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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Jeudi 9 juillet 2009

Notes inédites de Jean Pélégri
 

Petites notes manuscrites prises au jour le jour concernant l'écriture et essentiellement l'écriture poétique à partir de 1948 et pendant le rédaction de L'embarquement du lundi.

Décadence des poèmes a forme fixe parce qu'ils anéantissent le temps

 


7-5-1948

 

Pour une poésie de l'homme

 


      Le travail du poète est de tailler avec un fer aiguisé dans la chair vive de l'homme -, et il faut qu'il coule dans la marge et entre les lignes un peu du sang de cette boucherie.

       Le travail du poète est de saisir avec ses mains rêves et nuages insaisissables -, et il faut que la page soit profonde comme l'eau de la mer au large. Chercher plus la profondeur d'une chose que celle d'une pensée.

     Chercher la profondeur qui vient, non de l'intelligence, mais du temps, de la durée. La poésie à partir de l'histoire : nécessité des longs poèmes, avec des temps faibles - d'une pulsation. La poésie comme quintessence du roman.

      De la poésie : liberté totale, subjectivité, style…

      Du roman : l'épaisseur d'une histoire, l'entrelacement des thèmes (différent de poésie à un thème), le dessin de l'ensemble, ses pulsations avec pointes et temps morts…

      Jusqu'à présent : poésie de l'idée fixe ( l'un fera un tas de petites œuvres sur l'horreur, l'autre sur le désespoir, l'autre sur la joie… )

      Il faut :

      1) que le poème soit long ( cf. Rimbaud, "Jeune Parque", Lautréamont, Michaux ? ) déjà une restauration du genre. Une "poésie ininterrompue" ( fausseté de ce titre d'Eluard pour lui ).

       2) qu'il comporte un minimum d'intrigue - même si celle-ci est toute intérieure :

      - la "Jeune Parque" a une intrigue ; "les Chants de Maldoror", non ( à vérifier ).

      Cette intrigue comme récit d'une expérience, poétique. Ex : "la Saison en Enfer". En ce sens, même "la Nausée" est poétique.

 

      L'homme moderne n'apprécie plus les bijoux - si bien ciselés soient-ils - mais l'histoire. C'est d'elle qu'il attend l'enseignement : toute histoire a par elle-même une valeur morale ; elle comporte un enseignement moral ( même si la morale y est nommément absente ) plus grand, plus obscur, plus profond que n'importe quelle maxime, quel traité de moraliste.

      La "poésie-maxime" doit tomber dans le même discrédit que la pensée-maxime ( cf. Temps Modernes ).

      La poésie moderne a découvert l'importance poétique des temps faibles ( cf. Claudel : Propositions )  et même des temps morts ( cf. certains chapitres de Moby Dick ) - ce que le roman savait depuis longtemps, sans avoir pourtant poussé jusqu'au bout de ce principe ( cf. rôle du "Camera Eye" dans Dos Passos ).

 

      En un mot, il est temps que le poète compose en durée : c'est là seulement que la poésie rencontre la musique. Sur le plan de la composition, de l'orchestration et non du langage ( comme Verlaine, par exemple ). Je crois que Valéry avait bien compris cela ( la "courbe" ; mais ce mot est encore trop spatial ). ( Dire plutôt : l'onde ).

       La poésie sera moins "dans les mots" ( Valéry ) que dans le rythme secret de l'œuvre. A l'état pur, ce serait ce rythme qui serait la source de l'émotion du lecteur - comme en musique. Les mots ne sont là que pour orienter cette émotion, lui donner couleur - comme les notes ( cf. Walt Disney ) - et signification. Ce serait l'intermédiaire aussi bien dans la création pour l'auteur que pour la compréhension du lecteur. D'où :

- une nouvelle théorie de la création ( bien que certainement souvent pratiquée )

- une nouvelle manière de lire ( épouser d'abord le rythme, le suivre dans la direction indiquée par les mots )

Cela permettrait enfin la composition contrapuntique - cette obsession des poètes et romanciers. Voler l'outil des romanciers.

 

      La poésie étant dans le rythme, pas question d'intercaler des poèmes-bijoux dans le récit ( cf. Morgan : Sparkenbrooke ). Intercaler une scie populaire romprait moins ce rythme, parce que c'est un temps mort si l'on veut mais non un temps arrêté. Il a une valeur obsessionnelle dissonante.

      ( La poésie pure est une poésie arbitraire )

      Dans l’homme l’arbitraire est toujours motivé : il prend racine dans des circonstances. Ce sont ces circonstances qu’il ne faut jamais oublier dans le poème. Il s’y réfère et y trouve son sens. Sinon c’est un jeu d’énigmes. Il est quelques fois suggestif, laissant chacun libre d’y faire entrer les circonstances individuelles. C’est là l’usage savant de la méprise.

      Je le respecte : il laisse libre le lecteur, il demande l’effort. C’est en quelque sorte le lecteur qui fait le poème, l’auteur ne lui proposant pas quelques schémas ( canevas ) ( cf. tapisseries, bricole ). En un mot, le lecteur reste toujours intelligent.

       C’est autre chose que je veux. Je ne veux pas un lecteur assis sur la berge, qui regarde et juge. Mais un lecteur noyé, emporté, stupéfié. Comme l’auditeur d’une forte musique. Comme le spectateur pathétique d’un film ( Mais différent de la musique, cf. voir plus haut ).

      Ceux-là ne se préoccupent pas de penser : ils se laissent emporter par l’histoire, ils laissent faire la musique en eux.

      La poésie, c’est pourtant autre chose que la musique. D’elle je vais utiliser le mot, l’onde… Mais ce ne sera pas pour arracher l’homme à lui-même. La poésie ne relève pas de “ l’ineffable ” ; elle se fait avec des mots ; et ceux-ci doivent être toujours le signe d’une réalité humaine ( sensuelle ). Usage humain par rapport à l’objet. Et par rapport au mouvement. Rythme cardiaque qui se modifie selon les circonstances. ( Rythme épileptique…, rythme de la marée quand je contemple la mer…)

      Toujours cette source physiologique.

      La poésie n’est pas au-delà de la réalité ( pas d’objet idéal ). Elle n’est pas au niveau de la réalité, elle est au cœur de celle-ci, en son intérieur.

       Cette réalité, je vais la découvrir et la forger avec ce cœur qui bat irrégulièrement, ce sang spasmodique qui coule dans mes veines, cette respiration haletante ou dormante.

      C’est au milieu de mon corps ( réel ) que vit ( bat ) le lyrisme. Celui-ci anime tous mes membres – et je n’oublie pas la tête qui n’est que ça. Quand je connais le monde autour de moi. C’est là mon instrument ( outil ) de connaissance. C’est un instrument variable que j’accommoderai selon les circonstances. Tantôt microscope et tantôt télescope. Spectroscope pour analyser vitalement toutes les couleurs d’un visage.

Instrument pour mesurer la chaleur des choses.

      ( Savoir étudier la réalité fulgurante avec des instruments fixes. Le poète connaît la réalité immobile, commune avec un instrument variable. )




Jean Pélégri et Jean Sénac 

- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Jeudi 2 juillet 2009

      Il y a presque six ans maintenant que Jean Pélégri nous a laissés à notre sort solitaire et que j'ai dû participer malgré ma tristesse avec sa femme Juliette qui vient de nous quitter au classement de tous ses papiers... ses multiples documents... ses manuscrits originaux et ses textes inédits... enfin à tout un rangement nécessaire quand on se trouve face à l'oeuvre entière d'un écrivain qui n'est plus là... Et qu'il faut soudain brutalement songer à ce que ces papiers couverts d'écritures si précieux ne se perdent pas dans un monde de fous qui ne rend hommage aux créateurs... et encore... que vingt ans après leur mort...
      C'est ce qui s'est passé avec Jean Sénac le poète d'Algérie qu'encore aujourd'hui si peu de gens connaissant et lisent alors pour ce qui est de Jean on peut attendre...
      Donc nous nous sommes mises aussitôt Juliette et moi à préparer des dizaines de boîtes d'archives pour constituer le fond Jean Pélégri à la Bibliothèque Nationale Richelieu là où Jean désirait que ses écrits soient déposés... il me l'avait répété souvent vu que c'est à moi que revenait la tâche difficile de m'occuper de ça... Il savait qu'il y serait en compagnie de deux êtres rares qu'il aimait : Camus et Mohammed Dib... on peut pas rêver mieux !
      Et les voici donc bientôt réunis tous les trois dans ce lieu qui est la magie même et je vous raconterai un de ces jours probable notre première entrevue avec Mauricette Bern qui nous avait reçus très gentiment quand Jean et moi on était allés lui rendre visite au sujet du fond Jean Pélégri justement... C'est tout une histoire...
      De ces documents inédits j'ai pu en scaner pas mal car je savais que nos Cahiers des Diables bleus seraient les premiers et pour longtemps les seuls à publier des textes des poèmes des lettres d'un homme et de ses si nombreux amis algériens : Jules Roy Emmanuel Roblès Albert Camus Jean de Maisonseul Jean Sénac Gabriel Audisio et tant et tant d'autres qui sont vraiment eux aussi des êtres rares... Je savais que tout cela que Jean m'avait confié appartenait à notre culture populaire et que peu importe ce qu'en pensent les grands manitous de la culture officielle qui ne nous intéresse guère...
      Voici donc une lettre inédite que Jean avait écrite après la parution de son livre Les oliviers de la justice qui en dit long sur ce que c'est pour lui que l'écriture... Je crois qu'il y a dans ces mots une force réelle celle d'un écrivain engagé auprès des hommes... celle d'un homme simplement...

 


Lettre de Jean Pélégri à Claude Roy

Dimanche 22 Novembre 59
 

      J’ai lu, cher Monsieur, dans Libération, votre chronique sur mon livre les Oliviers de la Justice. C’était la première critique sérieuse qui lui était consacrée – et je vous en remercie. Elle m’a beaucoup touché.

      Je vous remercie en particulier d’en avoir fait une critique littéraire – et non pas seulement politique. En effet, j’ai, aussi, voulu faire “ un beau livre ” - un livre musical. La musique m’a toujours fasciné, et c’est elle qui m’a inspiré la composition de ces Oliviers. Ce sont, plus précisément, les concertos de Beethoven qui m’ont aidé dans le choix des thèmes et leur orchestration.

      Mes conceptions littéraires, d’ailleurs, en sont là. Il faut que les mélodies soient toujours très simples, très accessibles, très chantantes – mais qu’en contre partie, et d’une manière invisible, leur orchestration soit savante, raffinée. Et “ significative ” aussi. ( La mélodie ne peut l’être que d’une manière fausse et grossière ).

      Je ne vois, pour l’instant, pas d’autre moyen de résoudre cette contradiction : vouloir écrire pour tous les hommes, mais sans tomber dans la complaisance et la facilité.

      Mon rêve – croyez-moi, c’est un aveu sincère (un aveu que j’aimerais faire publiquement – dans les Lettres Françaises, par exemple ) – mon rêve est d’être un écrivain… comment dire ? … un écrivain “ socialiste ” - c’est quelqu’un qui écrit, qui “ exploite ” les richesses littéraires, non pour son plaisir personnel ( ou le plaisir de quelques-uns, de quelque chapelle ), non pour son seul “ profit ” - mais pour le bonheur des autres hommes. Sans pour cela se résoudre à ce qu’Aragon appelle “ un art de pure et simple déclaration… un art diminué ”.

      Hors cela, je ne vois pas la nécessité d’écrire.

 

      … Cette longue épreuve de la guerre nous a profondément marqués, nous Algériens. De ce fait, mon livre – qui n’est qu’une longue méditation sur cette épreuve – m’a beaucoup appris. Il m’a conduit à un certain nombre de notions, autour desquelles je suis en train de me construire.

      Sans doute certaines d’entre elles ne sont pas tout à fait définitives – et me faudra-t-il y apporter corrections, rectifications – dans la mesure où “ l’homme n’a pas de nature mais une histoire ”.

       Il en est une, en particulier, qui m’obsède depuis que j’ai terminé mon livre. Je regrette de ne pas l’avoir approfondie davantage. Cette phrase m’était venue sous la plume, par la seule nécessité de la méditation ( c’est ainsi que je tiens à écrire : je n’aime pas que ma raison précède, de trop, ma sensibilité ), et je peux vous dire, naïvement, que j’en avais été moi-même étonné :

      “ Ce que nous ne savions pas, c’est qu’on ne peut jamais fonder le bonheur sur un simple rêve, une simple foi ” ( p.244 )

       … Sur quoi, alors ?… Oh, je le sais, la réponse est simple. Mais j’ai encore un certain nombre d’obstacles intérieurs à vaincre, avant de reconnaître qu’il ne peut se fonder que sur un combat – avant de le reconnaître publiquement, c’est-à-dire en lui donnant une expression littéraire.

      Ce que je ne vois pas encore très clairement, ce que je ne sens pas, ce sont les modalités, pour un écrivain, de ce combat – et en particuliers les rapports entre politique et littérature. Certes, celle-ci doit être informée par celle-là, et il est sans doute nécessaire que l’écrivain ait des vues politiques aussi justes que possible. Mais il me semble, comme disait Pascal, que la littérature est d’un tout autre ordre.

      La politique s’appuie sur des forces le plus souvent élémentaires, simplistes ; ou elle s’efforce de les faire naître. Elle se nourrit de vérités éphémères et pleines de “ tournants ” - de slogans.

      Or, nous Algériens, nous avons appris, tragiquement, la “ conséquence des mots ”.

      Aussi en suis-je à penser que toute politique a besoin de trouver, chez les écrivains, des résistances.   Même la meilleure : autant d’appui que de résistances.

      J’en suis là.

      … Et je m’arrêterai là ! Ma lettre est déjà bien longue. Je vous prie de m’en excuser. Ne voyez, dans cette longueur, que l’effet produit en moi par votre chronique.

      J’avais besoin de vous dire tout cela – pour vous remercier, mais surtout pour vous témoigner ma respectueuse estime.

 

Jean Pélégri

- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mercredi 24 juin 2009

Aujourd'hui j'avais de la peine suite...

   Juliette Pélégri Mai 2008
Photo de Jacques Du Mont

 
      Ouais je sais vous allez vous dire que c'est n'importe quoi les articles sur notre blog des
Cahiers depuis quelques temps... Les textes qui n'se suivent pas... celui-ci qui a été commencé y a plus d'un mois... et des histoires que j'ai écrites y a cinq ans que je publie maintenant et tout et tout ! 
      Ouaouf ! Ouaouf ! faut vous dire qu'il y a des moments comme ça où on se retrouve devant la porte d'un cimetière en plein mois de juin le jour de la Saint Jean justement... oui faut vous dire ça même si ça n'excuse pas la pagaille le grand désordre qui sont probable des marques de ma fabrique bien à moi... Alors voilà devant la porte du cimetière du Montparnasse un après-midi du solstice d'été comme ça vu que pour moi la Saint Jean c'est la fête des moissons hein ? Les feux de la Saint Jean quand on a vécu comme mézigue dans les campagnes fabuleuses des Cévennes y'a de ça trente balais ou pas loin ça voulait dire qu'on fauchait les herbes plus grandes que nous et criblées de papillons fous de soleil d'insectes bourdons abeilles et sauterelles...
      On n'avait rien d'autre à faucher nous autres... sur notre montagne du Bougès à 1100 mètres au bout de nos 5 kilomètres de chemin de terre... pas de blé pas d'orge pas d'avoine rien de rien mais des prairies toutes folles crépitant de coquelicots de marguerites sauvages et de chardons énormes et violets comme des artichauts pourris d'abeilles bourdonnant ça ouais !
      Devant la porte du cimetière du Montparnasse un après-midi d'été le jour de la Saint Jean qui est un jour de fête d'ordinaire et que j'aime à faire éclater dans ma tête sa girouette à souvenirs son arc-en-ciel aux myriades de bonheur éclaboussé par notre jeunesse d'alors dans ce hameau abandonné des Cévennes où on avait refait une petite tribu à cinq ou six et où ce jour-là on était cuits comme des pains roux par la lumière la sueur sur nous la poussière des herbes coupées qui retombaient par-dessus nos têtes... Cuits pas la chaleur et le plaisir de passer des heures qui en finissaient pas dehors et par cette intensité dans nos corps de la terre qui vibrait qui ronronnait en plein été d'une force et d'une grandeur que dans les villes on n'connaîtra jamais...
     Ouaouf ! Ouaouf ! je suis née l'été ça ne vous dit rien hein ? Vous en doutez si vous lisez un peu ces p'tites bafouilles vu que ça se sent me semble comment je trépigne de toutes mes tripes dès que c'est juin et jusqu'à fin août pas à dire... Mais aujourd'hui c'était une Saint Jean de l'été comme j'en ai pas connue avant et parfois ça nous arrive sans qu'on sache... et alors on reperd un peu plus encore les quelques billes de couleurs qui se baladent zigzag dedans la tronche...
      Les allées du cimetière du Montparnasse je ne les connais pas... Je n'y viens jamais sauf pour aller rendre visite à la statue du Baiser de Brancusi le sculpteur que j'aime trop sur sa tombe dans un petit recoin que j'ai fini par dénicher à force... Maintenant y aura une autre raison que j'y aille dans ce cimetière ouais... Alors les allées je m'y paume facile et comme on y était quatre ou cinq pour retrouver un tout minuscule morceau de dalle c'était moins dur mais quand même... Y a un mois je vous ai raconté que la femme de mon ami Jean Pélégri venait de nous quitter elle aussi et que j'avais bien de la peine...
      Moi les cimetières... les dates d'anniversaire où les gens que j'aime se sont tirés... m'ont laissée là comme une buse à renifler le parfum des roses et des tilleuls de la grande rue qui longe les murs de Montparnasse... tout ça je ne suis pas trop dans le coup... Jean s'est tiré comme un malpropre Jean mon frangin d'Algérie mon paternel en écriture mon camarade de tout de rien et du meilleur de ma vie s'est tiré y a presque six piges c'est ouf !
      Et aujourd'hui les grands feux de la Saint Jean au-dessus on sautait on dansait dans la nuit qui était jamais noire de l'été des herbes folles qui sentent bon le miel et les fruits écrasés...la nuit bleue on ne voulait pas aller se coucher on était excités tant qu'on dormait deux trois heures et puis Hop !... aujourd'hui les grands feux ils ne sont pas au rendez-vous mais dans deux récipients de métal il y a les cendres des êtres qu'on a aimé si fort et je voudrais les ouvrir et les caresser dans mes mains vivantes et les laisser s'éparpiller au vent brûlant d'odeurs et de papillons de l'été et retrouver la douce la légère la fraîche insouciance de mes étés d'une jeunesse où avec les camarades on croyait à un monde qui ne ferait plus de la mort son totem et son dieu...
      Un peu à l'écart de la pierre grise qui me paraît toute petite pour contenir deux vies il y a Fatima qui est assise sur une tombe et qui pleure... Fatima c'est l'amie algérienne de Jean et de Juliette depuis 25 ans... C'est elle qui s'est occupée de la maison et des êtres qui vivaient à l'intérieur avec la bonté et la présence des êtres familiers qui ont la simplicité du coeur et la plus dévouée des humanités. Fatima c'était l'Algérie dans la maison algérienne du 14ème arrondissement et c'était la survivance du peuple algérien que Jean et Juliette n'ont jamais quitté vraiment.
     Fatima pleure doucement et sa peine est bien plus immense que la nôtre réunie. Fatima a été avec Juliette après que Jean soit parti comme l'amie la plus fidèle et comme celle sur qui toujours on peut compter parce que les gens simples sont ainsi et Jean l'avait écrit dans ses histoires... Fatima a perdu sa maison et les deux âmes de sa maison et rien ne viendra combler cette perte... 
      Il n'y a pas de sentiment que je ressente aussi intimement que l'amitié et ses instants de joie fugace ne se fanent jamais des années après que les gens aient quitté notre maison commune ils sont là auprès de moi... Je suis un être qui a la baraka car j'ai eu de vrais amis sur la terre... De ces amis qui ne trahissent pas et dont la petite lampe est toujours allumée au loin... Des amis au coeur simple comme Fatima...
      Les feux de la Saint Jean on brûlé tard dans la nuit et leur fumée ocre et châtaig né a continué à nous entourer de sa tiédeur tendre et sauvage jusqu'à l'aube et les musiques de nos fêtes ne se sont tues que pour laisser place au bourdonnement des abeilles et au chant des grillons dans le petit matin d'un nouveau jour d'été. Les ouvriers ont eu du mal a poser la pierre par-dessus deux histoires qui étaient tellement plus grandes que cet instant-là de notre séparation quand nous avons quitté le hameau pour continuer sur la piste de nos vies nomades...
     Les feux de la Saint Jean brûlent chaque été très haut dans le soir jamais éteint de ma mémoire pour célébrer la jeunesse de nos désirs et de nos rêves mis en commun... Et maintenant ils auront cette couleur gris bleu de la pierre qui garde à l'intérieur de sa peau la présence chaude et bonne de deux être que j'ai tant aimé qui étaient mes amis d'Algérie... qui étaient mes amis sur la terre... Et maintenant ils auront le goût salé et aussi celui de la grenade rose des larmes de Fatima...
      Les feux de la Saint Jean bercent notre peine de leur gerbe de cendres qui retombent sur la terre et préparent d'autres moissons nouvelles de bonté et de jeunesses partagées...

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Mardi 23 juin 2009

Poète ça rime à quoi ? Suite...

A. Kalouaz choisit , dans chaque récit, de parler du racisme et de ce qui en découle par le détour d’une autre histoire, et avec une sorte d’humour qui renforce la violence des actes. N’est-ce pas la façon la plus efficace de se défendre par l’écriture ?

 

A. Kalouaz : Il y a toujours plusieurs pistes dans la même histoire pour donner à celui qui raconte une existence propre. C’est très important de pouvoir faire agir l’écriture, sous forme de nouvelles comme cela, par petites touches, comme prise de conscience de ce que l’on vit au quotidien et où le narrateur peut venir se glisser insidieusement à l’aide de quelques mots.

En ce qui concerne le racisme dont les formes sont très perverses et mélangées, car il agit en tous sens, il faut jouer avec la subtilité si on veut être efficace. J’évite toujours le piège de parler de ça directement. A Toulon, où j’ai passé une semaine dans un lycée avec des gamins, j’ai ressenti la pression qui régnait dans cette ville où on se dit qu’un type sur trois est un électeur du Front National. En racontant mon passage à Oradour sur Glane où j’étais allé récemment, j’ai réussi à biaiser vers une autre vision que celle qu’ils ont d’habitude.

“ Aller aux Goudes ” a en arrière-plan une histoire vraie. Il y a deux ans, j’étais à Avignon pour une de mes pièces avec un ami allemand qui s’est trouvé d’un seul coup encerclé par des policiers. Quand j’ai voulu intervenir, j’ai eu droit aux commentaires racistes habituel : “ Va voir comment est la police de ton pays si tu n’es pas content. ”

Après s’être aperçus de leur erreur, au lieu de s’excuser, ils ont dit : “ Vous rigolez, d’habitude on tire, alors… ” C’était en plein jour mais j’ai imaginé aisément la scène de nuit dans un lieu désert et un contexte autre. Elle aurait donné ce qui arrive dans l’histoire.

Pour “ Baie des Anges ”, ce que je raconte s’est passé il y a dix ans. Un père de famille rentrait chez lui par le train qui va de Digne à Nice, qui s’appelle “ le train des pignes ”. Pas mal de gens le prennent bien qu’il mette trois heures parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de transport. Cet homme s’était fait rouer de coups et tuer. J’ai voulu opposer à cette histoire celle de l’homme qui va prendre sa voiture, traverser toute la France, pour faire justice. Lui se trouve carrément à l’opposé, il est riche, il est en train de faire une carrière dans le football, en quoi cela le concerne-t-il, apparemment ?

L’angle d’attaque décalé provoque la curiosité. Les histoires de prison tournent aussi autour du rejet et de la mise en ghetto des gens. Toutes ces situations sont liées entre elles par cela, et par l’angoisse que peut générer l’idée du retour dans la société après une longue coupure. C’est quelque chose que j’ai réellement rencontré en parlant avec les détenus qui sont restés enfermés vingt ans ou plus à la veille de sortir. Une sensation que plus rien ne coïncide, que dehors, tout est étranger.

Et en même temps la marge est très fine entre le racisme et l’exclusion. Les habitants des corons du Nord qui n’ont plus de travail disent que les logements H L M sont réservés aux “ autres ”, sous entendu aux immigrés. En face, on retrouve un discours qui répond aux données identiques. Dans les lycées professionnels, je travaille souvent à partir de coupures de presse. En l’occurrence, il s’agissait de deux jeunes Arabes qui passaient en jugement pour avoir crevé les yeux d’un vieillard afin de lui voler cinq cents francs. Pour parer à la culpabilité naissante, les premiers commentaires furent parmi les jeunes : “ Défends ta race! ” J’ai lancé la discussion sur l’idée que ce vieux aurait pu être aussi bien un Arabe, voire leur père, et les agresseurs des Français. Qui d’entre eux aurait dit alors : “ Défends ta race ! ? ”

D’autres nouvelles qui utilisent le décor de la Martinique pour parler de l’esclavage “ deux couleurs deux misères ”, qui n’est pas un concept dépassé, se servent de l’écriture prise dans son modernisme le plus actuel, les tags ou les inscriptions sur les vêtements. Avenue de la Californie, où la fête de l’abolition de l’esclavage voisine avec des maillots que portent les gamins de l’équipe de football, sur lesquels est écrit : “ Je broie du noir ”, s’achève brutalement dans “ Rien à signaler ”“ chaque arbre recèle un quémandeur de pièces. ” Libérés de l’esclavage peut-être, du moins de celui-là, mais pas des mots qui les désignent comme tels. Mots dont se sont emparés avec désespoir ceux qui dans “ Un deux trois soleil ! ” sont devenus les adeptes de “ la pierre poison ”, mots qui disent “ Crack boum tue. ” Mots qui dénoncent et qui exigent autant que le geste de fracasser la tête de la statue dans “ L’impératrice ”, avec une bombe de peinture rouge.

 

“ Les cris rageurs décuplaient sa fureur, le corps de Joséphine finit par perdre sa couronne, la tête roulant au sol. L’homme à présent plus calme redescendit sur terre en sortant d’une poche une petite bombe de peinture rouge, écrivit en toutes lettres, sur la statue décapitée. ‘ Respé ba Matinik, respé ba 22 mé. ”

“ L’impératrice ”


A suivre...

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Vendredi 19 juin 2009

Poète ça rime à quoi suite...

      “ L’enfant monstre criait : ‘la machine est cassée ” jusqu’à vouloir un jour se refermer au froid dans le grand congélateur rangé dans le garage. Viandes et mets offerts aux chiens du
voisinage avant de ramener sur moi la grande porte blanche. Les adultes de me retrouver là après maintes recherches, évanoui, le corps bleui par le grand froid, incapables de comprendre les codes et les usages d’un enfant de mon rang. ”

“ La machine ”

 

Peur encore dans chacun de ces textes là, comme si de l’extérieur venait quelque chose de dangereux, une malédiction dont on ne peut se défaire qu’en se décalant par rapport au monde qui est une machine parfaitement usinée. Ce sentiment d’écrasement parce qu’on est dans un monde où on n’a rien à faire, vous l’avez sans doute vécu comme ces gamins, à la manière d’un échec programmé ?

 

A. Kalouaz : L’histoire de “ Quel temps fait-il dehors ? ” et de “ Banquettes ” est celle de gens qui ont été cassés par la rupture d’avec un milieu, ce qui peut générer une peur vague, indéterminée. Pour “ Quel temps fait-il dehors ? ” j’ai cherché un élément extérieur, comme d’habitude, afin de créer l’histoire que je voulais. Le support a été les boîtes de Néo-Codion vides que je trouvais partout. Un jour j’en ai ramassé une et j’ai vu que ça ne coûtait vraiment rien. Ce genre de drogue permettait d’en suggérer d’autres, de toutes sortes.

Dans le quartier où j’habitais à Grenoble étant enfant, parmi les gens dont je parle, il y avait une famille dont le père était un homme très vertueux. La fille aînée avait fait médecine, le fils un métier du même genre, et tous les autres étaient devenus des truands. Un des frères, Tahar, un peu plus jeune que moi, bricolait d’une manière assez louche. Un jour je l’ai croisé au volant d’une Golf noire et il m’a demandé un peu d’argent. Un mois ou deux après, il a été pris dans une affaire de toxicomanie. Quand je suis allé voir sa mère il y a quelques temps, elle m’a dit qu’il venait de mourir.

Une fois de plus, cela veut dire que même si les deux premiers se sont battus pour s’en sortir, il y en a toujours un ou plusieurs dans la famille qui vont sombrer. C’est ce qui arrive lorsqu’on ne peut pas mettre de distance avec ces sortes de ghettos. Pour moi, je savais qu’il y avait la poésie qui s’intercalait entre ça et moi. Quand j’étais gamin, dans l’équipe de football où je jouais, on m’appelait le poète. Cela m’a posé rapidement des limites que la plupart des jeunes que je peux voir aujourd’hui dans les ateliers d’écriture n’ont pas.

Lorsque je fais des après-midi de lecture de contes, il m’arrive de constater parmi des enfants du primaire, qu’une bonne partie du groupe est déjà incapable d’avoir des rapports sociaux normaux. On ne parvient même pas à leur parler, le décodeur ne fonctionne pas au niveau du langage. Là, je rejoins “ Banquettes ”, car ils ne communiquent entre eux qu’à coups de pieds, par des gestes violents et incohérents.

Il est vrai que la peur cerne notre quotidien. Un jour où nous travaillions sur ce sujet, un jeune Maghrébin avait écrit : j’ai peur des chiens, du dentiste, de la prof de français et de Dieu. Un autre avait écrit huit fois j’ai peur de Dieu. A la lecture, il y a eu une bagarre terrible parce que le premier avait osé mélanger Dieu et la prof de français. Depuis plusieurs années j’ai remarqué que le Dieu en question ressort de plus en plus dans leurs mots.

Les textes des gamins de Saint-Etienne faisaient apparaître un parallèle entre la peur de Dieu et la peur des seringues. C’était les deux leitmotiv. Et peu de temps après, je suis tombé sur une coupure de presse où ce quartier de Saint- Etienne était cité comme l’un des fiefs de l’islamisme urbain. Ces enfants nés après 1981 sont dans un état pire que nous ne l’étions et que ceux dont parle Mounsi parce qu’ils sont la proie d’un discours qui stérilise toute autre pensée, et victimes des ghettos dans lesquels on les fait vivre.

 

“ A l’autre bout du siècle ” et “ La petite ” qui sont des textes sur la prison et la certitude intime qu’ont ceux qui y passent, que même une fois dehors on n’en sort jamais, jouent en miroir avec “ Aller aux Goudes ” et “ Baie des Anges ”, traitant du racisme anti‑maghrébin, tant il est vrai qu'être exclu par l’autre, mène à s’exclure soi-même. Le chemin de celui que la famille et la mémoire éclatée ne retenaient plus et qui ne cherchait qu’à fuir, et de celui qui, une fois hors des murs, ne retrouvera peut-être que sa mère prisonnière de ses fantasmes de bonheur illusoire, sont venus buter dans ce lieu. La pseudo-famille que l’espace carcéral constitue, puisqu’on dit aussi bien : une cellule familiale, devient peu à peu la seule structure, malgré l’arbitraire, où celui qui est rejeté peut survivre. Un endroit clos que le dehors ignore. Qui rassure enfin. Qui arrête, dans les deux sens.

Les personnages qui sont jetés à la mer dans le premier texte ou abattus et vengés par un autre errant dans le second, sont pris dans un mouvement ince ssant. Aucun refuge qui donne la sensation d’être chez soi “ Ton pays c’est de l’autre côté ! ”. Pas même son corps puisqu’il est “ Un peu cible mouvante ”. Comme dans ces villes d’aujourd’hui où n’importe qui tire sur n’importe qui. Et la course recommence, contre le temps, contre les fous, contre la peur.

C’est dans “ Aux barbelés ”, texte qui clôt les nouvelles de l’incarcération et de l’errance de ceux qu’on déplace vers un ailleurs qui n’a pas de fin, qu’on rencontre l’absurde qui fut à son comble dans la chasse faite au peuple bosniaque d’un bout à l’autre d’un pays devenu sa prison et son désert. 

 

“ Si tu bouges tu es mort! ’En un éclair j’ai revu le cercueil de zinc partant pour le pays. Mon père dans la cale, et moi rangé tout contre lui, bien serré. Paroles d’enfance et sa main dans mes cheveux. Refroidis tous les deux mais au chaud entre nous. ”

“ Aller aux Goudes ”

A suivre...

- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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