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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Mardi 7 juillet 2009

Le nain sale et les éléphants blancs fin

      Peu à peu la couverture de feuilles rouges nous réchauffait au creux de la brume qui se déposait comme un miroir de nuit entre lui et moi réunis sur le même banc et le reste du monde s’accommodant du froid de l’hiver que l’automne laissait faire.

      - Mais… de quoi parlez-vous ?… j’ai dit observant autour de nous les groupes se dispersant tandis que se refermait sur eux les portes de la nuit… je n’ai jamais su peindre et d’ailleurs…

      - Hum !… mon ami… peindre est aussi facile que de réussir cette soupe aux nouilles que nous avons partagée… et d’ailleurs vous possédez le meilleur pinceau chinois et des rouleaux de papier créole qui peuvent boire toute l’eau d’une baignoire sans danger… n’est-ce pas vrai ?

      - Oui… c’est mon ami africain qui me les a offerts juste avant de faire marche arrière vers l’entrée d’une galerie de mine où la nuit n’a plus de fin… enfin c’était ainsi qu’il parlait de… Mais je ne vois vraiment pas pourquoi le peintre Zao Wou-Ki qui a déjà réalisé des cartons aux nuances aussi subtiles que celles d’un bambou enfant pour la Manufacture des Gobelins aurait besoin…

      - Hum !… Eh bien justement… comme tous les vrais artistes Maïtre Zao aimerait retrouver en lui la présence des émotions qu’il ignore et qui l’ont un jour baigné telle l’eau des frêles lagons africains le lourds corps des éléphants blancs… Il m’a chargé de vous passer commande à vous et à aucun autre… l’automne et l’hiver… vous avez juste le temps…

      - Mais… c’est impossible je vous assure… je n’ai jamais su…

      Le petit homme a hoché la tête et j’ai vu sa barbiche frémir comme le faisait le maître Zao à chaque fois que j’essayais en vain de le ranger à l’intérieur de la longue boîte en carton tapissée de signes chinois d’écriture que mon ami africain m’avait offerte en même temps que le compagnon avec lequel il entretenait ce commerce d’eau et de poudres depuis des années.

      - Hum !… tout juste six mois n’oubliez pas… lorsque les feuilles auront poussé leur museau vert au bout des branches qui sont aujourd’hui déshabillées je serai sur ce trottoir à vous attendre… exactement sur ce trottoir… n’oubliez pas…

      C’est à ce moment précisément qu’une voiture de police son gyrophare bleu semblable à la veilleuse des hôpitaux qui me réveillait dans mon sommeil est passée à toute vitesse sur le Boulevard son klaxon coincé au creux de mes oreilles médusées. Je me retournais afin de la suivre du regard et quand je me suis détourné d’elle et de la rue obsédante d’une orchestration qui ne cesse jamais le petit homme avait disparu à mes yeux.

 

      Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi. Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges de détresse noirs et leurs becs argentés d’oiseaux de proie et que je les vois se transformer bien avant minuit sonné en bouteilles d’encre. Ces bouteilles d’encre dont le goulot pervers laissait s’écraser sur mes doigts une goutte après l’autre de cette encre noire ou bien violette lorsque c’était à moi que revenait la tâche effrayante et démesurée pour mon corps trop petit de remplir les encriers profonds comme d’immenses ciboires aux formes voluptueuses.

      Et que le maître sérieux tel un chasseur d’ivoire attendant dissimulé dans la savane aux herbes hautes et rouges le défilé des éléphants blancs auprès des baignoires de faïence planquées sous la boue ocre et rose des mares affirmait de sa voix qui me frappait de plein fouet :

       - Eh bien mon ami ! te voilà aussi sale qu’un fabriquant d’encre… 

 

      Je n’aime pas le vin quand il dévore en moi mes anges d’insouciance jaune tombés de la lune à l’époque des prunes quittant leurs pruniers peu de jours avant les premières heures de préaux et de cours d’écoles en salles de colles où j’allais encore mourir de n’être pas à la hauteur. Pas à la hauteur des craies de couleur écrasées contre le rectangle noir de jais toujours jaillissant hors de ma portée comme un ciel dont les poussières inaccessibles me retomberaient infiniment dans les yeux et sur les cheveux.

      Je n’aime pas le vin quand il me vole mes fins chevaux lucides et mes papiers créoles où je n’ai cessé de peindre pour eux des étendues liquides inachevées. Toute forme pouvait enfin s’y effacer sans honte de n’être qu’une course inutile… qu’un galop froissé… qu’un envol vers le nulle part des soirs que le maître Zao laissait se dissoudre dans la cavalcade des matins blancs d’oubli avec défense de quitter les draps doux des rizières triangles de mon lit pour rejoindre l’école aux hauts pupitres carnassiers tuant les flamands roses d’un claquement sec. Et imprévu.

 

      Non je n’aime pas le vin quand il écarte de moi le corps lisse et froid de maître Zao mon serviteur et que le songe si clair des éléphants blancs dans une savane rouge s’en va se noyer au fond de la baignoire de faïence. Et que les papiers créoles devenus inaccessibles à mon corps trop étroit se déposent en résidus de laine à peine cardée entre les doigts mouillés des bambous enfants semblables à l’écume mousseuse sur les berges d’un lagon d’Afrique.

      Non je n’aime pas le vin quand il me rapproche dangereusement de mon désir de devenir aussi grand qu’un éléphant blanc.

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Lundi 29 juin 2009

Poète ça rime à quoi ? fin

A. Kalouaz : Pour l’histoire des maillots, c’est à nouveau à Toulon que cela s’est passé. J’ai vu un gamin qui en portait un avec l’expression : “ Je broie du noir ”. Il m’a dit qu’il y avait un marchand qui les vendait un peu plus loin. C’était vraiment trop drôle pour rater cela.

A propos de la nouvelle “ Un deux trois soleil ! ”, il y avait vraiment écrit sur les murs de la bibliothèque où j’allais travailler : “ Crack boum tue! ”. La bibliothèque me prêtait une voiture pour rentrer du Lamentin à Fort de France le soir, il y avait 12 ou 15 kilomètres et aucun autobus. Je prenais régulièrement des gens en stop à ce rond point, et ils montaient à trois ou quatre dans la camionnette. Après avoir rodé un peu autour de ces immeubles, je me suis aperçu que c’était la déchéance la plus totale. J’en ai parlé à des éducateurs du coin qui m’ont raconté que dans la Mangrove, juste à côté, quelqu’un s’était fait tuer peu de temps auparavant.

Quand on se rendait à Fort de France le soir, il n’y avait quasiment rien d’ouvert à part un boui-boui horrible. Une nuit, le patron avait le visage tout tailladé. Son bistrot faisait face à une boîte de prostitution. Je me disais qu’en même temps que son bar, il surveillait ce qui se passait de l’autre côté. Il y avait eu une agression récemment à Fort de France et c’était lui qui s’était interposé. L’autre l’avait frappé avec une bouteille. Je n’avais jamais vu auparavant autant de types genre rasta, parlant à la mer, parlant tout seuls. C’était impressionnant. “ Crack boum tue ”, ça ne s’invente pas. C’est le signe d’un territoire. On les a libérés d’un esclavage et ils sont retombés dans une autre misère. On les voit traîner là, vendant n’importe quoi. La plupart n’ont plus de dents.

On nous conseillait de ne pas traverser la place de la Savanne où se trouve la statue décapitée, le soir. La violence est une réalité quotidienne. Dans “ L’Impératrice ”, j’ai eu envie d’écrire à propos de cette statue décapitée. Je l’avais vue en février et quand j’y suis retourné au mois d’avril, elle était toujours décapitée. Il y avait l’inscription en antillais dessus. Je me suis dit que c’était curieux qu’ils l’aient laissée dans cet état-là. L’inscription est demeurée telle quelle pendant des mois. Il n’y avait eu aucune volonté de l’effacer alors qu'elle se trouvait au centre ville.

Tous les textes naissent d’une observation de ce genre. Une observation qui est un état d’écriture.

 

A la suite du silence et de l’enfermement, puis de la trace, viennent des voix qui traversent l’opacité d’un espace marin ou d’un temps enfoui qui refait surface. Des voix sur bande retournant à l’univers d’où elles sont peut-être sorties, par erreur, qui sait ? Voix de femme sirène venant doubler celle de l’homme qui observe un combat de jeunes garçons aux yeux bandés dans “ Galito ciego ”. Voix du navigateur disparu qui initie la femme restée de l’autre côté, aux messages des algues et des tempêtes dans “ Balise Argos ”. Voix de l’enfant à l’enfant devenu poète, c’est-à-dire “ devenus des riens ” scandant au bout d’un téléphone dans la nuit : “ Apollinaire. Je suis Guillaume Apollinaire. Et voilà. Il pleut, il neige, c’est la vie… ”, dans “ Guillaume Apollinaire ”.

Je ne peux m’empêcher de voir un jeu de mots supplémentaire dans le titre de “ Voie Couzy Demaison ”, où celui qui rencontre au hasard dans un café, un inconnu qui va tenter le passage en solitaire “ vers le ciel ”, était claquemuré dans le silence de sa chambre depuis de longs mois. Autre constante de l’échange, les bars, lieux surréalistes où celui qui erre, goguenard et timide d’une nouvelle à l’autre, vient se frotter à “ un type assis à l’écart ” : “ au stylo rouge il traçait des courbes sur une carte ”, et à “ la bicyclette rose du voisin ” qu’une jeune femme lui laissera en gage sans se retourner sur “ un morceau de papier de couleur mauve ” dans “ La plume douce ”.

Peut-être est-ce la même femme insaisissable que celle dont la voix sur bande magnétique a rejoint celle des poissons, qu’il abordera “ sur le prochain banc venu ”, dans “ Le coeur vide ”, pour parler simplement, parce que c’est devenu si difficile, et lui poser doucement la question : quel temps fait-il dehors?

 

“ J’ai voulu me lever pour aller le lui dire, j’aime bien parler aux gens. Mais avec les femmes, on ne voit ça qu’au cinéma. Dans la vie c’est plus compliqué, il manque les lumières

des projecteurs, les caméras, et personne pour vous pousser à vous lever.”

“ La plume douce ”

 

A. Kalouaz : “ C’est vrai que j’aime bien parler aux gens. Mais les gens n’ont pas l’habitude et ils ne comprennent pas que je ne leur veux rien de précis. “ La plume douce ”, c’est cela, une rencontre qui ne se fait pas parce que les voix et les voies de l’un et de l’autre sont décalées. Souvent, c’est ainsi, il n’y a pas de passage entre ceux qui se croisent, sauf quelques mots qui font une histoire.

Une nuit, à Belleville, je sortais d’un restaurant et un vieux Maghrébin est venu me demander une cigarette. J’ai répondu : “ non, je ne fume pas. ” Mais il a commencé à me parler en arabe en insistant pour que je lui donne une cigarette. Je lui ai dit : “ Écoute, je ne parle pas bien l’arabe, mais je vais t’ouvrir mon sac et tu verras que je ne fume pas. ”

Alors, il est parti. A La suite de cela, j’ai écrit un texte à propos d’un type dont la vie se réduit à demander une cigarette et du feu, et à s’enfoncer dans la nuit. Cet échange de la rue, pour moi, est créateur, il nourrit constamment l’écriture. C’est par lui que l’écriture est vivante.

 

      Écriture de demain, seul lieu où s’installe le voyageur dans sa roulotte langagière. Écriture de musique et de métaphores par laquelle un chemin se dessine dans des espaces hagards, abandonnés et en friche où se dit une parole à ne pas perdre. Au coeur des villes froides se tracent des histoires fluorescentes sur des murs, dans des entrepôts mués en théâtres, à la dérive des bandes de magnétophones oubliées. Peut-être que la violence d’une certaine écriture qui revendique de la sorte une identité qu’on lui refuse, trouvera sa ligne d’équilibre en s’inventant de nouveaux parcours poétiques taillés à même une réalité féroce.

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Dimanche 28 juin 2009

Le nain sale et les éléphants blancs suite...

      Le petit homme et moi nous avions achevé ce premier acte du dîner assis sur un des bancs que les marronniers finissant l’automne avaient épargné de leurs feuilles rouges qui bordaient lentement nos pieds de leurs drap incandescent afin de déguster tranquilles notre soupe vague comme un horizon nocturne de Zao Wou-Ki avec quelques pâtes dedans. La vapeur qui montait de nos bouches locomotives silencieuses mâchant chaque mot sans hâte composait une brume aux harmonies un peu nostalgiques semblable à un rideau tombant sur cette scène et nous séparant des autres.

      Je pensais à mon ami le peintre africain dont la peau bleue naturelle semblable à l’outremer des aquarelles résistait très bien au trempage durant des heures à l’intérieur d’une baignoire de faïence tel le papier créole sur lequel maître Zao jouait à disperser les poudres d’encre qu’en songe je lui apportais. En songe seulement car en réalité j’aurais été bien incapable de guider de mes mains d’ouvrier quelque pinceau que ce soit même s’il s’agissait là du plus audacieux des pinceaux chinois que m’avait offert juste avant son départ pour l’enfer mon ami le peintre africain.

      - Eh bien mon ami !… a murmuré soudain de sa voix aussi frêle qu’un bambou enfant le petit homme à la barbiche blanche… vous aviez l’air un peu… triste disons avant cette soupe…

      - Oh ! ce n’est rien… j’ai répondu en secouant la tête car la brume fraîche nous séparait de plus en plus des autres comme un couteau coupant une tranche dans la nuit qui venait encercler notre théâtre de feuilles rouges et que j’aurais aimé voir le troupeau de mes éléphants blancs se reconstituer auprès de nous rien qu’un instant.

      - Je songeais seulement à un troupeau d’éléphants blancs… dans mon métier de fabriquant d’encre ça arrive souvent… c’est un poison vous savez… on y voit des choses…

      - Hum !… Eh bien justement… le petit homme avait hoché la tête en fixant sur moi son regard tranquille pénétrant jusqu’au fond de ma chambre noire… à propos de ce troupeau d’éléphants blancs…

      Je sentais qu’à ces mots un léger sourire d’ivresse se pointait sur mes lèvres au souvenir de cette soirée au comptoir du bar en compagnie de mon ami africain passée à boire. Je songeais à l’histoire qu’il m’avait racontée lorsque bien ivres tous les deux j’avais osé lui avouer mon saliss ant métier de fabriquant d’encre et mes heures à l’intérieur de la baignoire à tremper. L’histoire des éléphants blancs s’amusant à remplir leur trompe dans l’aube rose de boue noire aussi liquide que l’encre afin de s’en asperger le dos… Ce sont du moins les mots que je laissais saisir au vol à mon compagnon car je n’avais plus le temps d’en inventer d’autres.

      - Hum !… Eh bien justement… a poursuivi le petit homme… il va falloir que vous vous y mettiez sérieusement car le peintre Zao Wou-Ki compte bien entamer le carton pour sa tapisserie au printemps et vous savez qu’il ne travaille jamais à partir de moins de vingt modèles… Il vous reste à peine l’automne et l’hiver mon ami…
A suivre...

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Mercredi 17 juin 2009

Le nain sale et les éléphants blancs suite...

      Ecoute… écoute…

    Avant que j’aie pu prononcer un mot pour dire que c’était une cuillère que je voulais un point c’est tout j’ai vu le nez de la personne qui servait à servir cette soupe pas ambitieuse pour un sou avec quelques nouilles dedans se froncer alors que je venais de me laver de ma poussière d’encre devant le petit œil noir et fervent d’un troupeau d’éléphants blancs on s’en souvient bien. Ses petits yeux à elle recroquevillés derrière de grosses loupes à piéger la moindre coquille sur une épreuve que le papier bien éprouvé tente à reculons d’éviter m’ont déballé sur le trottoir salle à manger de mon enveloppe d’habits protégeant ma peau aussi fragile que celle des éléphants en dessous.

      - Vous auriez pu venir plus tôt !… elle a grogné en me tournant le dos et ses mains parsemées de bagues comme celles d’une vieille fée dont les dons se sont transformés en anneaux d’une chaîne inusable se sont mises à remplir des choses que je ne voyais pas avec d’autres choses dont j’ignorais tout.

       - Tenez !… elle s’est retournée d’un bond diaboliquement lent mais pas diable pour de bon car ça demande du talent dans la dérision et elle avait juste de l’indifférence à offrir comme un feu d’artifice mouillé.

Elle me tendait un sac rempli de choses à manger sans doute d’une main et un bol en plastique où il y avait de la soupe avec quelques nouilles dedans de l’autre. Je me préparais à lui déclarer que je n’avais jamais volé la nourriture des gens qui n’ont pour s’attabler qu’une scène de théâtre improvisée où même les chiens peuvent venir pisser et qu’en tant que fabriquant d’encre j’avais ma pâtée qui m’attendait là-haut au beau milieu d’un troupeau d’éléphants blancs et d’une savane rouge et qu’heureusement aucun chasseur d’ivoire n’avait réussi à découvrir le code de l’ascenseur sinon ç’en était fait de nous quand elle a répété d’un ton qui ne permettait pas de laisser libre cours aux éléphants :

      - Tenez !… Et la prochaine fois venez plus tôt !… C’est à neuf heures le service…

      Alors j’ai attrapé le sac avec sans doute les choses à manger dedans d’une main et le bol en plastique où la soupe et les quelques nouilles prenaient le frais de l’autre en songeant au petit homme dont la barbiche lui donnait un air de pinceau chinois qui serait probablement ravi de ce supplément imprévu à son dîner très éventé et que nous pourrions partager deux bols de soupe au lieu d’un.

      - C’est à neuf heures hein !… la prochaine fois…





A suivre...

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Vendredi 12 juin 2009

Le nain sale et les éléphants blancs suite...
Zao Wou Ki à la BNF
     
       Ecoute… écoute…

      Il m’est venu ce soir un songe d’éléphants blancs dans une savane rouge et comme je ne voyais pas à quoi cela ressemblait mon ami d’Afrique m’ayant largué seul au gré de la boue rose du temps j’ai laissé l’eau sage de la baignoire boire mon encre sans moi et je suis allé me promener afin de disperser aux vents les résidus de laine à peine cardée de mes pensées.
      J’avais oublié qu’à quelques pas de là sous les marronniers fiers comme des rois leur tignasse rousse flamboyant déjà de mille soleils on distribue à manger une assiette de soupe avec quelques nouilles dedans à des gens qui rêvent sûrement d’un vrai repas assis à table et qu’on ne les regarde pas l’air inquiet quand on passe par là en plein cœur de leur dîner.
      J’étais donc ce soir lavé de toute mon encre et j’arrivais nourri de cette idée transvasée de mon esprit pris par les vases vers mes sens irrités de ne savoir qu’enfer et d’illusions cramées d’avance. Je remarquais soudain installé au milieu du trottoir debout et aussi fier que mes éléphants blancs dans leur savane rouge son sac de provisions pour la soirée à ses pieds un petit homme dont l’allure m’a fait hésiter entre une réincarnation d’Ho Chi Min  et le personnage imaginé d’un vieux lettré tibétain. N’ayant jamais eu l’occasion de rencontrer ni l’un ni l’autre au cours de mon existence de fabriquant d’encre pris entre les murs de l’usine bariolés de paysages imitant les offrandes de Zao Wou-Ki je me suis arrêté afin de fixer son image sur la peau de mes nuages où aucune bouteille rapace d’encre noire ne viendrait la boire.
      J’ai pensé en regardant son long vêtement blanc qu’il plairait sûrement à maître Zao pour qui le blanc était toujours une aubaine. Le petit homme qui me voyait le regardant manger sa soupe avec quelques nouilles dedans et beaucoup d’insistance après avoir léché le dos et le ventre creux de sa cuillère en plastique m’a demandé d’une voix aussi douce que celle de la brise d’eau sur les étangs au printemps si je voulais bien partager ce qui restait de soupe dans son bol.
      - Volontiers… j’ai répondu en m’approchant parce que n’importe quelle autre réponse aurait été indécente et qu’elle m’aurait transformé en poussière d’encre à l’intérieur d’un étroit godet de verre sur les kilomètres d’étagères de l’usine.
      - Mais il vous faudra aller chercher une cuillère… il a repris du même ton de voix tranquillement surgi du fond des eaux… je n’en ai qu’une vous voyez…
      J’ai hoché la tête et je me suis décidé pris par un sentiment d’étrangeté à m’approcher des tables qui sont en réalité des tréteaux et des planches sur lesquelles la représentation de la soupe populaire se donne tous les soirs. On joue à ciel ouvert et gratuitement quel que soit le temps. Mais il n’y a pas de sortie pour les artistes.

      Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi.
      Je n’aime pas le vin quand il conduit le maître Zao qui devrait être un outil docile entre mes mains à se vautrer au milieu d’étendues sèches de sable rose qui ont tout de la dune marchant à pas de chat sauvage que la clarté rêche arrose et rien des plages au bord desquelles il pourrait atteindre à une autre grandeur. Chat sauvage pour lequel ce qui contient un peu de sang liquide est proie.
      Si le maître Zao dont le corps de bois ne craint pas l’humidité de mes rizières dans leurs triangles de ciels se troublant de flamands roses devenus à leur tour grains de sable acceptait les hommages des marées et les banquets d’eau salée préparés pour lui par mes anges d’insouciance jaunes tombés de la lune je suis sûr que les poudres de couleurs à l’intérieur des fioles de verre alignées prendraient enfin leur envol.

      Je n’aime pas le vin quand il conduit le maître Zao à vouloir suivre la course de mes fins chevaux lucides depuis longtemps arrêtée sur les arrêtes vives de la broyeuse de carapaces de tortues bleues. Je n’aime pas le vin quand la poussière légère recouvre les traces du chat sauvage prêt à imprimer d’une tâche de sang frais la feuille de papier créole comme une correction imposée par la plume du maître d’école à la trajectoire des éléphants blancs dans une savane rouge.

      Je ne sais pas pourquoi les songes nous délivrent de déboires aussi épais que les liqueurs des ciboires cruels où il n’y a plus aucune eau à boire pour le maître Zao lent visiteur consciencieux des prairies mouillées et des ventres de femmes.

      Les songes nous délivrent de la peur d’être ivres de n’importe quoi.




A suivre...

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