Voilà deux ans que Leïla Sebbar et moi avons entrepris un livre qui sera un dialogue basé sur un va-et-vient de questions et de réponses à partir de son oeuvre et de son histoire de femme traversière...
Ce travail est maintenant achevé et j'en entame un autre qui consiste à lui trouver un éditeur improbable...
En attendant que le Père Noël me permette de le rencontrer voici le prologue que j'ai écrit pour ce récit à deux voix...
Les photos qui accompagnent cet article sont de Jacques Du Mont
Correspondances sensibles
Qu’est‑ce qui peut transformer la rencontre de deux femmes qui écrivent à partir d’un rêve d’Orient et de l’histoire des peuples d’Afrique toujours errants d’un continent l’autre, en une quête réciproque des scènes primordiales d’où est issu le rituel d’écriture ?
En 1997 Leïla Sebbar vient de publier le livre collectif Une enfance algérienne auquel participent seize écrivains qui sont nés et ont vécu leur enfance dans l’Algérie coloniale quand nos routes se croisent au moment où sort mon premier récit Par la queue des diables. Les personnages de ce conte sont bien réels puisqu’il s’agit des immigrés algériens des années 70 perdus au-dedans du décor désenchanté des chantiers et des terrains vagues de la périphérie qui cerne les grandes cités de la métropole. Je me souviens être allé aborder Leïla pour lui parler de ce que moi qui ne connaissais à l’époque le Maghreb et une partie de l’Afrique de l’Ouest qu’au travers de la parole des femmes et des hommes venus ici servir de main d’œuvre dans l’exubérance industrielle de l’après‑guerre, j’aurais pu appeler mon enfance africaine.
Je suis née et j’ai grandi à Aubervilliers, à l’époque petite bourgade de l’Île de France où on cultive des choux fleurs et où on élève des cochons. En 1961 Aubervilliers de mon enfance est parsemé des morceaux de son bidonville qu’on appelle entre nous les cabanes. 1961 c’est l’année où Leïla quitte Alger et la maison d’école proche du Clos‑Salembier un des quartiers nègres de la ville où s’étend le bidonville de la femme sauvage. A Aubervilliers de nombreux ouvriers algériens et maliens partagent les cabanes en bois et en tôle dispersées au milieu des décharges picorant les friches boueuses qui entourent notre ghetto. A l’intérieur des cités montées à la hâte parpaing sur parpaing s’entassent les familles pauvres en provenance de la province française et des anciennes colonies dans un feu d’artifice de sonorités, de musiques, de rythmes et de cris qui scandent la fête recommencée chaque jour, le bonheur d’avoir enfin une maison à soi.
Il va falloir un peu de temps pour que chacun réalise que de l’autre côté des murs qui enferment nos enfances dans des
appartements déjà trop étroits il y a des êtres venus d’ailleurs et de bien plus loin que nous les immigrés de l’intérieur, et que tous ensemble nous peuplons désormais la citadelle sans
frontières d’une cité qui est par la force des choses la grande maison commune. En dehors d’elle sur ses marges au‑delà de ses palissades qui ajoutent à notre territoire de gamins nomades prêts à
l’échappée et à la fugue les terrains vagues des chantiers de construction il n’y a rien. Le rien de ce monde qui nous a casés à l’écart parce que nous sommes tous plus ou moins des “ fils
du pauvre ” comme un des personnages de Mouloud Ferraoun l’écrivain kabyle qui a été avec le père de Leïla formé au métier d’instituteur à l’école de la Bouzaréa.
Ce rien c’est notre propre histoire d’arrières petits enfants des générations laborieuses que personne ne nous a transmise. Ce sont les siècles de culture populaire orale paysanne et ouvrière abandonnés à l’oubli. C’est ce rien qui fait de nous des transhumants qui ne repartiront pas car il n’y a nulle part où retourner. Des indigènes tout aussi étrangers à notre paysage quotidien que les étrangers surgis eux des étendues désertiques du Sud algérien, des villages maliens éparpillés sur les rives du fleuve Niger ou des bolongs de la Casamance. Ce rien d’un non‑héritage fait écho mais je ne le sais pas encore à celui que Leïla emporte avec elle vers la métropole concernant l’Arabie heureuse, cette terre où plongent les racines de sa famille paternelle originaire de Ténès au bord de la Méditerranée. Et c’est le corps de l’enfance tout entier refusant un néant qui rend fou qui va m’ouvrir les portes de la grande Babel des langues et des histoires. C’est lui qui me conduit mektoub ! à la rencontre de ceux qui ont emporté dans leur regard, leurs costumes, leurs gestes et leurs langages un monde à investir et à conquérir avec leur malicieuse complicité.
A l’intérieur de la grande maison commune de notre cité de banlieue vont grandir côte à côte toutes les Shérazade, les Dalila, Safia, Djamila, Baya, Louisa, Malika et les Mustaphapha, Mohammed, Kadour, Ali, Mouloud du premier récit de Leïla Fatima ou les Algériennes au square publié en 1981, entre la cité des 4000 de La Courneuve et les blocks d’Aubervilliers ou d’Aulnay‑sous‑Bois. C’est auprès d’eux que vingt ans auparavant, de la bouche de leurs mères dans la langue populaire brodée d’expressions de l’arabe parlé qui joue pour moi la musique envoûtante d’un jazz d’Orient, j’entends les légendes de la terre abandonnée. Blottie au creux maternel de la demeure d’outremer je reçois avec jubilation et gourmandise les parfums, les couleurs et les rituels comblants le désarroi de l’absence. Ce non dit de l’histoire familiale et sociale des miens, paysans ouvriers devenus comme les immigrés maghrébins et africains la main d’œuvre sans visage et sans corps des années 60, cette population laborieuse qui ne fera pas mémoire. Par la confrontation avec l’altérité je reconnais l’étrangère qui se dissimule sous ma peau et je deviens sans pouvoir encore le dire la fille de la tribu nomade, la voyageuse, la traversière…
En 1981 après une vingtaine d’années d’écritures et de quête des mots cachés derrière le mutisme du père bien‑aimé qui ont suivi
son travail de doctorat Le mythe du bon nègre dans la littérature française coloniale au 18e siècle, texte publié aux Temps Modernes, Leïla peut enfin entendre à nouveau la langue de la tribu du paternelle par l’intermédiaire des femmes algériennes immigrées
conteuses improvisées des squares parisiens. Celles qui font resurgir le pays natal habitent une des banlieues où personne parmi les gens d’écriture à l’époque ne se soucie d’aller voir. C’est là
par l’intermédiaire de ces femmes que commence le chemin du retour vers la mémoire algérienne longtemps enfouie et ignorée. Dans la position du scribe Leïla transcrit les paroles de la langue
étrangère qu’elle ne comprend pas mais qui fait revenir vers elle les émotions et les images forcloses.
Paris sur Seine dans ces années‑là c’est vraiment la Babel moderne où se croisent les peuples de l’Afrique qui ont combattu pour leur indépendance. Mais ils vont vite découvrir l’amertume et la cruauté de l’exil qui en les frappant de mutisme rend tout témoignage et tout récit impossibles. Avec Fatima, la trilogie des Shérazade, Mô le Chinois vert d’Afrique, et les nouvelles de L’habit vert, Leïla détricote page à page le silence des hommes et des femmes d’Algérie. Dans cette langue française d’outremer viennent murmurer comme un chant secret l’Arabe de Ténès, celui des femmes de la famille paternelle et celui d’Aïcha et de Fatima à l’intérieur de la maison d’école, mêlés à celui des femmes immigrées de la banlieue. C’est ainsi qu’elle écrit désormais et depuis une trentaine d’années l’épopée amoureuse et transgressive de celles et de ceux qui comme ses parents ont rompu le pacte de la tribu d’origine pour aller à la rencontre du monde de l’autre inquiétant et désirable.
Notre projet de dialogue est né après de nombreux échanges littéraires entre nous au moment de la publication des Femmes au bain en 2006 et de L’Arabe comme un chant secret en 2007. Après avoir
traversé les cités de la banlieue d’où je ne suis jamais vraiment partie, Leïla retourne vers l’Algérie de l’enfance et la langue bien‑aimée et j’ai eu envie de savoir par quels détours de l’exil
elle avait pu enfin les faire siennes. De deux absences de paroles des pères et mères, de ce silence qui sur chacune des rives avait fait de nous des adolescentes curieuses et avides du récit qui
n’existe pas, résulte une trajectoire jumelle qui nous relie à l’errance des nomades par l’écriture. Avec Mes Algéries en France
paru en 2004 et Journal de mes Al géries en France publié en 2005 que je lis au cours de mes pérégrinations
entre Paris et banlieue, je reconnais mes propres transgressions au rythme d’une histoire qui une fois encore n’est pas la mie
nne. Une histoire qui me parle depuis un pays natal qui ressemble à mon Afrique imaginée, qui me
raco nte la perte et les retrouvailles
sans cesse différées d’un Orient rêvé.
Et si Leïla et moi au cours des deux années qu’a duré notre échange qui compose ce livre, n’avions cessé comme les voyageurs du désert refaisant d’un puits à l’autre mille fois la même transhumance toujours différente, de traquer la piste singulière qui d’un livre l’autre nous permette d’approcher au plus près la petite musique des langues populaires enfouies voire interdites ? Celles d’un François Villon, d’un Aristide Bruant, d’un Gaston Coûté, d’un Jehan‑Rictus, celles des conteuses des Hauts‑Plateaux algériens et du griot malien Amadou Hampâté Bâ né en pays Dogon, là où d’après la mythologie de son peuple le dieu Amma a donné au monde la parole. La petite musique envoûtante d’une langue métisse qui est désormais farouchement la nôtre.






Commentaires