orfèvres avec tentative d’évasion et bonne avoinée à la clef.

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 La Cour de sûreté de l’Etat condamna Rouillan pour dix-neuf attentats et cinq attaques à main armée. La justice française ne prenait pas en compte les faits survenus à l’étranger. L’addition était tout de même salée. En vertu des articles du code militaire, la sanction encourue était la peine de mort. “ Ne t’inquiète pas trop, lui souffla le commissaire Ottavioli. Avec ton dossier, la lutte contre Franco. Et puis il n’y a pas mort d’homme. Par contre, si tu avais tué deux ou trois collègues… ” Rouillan avait déjà été condamné à mort. En Espagne. Et il était toujours vivant.

À la Santé, Rouillan se retrouva dans la cellule de Roger Bontemps, l’un des deux derniers condamnés exécutés dans la cour de la prison. Pour obtenir un statut de prisonniers politiques, les GARI ( Mario et Ratapignade étaient coffrés aussi ) entamèrent une grève de la faim. Comme voisins, ils eurent l’ex-ennemi public n°1 Jean-Charles Willoquet, Jubin et Segard, Jacques Mesrine, le poète Tristan Cabral, mais aussi des espions des pays de l’Est, des militants Bretons, Corses, Palestiniens, des comités de soldats, des maoïstes… Les Quartiers de Haute Sécurité ( QHS ) allaient faire parler d’eux. Rouillan était bien sûr au rendez-vous. “ Au hasard de mes détentions, j’ai ainsi participé à la première lutte des prisonniers contre les QHS et à la dernière en mai 1981 quand une trentaine de QHS de Fresnes ont lancé le mouvement pour la fermeture immédiate des quartiers spéciaux. Une lutte qui allait aboutir quelques mois plus tard à leur fermeture effective. ”

 Les dernières pages du livre brossent rapidement ce qui suivra en 1975, chaude année pour la lutte armée en Europe de l’Ouest. En Allemagne avec la Fraction Armée Rouge ( RAF ) et le Mouvement du 2 Juin. En Italie avec les Brigades rouges. En France avec les NAPAP qui abattirent Tramoni, le vigile de Renault assassin du militant maoïste Pierre Overney. Les Brigades internationales descendirent encore un tortionnaire fasciste uruguayen qui réprimait les Tupamaros. Un commando Che Guevara liquida un général Bolivien impliqué dans la mort du commandante… En Espagne, Franco cassait enfin sa pipe, dans son lit, le 20 novembre. “ Bien qu’on ne soit pas particulièrement pratiquants de ce genre de cérémonies militantes, on s’est lentement redressés et on a levé le poing serré. La tête basse. Sans un mot. Sans un chant. Une solennité simplement pour nous. Entre nous. Intime d’un même souffle. Au plus profond d’un cachot parisien à mille kilomètres de la frontière. ” En 2011, Rouillan est toujours persona non grata en Espagne où il est toujours considéré comme terroriste.

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 Enrichis par les expériences de leurs grands devanciers ( Makhno, Victor Serge, Pancho Villa, Durruti, Ascaso, Marighella ou même le “ prêtre rouge ” Camilo Torres ) et par leurs premiers pas franco-espagnols, les jeunes enragés avaient conscience d’appartenir au mouvement qui optait pour une lutte armée anticapitaliste et anti-impérialiste en Europe. À peine libérés provisoires, surveillés par la DST, ils remirent le couvert. Paris, Barcelone, Milan, Gênes, Naples… Braquages, attentats, discussions avec des intellectuels ( Negri, Deleuze, Gattari… ). Une vie riche et risquée qui laissait place à la farce. Durant l’hiver 1977‑78, Sebas, Mario, Ratapignade et un autonome ont dévalisé une agence d’intérim très proche du bureau des libertés surveillés. Présents aussitôt au commissariat pour pointer, ils croisèrent la brigade antigang qui dévalait l’escalier. “ Qu’est-ce qu’ils foutent encore là, ceux‑là ?, brailla un inspecteur. Vous avez signé, alors barrez-vous ! ”

 “ Lorsqu’elle est vraiment vivante, la mémoire ne contemple pas l’histoire, mais elle incite à la faire. (…) La mémoire vivante n’est pas née pour servir d’ancre. Elle a plutôt vocation à être une catapulte. ” Cette citation d’Eduardo Galeano, écrivain uruguayen, ouvre “ De Mémoire (3) ”. Elle aide à comprendre quelques-uns des ressorts qui conduiront à la création d’Action Directe. Jann-Marc Rouillan, ce “ rouge vif ” qui, en 1977, aurait pu devenir permanent de la CNT en Espagne et qui milite à présent au NPA, nous livre une nouvelle fois un témoignage essentiel sur un pan d’histoire contemporaine bien malmené par les médias-flics et les discours officiels. Un glossaire et une chronologie donnent des repères utiles au lecteur. Un cahier de seize pages dévoile les trombines des principaux combattants toulousains des GARI et les affiches d’époque produites par l’Atelier 34.

 En ces temps amorphes englués dans les résignations et les capitulations, cette ardente mémoire des vaincus apporte paradoxalement une belle cure d’adrénaline.

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Le Post, 10/10/11

 

Publié dans : Colères noires
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