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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Contes et récits de l'arbre aux histoires

Vendredi 10 février 2012 5 10 /02 /Fév /2012 20:15

Des mains d’hommes tout simplement Mains-de-ouvrier-de-la-terre.jpg

 

Il y a longtemps que je voulais écrire quelque chose sur les mains qui savent faire les mains des ouvriers des artisans des créateurs des paysans les mains d’hommes… Mais vu qu’il n’y a rien de pire pour mézigue que les considérations abstraites comme vous l’aurez compris j’ai retardé le moment de m’y coller et puis les réalité est venue à ma rescousse et voilà…

Les premières parmi toutes ces mains que j’ai bien fréquentées au moins parce qu’elles ont la beauté qu’on trouve sur les images mais celles‑là je vous raconterai leur histoire dans d’autres épisodes car des mains nues il y en a tant qu’on ne risque pas de les laisser filer dans l’obscur quand on a appris les détours de l’écriture par l’entremise des doigts de jardiniers ce sont celles de mon grand‑père le conducteur de locomotives et vous pensez qu’elles ont des pléthores de rails et des voix de traverses à exalter à dire et à bahuter… 

Non… les paluches dont je voudrais vous causer ce sont d’abord celles d’un gamin de banlieue du style des mômes d’Aubervilliers dans la chanson de Prévert que vous connaissez et quand on a grandi du côté des casemates à misère on apprend vite que la culture et les leçons des écoles c’est réservé à ceux  qui justement n’iront pas trimer avec leurs pognes… faire chaudronnier par exemple hein ? C’est ce que les prétendus conseillers d’orientation ont proposé à une grande partie de la génération des fils d’ouvriers des années 70 comme Louis parce que sans doute y avait du taf à cette époque dans les chaudrons…Louis-mains-et-dessin-2.jpg

A l’époque des précédents arrivages de mômes de la banlieue ouvrière on avait l’utilité de tourneurs fraiseurs entre autres turbins épanouissants comme l’a goualanté Béranger ou de carrossiers tôliers ou encore de mécaniciens auto et un tas d’autres jobs qui ont permis à des gamins de 13 piges en collège technique comme l’ont été la plupart de mes poteaux il y a de ça 30 années au moins de se faire rabioter les doigts sur une machine outil et dans le meilleurs des cas de se retrouver avec tous leurs doigts pour la vie entière à “ poncer des pièces de bagnoles ”… 

Leurs vieux comme c’était le cas du paternel de Louis étaient souvent originaires de ch’Nord une des régions ouvrières les plus généreuses quant à la poussière de charbon dedans les éponges qui faisait des vieillard à 40 balais et les fondeurs n’étaient pas en reste vu que le sablage leur mitait les tuyaux bien nettoyés autant que les morceaux de fonte…

Et les paluches alors pour ça les mineurs on les reconnaissait facile vu que les mains du t’chiot gars qui descend au fond ne sont jamais tout à fait blanches… Dans tous les recoins des paumes fissurées déchirées par le maniement des outils pour l’arrachage dans toutes les crevasses au bout des doigts le poussier laisse sa trace comme l’encre sur le papier et vous pouvez lav Mineurs.jpg er frotter récurer gratter au savon noir les mains du mineur du terrassier du chaudronnier portent sur elles toujours l’empreinte de l’œuvre qui n’en finit pas… Ce sont des mains d’œuvres dont la beauté tragique n’a d’équivalent que leur douloureuse usure qu’elles emmènent partout avec elles pareille à un costume qu’on garde dans le sommeil et dans l’intimité fragile des rêves…

Oui les mains de paysans et d’ouvriers quand j’étais dans le pays de mon enfance et plus tard aussi dans les Cévennes je les ai bien fréquentées et je ne savais pas alors à quel point c’est ça qui fait la différence souvent entre ce qu’on appelle les classes sociales et aujourd’hui que toutes ces mains d’œuvres ont été mises au rancard et que les agriculteurs ont désormais des paluches de commerciaux c’est plus vrai encore… 

Les mains de Louis elles ne sont pas de cette sorte‑là pas tout à fait vu que son job celui qui le fait survivre c’est de s’occuper du nettoyage de l’entretien et de l’hygiène dans les écoles de la ville d’Epinay et comme vous vous en doutez quand on est un homme dans ce milieu où ce sont surtout les femmes qui mettent la main au seau à la serpillière et à toutes les machines possibles frotteuses nettoyeuses cireuses monobrosses autolaveuses qui vibrent grattent frottent cirent astiquent avec quantité de produits enchanteurs on ne garde pas ses poings fermés au fond de ses fouilles…Mains-Louis-dessin.jpg

Les paluches de Louis comme celles de pas mal de gens qui ont sauté en marche y a une quarantaine d’années dedans le grand train de ce monde qui ne va plus nulle part et laisse sur le quai des gares des milliers de voyageurs en rade la figure couverte de poussière de charbon ce sont des mains de travailleur le jour… avec la visiteuse de l’aube il se lève dès les cinq heures et mèche au creux du petit froid et des lucioles réverbères et Hop !… mais ce sont aussi des mains d’artiste sans art la nuit à peine elle se pointe des pattes accompagnée de tous les mistigris des faubourgs il sort la boîte d’aquarelle les pinceaux les papiers torchons bambous et coton les éponges et les pots d’eau claire et Hop ! Alors il n’y a plus rien qui peut les arrêter les allumeuses de soleil sorti d’un petit godet de jaune orange pendant que le croissant de lune entre les dents du renard pâle attend son heure et que le bout de leurs doigts se coltine de la céruse fraîche comme une nappe de noces…Louis-mains.jpg

Les mains de Louis ce sont aussi des mains d’artisan de la belle ouvrage vous savez… celles des Compagnons je vous en ai déjà causé je les ai bien connus vu que mes frangins d’adolescence ont eu la bonne chance de les trouver sur leur chemin à cette époque ils enseignaient aux gars venus de partout à restaurer des bâtiments rares avec le savoir faire des tailleurs de pierres des maçons et des charpentiers d’autrefois… Les Compagnons du Devoir ceux que j’ai pu fréquenter un peu à l’occasion du côté de Limoges c’étaient des êtres simples qui trimaient leur journée aux chantiers à entailler le granit ou à nettoyer des vieilles poutres en chêne à l’herminette et leur soirée à fouiller au cœur de bouquins étranges devant un feu de bois qu’on avait allumé dans la grande cheminée qui nous chauffait à peine mais c’était du bonheur pour les yeux et pour les rêveries du feu de notre poète philosophe Bachelard et leurs paumes en gardaient la trace humaine… 

S’il avait pu croiser leur chemin Louis l’enfant de la banlieue je songe souvent que sa destinée aurait été bien différente car les mains de Louis ce sont aussi celles d’un menuisier d’un ébéniste qui savent reconnaître les essences et les couleurs singulières des bois différents avec la finesse d’observation d’un artisan en marqueterie qu’il a été il y a de ça des années avant que la rudesse des temps ne le fassent bifurquer vers un ailleurs plus Main-sculpteur.jpgviolent… Les mains de Louis carrées avec les paumes larges et puissantes elles me font penser aussi aux paluches de mes compagnons potiers de la première heure qui avec le geste juste centraient un énorme boule de terre mouvante au milieu de la girelle du tour à pied d’où jaillissaient de petites gouttes ocre rouge comme une rosée de terre vivante.

Leurs doigts eux se tenaient toujours prêts à dessiner des personnages et des animaux aux tournures africaines qui enchantaient les masques et les plaques de hauts panneaux décoratifs émaillés à la façon des peintures du Douanier Rousseau le peintre des faubourgs qui allait chercher ses lions et ses singes au Jardin des Plantes… Et chacun d’eux tout comme Louis aujourd’hui caressant du bout de l’index les formes brutes du masque Dogon Walu l’antilope sacrée aux losanges rouges et le masque lièvre au larges oreilles barbouillé du blanc de la bouillie de mil et tatoué de tâches de couleurs vives dans l’obscur du Musée des Arts Premiers était passionné par les sculptures et les totems des villages d’Afrique et tout comme Louis ils avaient des doigts de peintres… mains_du_potier.jpg

Mais les enfants de la banlieue ne deviennent pas des artistes auréolés par le rayonnement narcissique du mot que se sont appropriés ceux qui sont nés du bon côté des faubourgs là où les Ecoles d’Art accueillent des créatures qui n’auront jamais à gagner leur pain avec leurs mains d’œuvre… Ils grandissent environnés d’objets silencieux et durs qui ont des rebords tranchants pareils à des menottes où ils s’écorchent les poignets et de décharges géantes que recouvrent les silhouettes brunes des rongeurs de leur pelisse épaisse et l’odeur de putréfaction qui leur fait une chemise moite collant à leur peau uniforme informe et vulgaire costume de scène de la misère que leurs ongles n’arrivent plus à arracher mais seulement à gratter comme une plaie… 

Habitants de nulle part qui s’appelle pourtant bidonvilles cabanes cités maisons ouvrières lotissements terrains vagues les enfants de la banlieue sont désignés au monde des autres par ce costume de honte qui ne leur appartient pas et habités comme une demeure hantée par l’absenceMains-final.jpg de vision d’un avenir commun de ceux qui les refoulent d’un mouvement systématique sur les marges d’une histoire qui ne sera jamais la leur… Les mains des enfants de la banlieue se tendent toujours en vain vers les hommes aux paumes blanches et propres qui écrivent sur les registres des administrations mille fois par jour le mot LEP en face de leurs noms quêtant en vain les outils des Compagnons qui leur permetten t à leur tour d’avoir des mains qui font grandir le monde des mains d’hommes tout simplement.

 

 

 

 

 

 

 

Il y aura une suite à ces mains nues et elle vous racontera l'histoire des mains d'un gars qui sculpte tous les bois qu'il trouve sur son chemin et que vous connaissez déjà...         

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Jeudi 26 janvier 2012 4 26 /01 /Jan /2012 23:59

      Il m'est venu soudain à l'esprit que peut-être ce long récit fragmenté des Tables de Sable que je veux dédier au peuple libyen et à Mouamar Kadhafin ainsi qu'à ceux des siens qui ont été assassinés par l'Occident avait le droit de bénéficier comme tous mes textes en général d'un préambule sous forme de texte " écrit par un autre " et cet autre en loccurence ce serait un de ces paysans sans terre du Brésil car tous les peuples du monde se rejoignent dans la quête de leur destinée auprès de Yurugu le renard pâle...


Prologue des Tables de sable J2 043 Libye Akakus Nord Ane Buvant A Un Puit-copie-1

 

      Mardi, 22 février 2011… Un homme regarde s’effondrer son royaume de sable à l’intérieur d’un énorme soleil qui s’écarlate comme un brasier de sang frais sur l’horizon… une tache de feu météore rubis qui grandit s’écartèle et dévore le temple d’ivoire blanc ruiné aux colonnes portant tout son ciel et les arches de sa jeunesse aussi ancienne que la cité romaine aux sept collines…
      Fracas d’indigo de sa mémoire… malgré l’éclatement des roquettes qui traverse les lambeaux des citadelles et des palais où il n’a jamais habité… Bédouin fantôme il appartient désormais aux temps terriblement avides de la lumière de l’astre qui lui a donné sa force et la pureté de son or lunaire éparpillé sur l’étendue de son désert… Fracas d’indigo… les tagelmout épais qui marquent la peau des hommes des tribus de rides d’un noir violet sont les ailes repliées des oiseaux dansant à chaque ziara de Tazrouk la haute citadelle du Hoggar qui réunissaient tous les fils d’As Sahara… Mémoire fantôme de Moulay Abdelleh fracas du silence c’est là qu’il retourne il le sait…
         Il a dressé sa tente sa khaïma brune et rousse au milieu des sept dunes fastes qui gardent le puits de son errance finale… Là où il ira au milieu des décombres du royaume et de l’anéantissement des jardins de fleurs et de fruits des oasis sont destin célèbre déjà ses noces avec la mort et il le sait… Là où il ira son nom n’existe plus… Ni son nom ni son corps n’auront droit à un linceul au dedans d’une feuille déroulée des grimoires au dedans de la ghalabia de coton blanc tissée par les femmes de sa tribu… Ni son nom ni son corps ne seront peints d’ocre et de sang le long des parois des cavernes de l’oued Teshuinat et de l’oued Senaddar dans la tadrart Akakus au cœur du Fezzan son désert qu’il rejoint lui et lui seul par la piste de l’Ouest celle des meneurs de chameaux celle de Yurugu le renard pâle…
          Fracas de rouge sanguine de sa soif… il est en quête du fils des bédouins l’enfant de la nostalgie des transhumances des troupeaux et des hommes les Kel Tamashek… les tribus des oasis d’As Sahara… aw… fils… aw targa… fils de targui… Des centaines d’enfants autour des caravanes qui sont plus grands au fond de son regard que la grandeur des dunes de l’Erg Titersine les mamelles laiteuses où il n’avance qu’avec ses naïls de corde mémoire des grains brûlants sous les talons… Lui et les siens sont des guetteurs d’eau qui ont pris du désert où ils sont nés le désir de la soif qui se désaltère au miroir de son propre désir… Le désir du désir d’une soif absolue qu’aucun puits ne comble qu’aucune abondance ne tarit… 
         Quand il remontera de Ghât par la passe de Takharkhuri entre les pitons rocheux du Maghidet son labyrinthe de tourelles de grès et de navires fossiles leurs proues déchirant l’azur émerauJ2 043 Libye Akakus Nord Ane Buvant A Un Puitde où se reflète l’eau des guelta qui débouche sur la citadelle blanche de Maghatghat et les sculptures vivantes de l’Agaram n’Udada la citadelle des mouflons… qui pourrait venir le chercher ? Qui peut savoir à part les femmes de sa tribu qui l’accompagnent d’une nécropole ancienne abandonnée à ses petites pyramides de pierres luisantes au pied de la Hamada al Hamra aux lacs d’Ubari qu’il ne se soucie plus de sa vie depuis que les renégats sapés comme les toubabs ont vendu la terre des siens aux marchands d’esclaves…
         Là où il ira… les têtes rondes et les diabolo gravés dans les rocs où les pinasses du Niger ont des formes de lune écarlate l’attendent mais comment peut il vivre loin du peuple à qui il a donné l’âme des arbres sacrés acacias bleus des ténéré totems dressés au dessus des sources obscures… Comment peut il vivre sans la soif ?

         Nous ne nous retirerons pas comme l'ont fait d'autres présidents… Nous voulons reprendre le pouvoir sur le terrain… La révolution est un sacrifice à vie jusqu'à la fin… C'est nous qui avons créé ce pays… Et ceux qui se sont vendus nous ne pouvons pas l'accepter…  Que dieu les maudisse !…
       Il faut que toutes les tribus s'unissent de l'ouest jusqu'à Fezzan… Nous avons défié les Etats-Unis toutes les puissances nucléaires dans le monde… Nous avons vaincu tout le monde… L'Italie a reconnu le chef des martyrs… Je suis au dessus des postes des chefs d'Etat ! Je suis un révolutionnaire !… je suis un Bédouin… Je ne peux pas laisser la terre de mes ancêtres… Je vais mourir en martyr…
      Nous allons nous battre et nous les vaincrons ! S'il le faut, nous ouvrirons tous les dépôts d'armes pour armer tout le peuple… Nous sommes le pays de la dignité et de l'intégrité… ce pays a triomphé de l'Italie… Vous devez danser chanter et vous préparer… Votre esprit est plus fort que toutes les tentatives des étrangers et des ennemis pour vous détruire !…
     Le peuple libyen est souverain c'est le peuple qui gère le pays… Nous ne ratifions aucune loi… Si le Congrès du peuple ratifie une loi celle-ci entre en vigueur… Ces jours-ci on parle beaucoup de moi  nommément… Ça nous a fait rire… Mais qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai fait une révolution en 1969 et ensuite j'ai délégué le pouvoir au peuple… Je suis une référence… un conseiller… Le peuple se réfère à moi pour que je trouve une solution aux problèmes non résolus… Le peuple libyen est un peuple libre… Kadhafi étoiles
    Les jeunes libyens nous ont dit qu'ils étaient blessés dans leur intimité… De jeunes manifestants cherchaient à nous défendre… Le peuple libyen tout entier est prêt à nous défendre car nous sommes visés par l'étranger… Je ne suis pas les chaînes satellitaires étrangères… Je lis des livres…  j’écoute les citoyens qui viennent me voir… Les chaînes de télévision étrangères cherchent à provoquer… Je ne suis pas président… Je n'ai pas d'autorité particulière… Le peuple libyen a bien compris qu'on cherche à l'insulter… Les puissances étrangères visent la Libye… ses réalisations… son histoire…

       Un homme est en train de perdre le royaume d’Ifriqiya et chaque homme du royaume est un voyageur perdu qui ne peut plus vivre et marcher sur sa terre aux pistes marquées par les cairns les bouts de bois d’acacia les pierres de lave rondes et lustrées et les tables de sable… Chaque homme épuisé de la Hamada al Hamra jusqu’au tassili de l’Akakus… de l’erg du Tanezzouft à l’erg Titersine cherche la trace des siens que seul le renard Yurugu le divinateur peut retrouver…                                                                            
Yurugu il y a longtemps que je le sais
        De ce côté ci de la terre moi qui connais la profondeur des sillons de terre brune la douceur ronde des racines l’élan des branches des rosiers et des lianes du jasmin le poids des fruits au creux de la paume et le parfum offert de chaque rose jamais le même dans le petit matin je n’ai pas de tribu pas de frères humains et comme toi je suis en quête des hommes qui croient à la force des habitants d’Ifriqiya à la légèreté des cavaliers cités par l’oracle d’Amon maître de l’acropole d’Aghourmi dans l’oasis de Siouah tout près du pays de Libye.
        Comme toi Yurugu j’ai marché au long des pistes de traverse où tout n’est qu’ivresse de solitude et de désenchantement en imaginant la bonté de l’eau qu’on boit à l’outre commune et de la taguella qu’on partage sauvée de son fourneau de cendres et de sable… Mais l’eau des hommes perdus ne soulage pas de la soif devenue une prison pour celui qui ne peut quitter le pays dont on l’a dépossédé et la taguella cuite aux braises du couchant ne rassasie pas celui qui cherche l’âme des hommes sans refuge sans bivouac sans repos…
        Toi Yurugu frère de tous tes frères sauvages qui ont poussé les portes de verre des déserts où se faufile la lumière prudente des nuits tu devines l’endroit où ceux qui n’ont plus de terre pour mener leurs troupeaux et leurs pas qui ont compté tous les replis et les pierres des ténéré se réunissent pour chanter les combats futurs et montent les campements aussi fugaces que la rosée dans les nécropoles ruinées d’Al Charaig et d’Al Hatyah… Parce que ta demeure est mouvante et qu’elle se plie à la trajectoire changeante des eaux souterraines et aux puits éphémères tu imagines le début des mondes dont l’oracle a prédit la fin dans le mouvement de va et vient sans cesse que tu fais d’un bout d’As Sahara à l’autre comme la navette du métier à tisser aux pieds de bois plantés chacun à une extrémité du temps…
      Toi Yurugu tu sais que je suis paysan parmi les paysans d’un peuple sans terre où aucun cavalier n’a défendu notre royaume contre les marchands d’esclaves pa Ammon Siwa rqués à l’intérieur des mégapoles où flottent des tentes de chiffons contre les marchands de mort qui ont enfermé la terre la mère du monde dans des cerceaux de barbelés… Toi Yurugu tu sais qu’au cœur de chaque campement du peuple sans terre un mandala d’eau douce donne à boire à l’âme du ciel assoiffée comme Amon maître de l’acropole d’Aghourmi veillait sur la fraîcheur des sources et la justesse des paroles dans l’oasis de Siouah tout près du pays de Libye…
        Ammoneion qui a nommé l’eau Aman pour le peuple d’Arabie et d’Afrique te reconnaît comme son fils toi Yurugu le renard pâle. A la fin de chacun de tes périples tu empruntes la piste de Sikkah el Sultan le Chemin du Prince pour venir te plonger dans les eaux chaudes d’Aïn es Shams la fontaine du soleil aux côtés de l’astre qui rejoint le dieu Horus dans sa course nocturne jusqu’au nouveau jour levant sur l’oasis…
         Comme toi Yurugu je sais que le maître du royaume perdu le serviteur d’Horus et de Thôt était de ceux qui peuvent relier entre elles les tribus par la parole et que nos frères humains éparpillés de Gao à Tazrouk et de Ghât à al¬ Joufrah se moquent pas mal de la parole et des histoires qui sont venues à nos lèvres dans le même temps que l’eau souterraine qui voyage sous des kilomètres de ténéré de hamada et de sebka.
       C’est cette eau qui a réveillé ta soif et la mienne à travers les sables du Gourma et du Tanezzouft à travers les roches du Tassili N’Ahaggar et du Tassili N’Ajjers au creux des replis du Fezzan du désert blanc et du désert noir d’Egypte… L’eau de toutes les errances et de tous les signes tracés sur les ostraka et les tessons de terre c’est elle qui jaillit bondit et rebondit aux 300 sources et torrents de l’oasis de Siouah et dans ses jeux se reflètent les mosaïques bleues des coupoles d’Arabie pendant que Nout la déesse des ténèbres verse au fond de nos yeux la chaîne mouvante des signes de vie entourée des palmiers aux touffes dressées au dessus du temple d’Amon… libye2

A suivre...

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Mercredi 11 janvier 2012 3 11 /01 /Jan /2012 01:11

Clair‑obscur caravage2.small.jpg

 

En bas… La nuit… L’ombre bitume… Le métro… Les couloirs poisseux gras chauds… Des trous violets… Des ténèbres qui bouillent d’odeur de puits… Des stridences par endroits… Plein plein… C’est pas si noir que ça au fond… Des stridences… Des traînées… Comme de l’argent… 

Des comètes… Des loupiotes qu’on balance… Remonter… Les voûtes aux carreaux blancs comme de la glace… Remonter encore… Beaucoup… Sortir… Dehors… En haut… La rue… La lumière… Crapahuter des marches des marches et des marches… Ça y est… Toute la clarté d’un coup… Y en aura pour tout le monde… C’est ça qu’est bien alors !

A l’entrée du trou suffisait de s’asseoir… c’était pas compliqué… La bouche du métro… Sa goule qu’avale les gaziers les clebs les baluchons et le jour pareil et le soleil et la lune… Se poser là bien tranquille bien visible… Là où les passants balancent leurs mégots et les prospectus en confettis d’étoiles mortes qui scintillent encore un peu des belles galéjades qu’on leur a faites… Avec ses deux paluches il a balayé dégagé deux emplacements emmanchés l’un contre l’autre noirs et luisants comme du velours… Là‑dessus il a déposé déplié les bouts d’un carton qu’avait contenu de quoi s’en mettre plein le lampion et y restait les miettes… le boulanger les fourrait en tas devant la lourde de sa cagna à fuel… Et par‑dessus il a déroulé un plaid en lainage rouge un peu passé avec même des trous dedans mais ça pouvait aller… 

Il s’est redressé pour zyeuter l’installation… s’assurer que personne allait piétiner la crèche plantée qu’elle était juste là on y voyait pas lerche et le jour c’était tout comme la nuit ça tournait court… En fait il était plutôt veinard là en haut à cette saison d’hiver et ses grelots d’absence qu’on évite pas qu’il se mette pas à neiger ni à faire grand froid en plus… que ça ne le poisse pas d’un coup par-dessous ses frusques qui avaient des tournures qu’on imagine être celles d’un jardinier du printemps avant le printemps… Mais il était remonté et sa veste et son futale en velours avaient la couleur des brisures de marrons glacés qui attendaient les bourgeoises gourmandes le morlingue pas facile devant la vitrine de la boulange avec les grandes pièces solides aux coudes et aux genoux comme le brun brûlé des châtaignes sur les tôles percées des carrioles à braseros… Ses pieds nus glissaient à l’intérieur des godasses en toile dont il avait viré les lacets et ça faisait entrer des plaques de poussière brillantes et grises que la bas du pantalon déchiré La-chandelle.jpgn’arrivait pas à camoufler…

L’endroit lui a paru bien convenable et situé gentiment au bout de la place de la Nation un quartier populaire et même tout à fait ouvrier qui s’était embourgeoisé avec une mémoire de pauvreté exactement suffisante pour émoustiller les bonnes consciences prêtes à tout afin de ne pas y retourner jamais… laisser les autres y plonger à leur place dans le ragoût de la trouille et leur semer comme ça avec la monnaie un coup d’œil indifférent… et s’en aller loin vite fait… le plus vite qu’on peut aussi loin que le monde là‑bas endormi au creux de la clarté noire de l’aube…

C’était une place aussi bonne que toutes les autres entourée de boutiques pimpantes qui donnaient le change à faire croire que les affaires allaient leur bonhomme en chemin … des petits commerces qui faisaient sauter l’ardoise des prix sous le tarbouif des grands‑mères radinant tout juste du bureau de poste à côté la pension du trimestre fourrée au fond du keusse… des vitrines bourrées de colifichets brimborions factices qui clignotaient leurs guirlandes aux leds têtes d’aiguilles bleus et argent pour la fête qu’on préparait partout là en haut… C’était une place aussi honnête que possible et personne pas un caïd du secteur pas un manchot qui ait essayé de la lui faucher… Un strapontin à l’orchestre en face du canardier dans sa guérite de phare en carton barbouillée vert d’armée où la troupe des besogneux du jour dételle et se retourne les fouilles pour acheter les nouvelles de la vie et lui fait rouler les picaillons dans sa gamelle…

C’est vrai que c’était vraiment une bonne place et on pouvait descendre se nicher aux premières gouttes de lansquine sans crier gare comme les autres loustics qui s’enfonçaient maraudaient au‑dedans des couloirs en grognant et quand ça leur prenait ils ressortaient bondissaient au dehors en bandes sitôt éparpillées ce qui en jetait plein la musique à Baraka la chienne boxer la pelure en panache moitié café moitié chocolat qui couchait en joue le mouvement sur son morceau de carton et son territoire de couvrante rouge passé…

Ça n’avait jamais été dans ses cartons de s’encombrer d’un clébard vu que ça lui interdisait l’entrée des refuges à compter de sept plombes quand la nuit estourbit la moitié de la figure des passants de la ville qui refilent aux filendèches comme lui un pageot en fer avec dessus un matelas en mousse à la housse crasse et une berlanche de laine rêche et du même gris quasi noir que les boulets de poussier des poêles de son enfance comme y en a dans les pensionnats et les prisons et une douche à l’eau tiédasse plus une savonnette dans un carton où il est écrit en lettres majuscules : SS Services Sociaux et une serviette bleue de taille rikiki qu’on changeait à chaque fois…un-dortoir-chez-kye-4431374juqve.jpg

Non… c’était pas son affaire du tout et pourtant il avait récupéré Baraka tout juste à la belle d’un de ses passages au dortoir du refuge le plus proche de la place où il galvaudait à l’époque… C’était comme il roupillait en chien de fusil sur son sac et ses godasses pour ne pas se les faire faucher qu’il avait été sorti du pageot dans l’obscurité de la veilleuse violette au‑dessus de la porte au milieu des ronflements et des grognements humains par les aboiements rageurs emmêlés aux petits jappements étranglés et tenaces d’un clébard tout jeunot qu’il ne pouvait pas repérer et qui arrivaient de la rangée de puceux juste à côté de la sienne…

Après qu’il ait renfilé ses pompes et fourré le sac sous sa veste en velours il était allé à tâtons se rencarder du pataquès qui ne dérangeait pas un quidam dans la cagna et il est tombé sur l’ivrogne familier du refuge qui se frottait à la castagne avec tout le monde ce qui ne l’empêchait pas de rentrer en loucedé un litron de jaja qu’il partageait avec les potes… Tomate comme c’était son blaze que même le directeur du refuge le toubib et les cerbères lui refilaient était en train de bourrer de coups de pieds un jeune boxer qui avait pas six marques et qui se défendait accrochait donnait dedans reculait des quatre pattes la gueule au vent et refonçait dans le tas avec le courage de l’aventure de la vie… Ses quinquets noirs luisants dans la clarté verte changeante de la lune et le violet de la veilleuse l’ont maté sans caler quand il s’est ramené dans la bigorne…

‑ Eh dis Tomate ! ça va pas de tabasser un clebs qui t’arrive aux genoux hein… Allez arrête ça et va cuver ! Tu réveilles tout l’monde bâtard de Tomate !

La combure qui tombait d’en haut par de grandes lucarnes vu que le toit du refuge n’était pas séparé du dortoir faisait un damier de carreaux crème et les pieux aux couvrantes grises étaient les carreaux d’ombre… Y avait là un côté dramatique que l’éclairage qui ne laissait voir et apparaître avant de se faire dévorer par les ténèbres que la part la plus brute des êtres et des choses mettait à nu comme un réverbère à la bougie vacillante servant de projecteur à ce monde en folie et décadent… 

Tomate à moitié pris dans l’enchaînement des rebondissements de l’histoire qui lui échappaient depuis longtemps avait continué à envoyer de méchants coups de tatanes en direction de la chienne dont le museau ocre rose piqueté de tatouages gris étoilés bullait autant qu’une assiette d’eau savonneuse et qui s’était trouvée d’un coup réconfortée par l’intervention louche d’un inconnu humain mais c’était pas le moment de faire des manières et elle a commencé à gronder en remontant à l’assaut avec de petites chandelles de bave qui lui faisaient des stalactites rigolotes au  coin des babines…

‑ Saleté de clébard !… Je vas te crever moi !… Attends tu vas voir ma salope !…

Alors vu que c’était pas la peine et qu’y en avait assez il l’avait attrapé par le derrière de son futale de toile bleue qu’était toujours trop large et il l’avait fait basculer dessus le puceux où le Tomate noyé dans son jaja deux minutes plus tard ronflait déjà… Quant à la chienne qu’il avait probable fait passer en contrebande avec un ou deux litrons balancés aux cerbères du foyer elle attendait assise sur son cul des bulles scotchées au djamaa.jpg bout du museau qu’elle léchait d’un mouvement d’automate placide comme si tout avait été une bonne rigolade… Ses deux quinquets braqués sur lui n’avaient pas de reconnaissance mais une fraternité animale qui est la seule chose sur laquelle on peut compter dans ce monde.

A suivre...

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Jeudi 29 décembre 2011 4 29 /12 /Déc /2011 23:12

Les tables de sable suite...

Syrte avant la guerre

A 634 kilomètres de là au Nord‑Ouest il y a un homme qui écrit dans un cahier qu’il emporte avec lui au milieu de la ville en feu… 

Journal du jour d’après Nuit du 8 octobre 2011

Syrte ma ville une fois encore tout à l’heure je t’ai regardée… avant que le soleil ne se déchire au‑dessus de tes derniers quartiers qu’ils n’ont pas encore réduits à de funestes brasiers blancs je t’ai regardée… je sais que cette nuit sera celle de ton linceul de cendres et de poussières d’acier violettes… Ma ville je le sais et je cherche en vain au creux de tes entrailles bouillonnantes un homme avec qui partager le sort de ceux qui vont perdre pour toujours l’image de ta jeunesse et de la nôtre.

 Syrte ma ville… Ne surtout pas courir… les dernières paroles d’Hamou mon presque frère de sang et sa main par la fenêtre qui s’agite en même temps que l’auto s’éloigne prenant la file des autres véhicules. Des centaines une queue de bête épuisée picorée de débris de plâtras et de bois éparpillés une queue de ces gens qui vivaient là et qui ne vivraient plus nulle part… Hommes errant de campements en campements poussés bousculés traînés… Hommes porteurs de discorde aux tables du festin… qu’on ne voudra pas voir parce qu’ils portent le malheur sur eux partout où ils vont s’échouer éternels passagers voyageurs éternels.

Ce qui me surprenait depuis trois heures de l’après‑midi à peu près le temps de ma fuite sous la blancheur des aigles ils revenaient sans cesse et leur vision était plus juste que celle de l’oracle malgré l’épaisseur des traînes de fumées étouffantes masquant toute la lueur du soleil d’un halo de plomb…ils s’amusaient jouaient avec mes innombrables zigzags pour éviter de manière absurde leurs frappes celles des chars et les balles des tireurs venant toutes d’un lieu céleste invisible… c’est que je n’avais pas trouvé sur mon chemin hésitant et ses mille détours ces hommes blessés au‑dedans des ruines qui ne dissimulent rien pas plus que je n’avais buté dans des cadavres de jeunes charognes avec encore des grumeaux de vie bien que les explosions se fassent de plus en plus fréquentes et précises…

 Syrte ma ville à la chair sucrée comme celle des dattes de l’oasis les vagues de la Méditerranéedéposent sur toi le sel de toutes nos larmes… Nous sommes d’un pays qui n’a jamais eu besoin de demander la charité à personne. Les nôtres ont appris qu’il n’y a pas de joie ni de grandeur à se promener librement au‑dedans des murailles de béton où les hautes façades de verre luisantes des supermarchés ruissellent sans nous offrir la soif et que librement nous n’avons pas besoin d’emballages dorés pour les selles de nos chameaux. Les nôtres ont appris que la liberté de l’eau dans nos imaginaires n’existe pas sans la liberté de la soif. Les nôtres ont appris parce qu’ils se déplacent… La liberté des hommes est de pouvoir se déplacer avec le ruisseau de leur désir sur l’étendue du monde que ne recouvrira jamais leur désir. Nous sommes un peuple qui connaît le bonheur de la soif et qui n’a pas besoin de supplier qu’on lui donne à boire…

9-Villages-berberes-1-Kasr-al-Haj-Grenier-fortifie-2.jpg   

Syrte ma ville j’ai espéré tout à l’heure… il faisait encore jour et les palmiers au feuillage épais bleuté qui bordaient chaque côté de la rue donnaient au désastre en train de s’accomplir une douceur déjà perdue… aller à la rencontre d’autres égarés cherchant à rejoindre la plage et son grognement monstrueux en dépit du danger qui doit survenir de ce côté… le port est occupé par les navires de guerre je le sais… Je le sais mais il y a une image qui ne cesse pas de s’échouer portée par l’été qui ne meurt pas derrière mes paupières si je ferme les yeux malgré la présence de la peur envoûtante… il y a des grosses tortues qui viennent pondre leur œufs… des tribus encore et encore… innombrables des quantités des centaines des milliers… la lune les graisse d’un glacis couleur de mousse… elles grattent elles creusent et elles les recouvrent d’une couche de sable clair avant de retourner à la mer reformant la tribu et se mêlant aux profondeurs sans lumière jusqu’à la prochaine nuit lunaire.

 Syrte ma cité immortelle tu es redevenue sable et argile tu es redevenue pierres… La vie renouvelle ses manifestations et ses cérémonies que même les plus âgés des nôtres ne peuvent plus nommer… Ils ont oublié de nous transmettre le récit de nos exils mais je sais par mon enfance farouche entre la Hamada et les grands ergs du Sud que rien ne pourra arrêter leur accomplissement… Syrte ma cité engloutie tu retournes toi aussi au cœur des eaux libérant notre soif à mesure que tu enfouis à l’intérieur du sable de tes déserts les trésors qui seront les fruits de notre quête future…

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Avant de monter en voiture Hamou a profité que Baya s’occupait des petits pour sortir  de la poche de sa veste un pistolet de taille bien plus petite que ceux qui nous servaient aux exercices de tir pendant notre service militaire… on nous confie chaque arme personnellement ainsi qu’un fusil mitrailleur avec plusieurs chargeurs déjà je n’aimais pas la guerre qui rend les hommes fous qui leur met dans la bouche le goût du sang et de la chair. Que personne ne se moque de nos ancêtres guerriers fiers dresseurs de montures… que personne ne se moque des cavaliers des Ziaras les plus grands debout chevauchant dans leur takakat de tous les bleus de l’azur…

Je me souviens de la takouba de Medur le frère de mon père marquée sur sa lame aux flancs froids du double croissant lunaire avec sa poignée en peau et sa garde en cuivre gravée de motifs géométriques qu’il tirait du fourreau de cuir rouge aux plaques d’argent poinçonnées de petits triangles afin de m’éblouir et de mesurer mon courage de jeune targui…

‑ Aw… fils… aw targa… fils de targui… ne montre jamais ta peur !

Il prononçait ces mots en riant après avoir roulé le tagelmout autour de ma tête… il faisait siffler l’acier de la takouba au ras de mes oreilles…

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Heureusement pour lui oncle Medur avait des fils vifs et habiles comme le faucon et ses fils ont été nombreux à poursuivre la grande tradition touarègue de la transhumance… Heureusement oncle Medur avait des fils faucons à l’œil aiguisé de cette lignée d’hommes prodigues des traces et des pistes pour accompagner la marche de nos troupeaux. D’Al Jufrah à Mourzouk de Ghât à Tamanrasset ils ont monté les kaïmas de peaux brunes et de laines blanches et jusqu’au marché de Gossi dans le désert de Gourma ils ont rejoint les fils des tribus qui partagent le désir  de la soif et le chant des tobols… C’est l’aîné de ses fils Abarug le renard aux yeux fendus de la couleur laiteuse du fruit de l’amandier qui a reçu la tabouka des mains les meilleures pour cueillir le lait du trayon fin des chamelles de son père Medur le vivant et ni lui ni ses frères n’ont trahi l’âme creusée dans le soleil des peuples des oasis…

Au creux du ventre d’Al Jufrah je suis retourné chaque été poussant mon errance entre les écheveaux de coton crème des dunes aux sentinelles palmiers bleus j’ai mesuré la force de mon corps adolescent… Je suis retourné me pencher au‑dessus des puits d’eau verte de Soknah à l’intérieur de la forteresse trop étroite sur notre terre que je n’ai pas connue hier je me suis assoiffé au miel des dattes du marché de Waddan mesurant mon ivresse à la source d’El‑Bhalill… Avec pour monture Azenzêr le rayon de lumière d’oncle Medur la narine droite percée du tigemt l’anneau solaire j’ai retenu dans mes poings les akala tressés rouge vif et leurs pompons verts et violets… La terik de bois d’acacia et de cuir roux m’a tailladé les cuisses et j’étais cavalier et j’étais roi et j’étais vent… Yaouah ! Yaouh !

Avec Azenzêr la chamelle de lumière j’ai couru jusqu’aux pierres noires du Jabal Es‑Sôda et jusqu’aux flancs secs du Jabal Waddan sans parvenir à me rassasier de la présence des lourdes mamelles ocre ni de la chaleur des jours… Yaouah ! Yaouh !

Au creux du ventre d’Al Jufrah oncle Medur avait élevé Idjih la seule fille de toute sa tribu avec les qualités du meilleur cavalier et les touffes des plantes sauvages au parfum le plus pur ne lui arrivent pas à la cheville. Car c’est vrai que je n’ai que des cousins qui seront meneurs de troupeaux et chameliers vertueux respectant les lois et l’honneur du clan… Et si l’un d’eux Awinagh qui a les yeux bleus mais pas du bleu de lait de ceux d’Idjih ma cousine devient forgeron maître des lames tranchantes des tabouka et des telek trempés dans la clarté lunaire je le saurai…Eux ils sauront trouver l’emplacement des puits aux branches d’étoiles désenchantées sur les pistes du Fezzan entre les milliers de replis grondant de la tôle ondulée du sable et les têtes des serpents roses sacrés… ils sauront et je ne saurai rien d’autre que ma soif…

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Idjih ma cousine qui repoussait en riant son alacho indigo chevauchait au creux de l’ombre de ses frères à nos côtés et nous étions Hamou et moi ses chevaliers et nous n’appartenions déjà plus à la tribu et nous étions déjà étrangers au peuple nomade de l’oasis et à ses fogarras dont l’eau avait le goût acidulé des feuilles des citronniers. Idjih était ma cousine et une alliance entre nous aurait été le sceau de sang de mon retour sur la terre propice aux cavaliers bondissant la tabouka et l’allarh au poing et se mesurant aux Ziaras dans le tourbillon salé des écumes de sable et de la sueur… Idjih était ma cousine et l’ébène de ma peau m’a délivré d’une alliance qu’ancien fils d’esclave ayant accompli pieds nus aux chaînes la marche des quarante jours sans la soif d’aucun peuple ni d’aucun rêve qui l’accompagne je ne pouvais désirer… En me tendant le pistolet Hamou avait fixé sur moi le même regard que celui d’oncle Medur à notre départ de l’oasis qui mêlait à la gravité de l’instant la nostalgie d’un temps déjà lointain et presque oublié.

A suivre... 41_Touaregs_1.jpg

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Mardi 13 décembre 2011 2 13 /12 /Déc /2011 00:49

Eh oui ! encore du bazar dans le raffiot aux écritures... Ce texte est à mettre avant celui qui raconte l'histoire d'Antonin et de ses pommiers... impossible de s'y retrouver dans tout ça alors faudra lire en textes éclatés... y a pas d'issue... Bon courage !


Petits contes à reboursSon coeur

 C’est vrai qu’il y a toujours eu beaucoup de femmes dans ma vie…

Il y a toujours eu beaucoup de femmes dans ma vie avant que Jessica et moi on commence à dériver à bord du radeau de nos petits matins qui avaient le goût acidulé des pommes rainettes d’abord et puis celui trop sucré des mangues et de grenades et qu’ils ne puissent rien faire pour nous séparer.

Il y a toujours eu beaucoup de femmes dans ma vie des grandioses déesses superbes solitaires et sauvageonnes comme elles sont parfois… des ogresses qui dévorent tout sur leur passage et de ces femmes des milieux simples où j’ai grandi. Des femmes tranquilles qui besognaient avec des grands rires malgré tout les épaules et les reins larges pour les enfants et les ballots qu’on se trimballe d’un bout à l’autre de cette existence qui n’est pas rien.

C’était à un de mes retours d’Afrique… Tripoli… Dakar et le bras du Cap Manuel à la pointe sud avec son bracelet turquoise d’océan… Bamako… Tombouctou… Gao… Mopti… ou ailleurs… J’avais rapporté à l’intention de Jessica un bogolan que j’avais réussi à teindre moi‑même avec la boue rouge du Niger et les jeunes garçons de Mopti qui m’observaient malicieux m’ont bien aidée pour les dessins des motifs à partir des idéogrammes bozos sur la couleur entre paille et safran du n’galama… Et au fond des poches de mon vieux blouson de cuir râpé déteint à force de bourlingues emballées dans un papier craft par les femmes de Ségou qui n’ont rien voulu entendre pas question de fric là‑dedans hein ?… des boules d’indigo pour lui offrir à elle comme un totem parce qu’elle n’a jamais porté que des vêtements noirs… oui c’est ça comme un totem de joie nouvelle. Elle encore une femme la première sans doute… Elle qui a largué la petite maison ouvrière où elle faisait la vigie derrière les carreaux de la fenêtre chaque jour son vieux visage un peu plus de la couleur de la terre au bord du fleuve.

C’était à un de mes retours d’Afrique et l’angoisse de remettre les pieds sur le territoire des toubabs me serrait trop fort c’était comme ça à chaque fois et on y pouvait rien… Planquée Jess me tendait la gourde en peau remplie de jus de citron au gingembre et les feux pareils à des oranges de fête clignotaient en bas en dessous mais au milieu de tout ce peuple qui se pressait bousculait s’effarait dedans l’aérogare elle ne viendrait jamais m’attendre et on y pouvait rien… A peine débarquée avec le sac en toile écrue la bandoulière passée dessus le cuir de l’épaule c’était tout mon bagage depuis la plus lointaine de mes transhumances au large de la petite maison ouvrière où elles avaient claquemuré mon adolescence à l’écart de la ville au bord du fleuve je repérais l’appel des oiseaux de nuit. Aouha ! Aouha ! Aouh ! Aouh !…

La petite maison ouvrière et son verger de pommiers qui étaient tous des êtres vivants avec à l’intérieur de leur corps de bois huileux dessous leurs costumes d’écorce l’âme d’un griot mort comme les baobabs sacrés des bois de Casamance ça fait longtemps qu’ils l’ont rasée pour construire leur zone artisanale où s’entassent les entrepôts et les chambres froides et là‑dedans finiront de s’éteindre les fruits scintillants descendus des ciels d’Afrique. Ce qu’il reste au pays des toubabs ce sont lSemelles-de-vent.jpges cimetières. Heureusement pour nous autres les voyageurs qui avons besoin d’un endroit où revenir déposer les totems témoins de notre errance et se reposer du geste brutal de s’arracher aux pistes des savanes si nous n’avons pas de morts debout chefs de villages et de tribus tisserands de la parole nous avons les morts couchés et les tables de pierres des tombes de granit. C’était comme ça à chaque fois à peine quitté l’aérogare et ses chandelles nocturnes qui fumaient au bout des champs de la campagne fraîche parce que je m’arrangeais pour revenir à l’automne la saison des pommiers il fallait que j’aille lui raconter et on y pouvait rien…    

C’est vrai qu’il y a toujours eu beaucoup de femmes dans ma vie… A chacun de mes retours d’Afrique je savais que Nur mon amie syrienne dont le maison de Damas et sa terrasse dorée avait sa photo sur la porte lunaire qui menait aux toits et qui avait usé ses soirées à m’apprendre l’arabe avait fait brûler de l’ambre gris dans la gessa de terre pour chasser les djnoun et la mauvaise odeur de l’oubli. Nura qui est  arrivée à la tour des Ecureuils y a dix‑sept ans de ça et qui a son gourbi qui combure soleil toute la journée plein Sud au dixième c’est à elle que je laisse les clefs du royaume de Jessica et le soin d’approvisionner Oncle Ho le greffier sacré des lieux en lambeaux de foie frais et en paroles compréhensibles pour un chat des quartiers… Oncle Ho s’en va prendre le frais et lécher la liqueur des étoiles par la chatière qui ouvre sur les toits et il sautille d’un étage à l’autre par la chatière de l’entrée direction les caves à rats où il bricole je ne sais quoi et Hop ! retour devant le paillasson de Nura à l’heure du couscous poisson… 

Je préviens Nura deux nuits avant de refaire surface à Babylone City pour me débarrasser des fringues sales et changer mon saroual indigo de voyageuse contre le pantalon et le blouson de grosse toile vert pomme et kaki c’est le costume obligé pour mon passage au pays de ch’Nord à chacun de mes retours d’Afrique c’est comme ça… Je préviens Nura deux nuits avant et je dépose en montant devant la porte du dixième une des petites statues en terre avec l’outil d’ébène poli dans sa main cuite pour elle par les potières de Kalabougou mais Oncle Ho a signalé bien avant que j’étais à l’intérieur de la carlingue de l’oiseau migrateur en refusant de bouger du trône de bois niuongo sculpté à sa taille face à la porte du royaume de Jessica… Et en poussant les grognements de ralliement qui ressemblent comme ils peuvent aux cris des tribus pour appeler à la chasse à l’hippopotame qu’il a entendu des dizaines de fois quand je passais en boucle le film docu de Jean Rouch le premier et que Jessica battait des mains et criait :

‑ Quand est‑ce qu’on part ! Quand est‑ce qu’on part !

Oui c’est vrai il y a toujours eu beaucoup de femmes dans ma vie… Elle c’était la reine de la tribu ancestrale la survivante la squaw guerrière et rigolarde au milieu des fourmis rendant grâce au dieu masculin et maître du clan des servantes auquel ni Mémé ni moi n’appartiendrons jamais… Depuis que je la connaissais Mémé l’ancienne ouvrière des filatures du Nord et qu’on se frottait l’une à l’autre quand Antonin mon grand‑père le conducteur de locomotives venait nous chercher Jessica et moi à l’intérieur de notre sixième à Aubervilliers et qu’on sautait dans le premier wagon en direction de la petite maison ouvrière elle n’avait jamais fait le chemin qui menait à nos faubourgs ensauvagés de petits animaux aux poils gris et il n’était pas question qu’elle bouge… Ah mais non alors !… Antonin c’était le seul homme du gynécée vu qu’il n’y avait là‑dedans que des créatures femelles sur trois générations et d’un côté comme de l’autre d’Auber ou de la petite maison régnaient des odeurs d’encens amères et de cierges aux coulées crèmes et laiteuses écoeurantes…

A chacun de mes voyages de retour à la maison familiale avant que la décadence ait commencé du côté des pommiers et qu’on entame la chasse aux griots dedans de leur chair d’arbres vivant je me jetais dans la chambre de Mémé la guetteuse sentinelle obstinée  derrière le carreau brumeux. Dès le bout de la rue je devinais son visage de veilleuse immobile avec sa peau tisséechat-blanc.jpg d’un réseau de fils volés à la toile d’araignée des jours et les scarifications que je retrouvais partout où je me perdais au loin de ce monde qui jour après jour nous retirait à Jessica et à moi comme aux pommiers du verger d’Antonin les paroles des histoires du Sud que les peuples de l’exode nous donnaient sans compter. A chacun de mes retours désormais une fois fait escale et réintégré mon hamac du royaume des écureuils pour une nuit que la lune me mettait de côté pétillante de mousse argentée je refaisais la route qu’avec Antonin mille fois nous avons tracée à bord des trains du réseau Nord et le taxi qui m’emportait au mausolée où Mémé semait la pagaille parmi les peuples des oiseaux nocturnes… Aouha ! Aouha ! Aouh ! Aouh !… ne se doutait pas des trophées fous et diaboliques que je camouflais au fond des poches de mon vieux cuir…

A suivre... 

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