Des mains d’hommes tout simplement
Il y a longtemps que je voulais écrire quelque chose sur les mains qui savent faire les mains des ouvriers des artisans des créateurs des paysans les mains d’hommes… Mais vu qu’il n’y a rien de pire pour mézigue que les considérations abstraites comme vous l’aurez compris j’ai retardé le moment de m’y coller et puis les réalité est venue à ma rescousse et voilà…
Les premières parmi toutes ces mains que j’ai bien fréquentées au moins parce qu’elles ont la beauté qu’on trouve sur les images mais celles‑là je vous raconterai leur histoire dans d’autres épisodes car des mains nues il y en a tant qu’on ne risque pas de les laisser filer dans l’obscur quand on a appris les détours de l’écriture par l’entremise des doigts de jardiniers ce sont celles de mon grand‑père le conducteur de locomotives et vous pensez qu’elles ont des pléthores de rails et des voix de traverses à exalter à dire et à bahuter…
Non… les paluches dont je voudrais vous causer ce sont d’abord celles d’un gamin de banlieue du style des mômes
d’Aubervilliers dans la chanson de Prévert que vous connaissez et quand on a grandi du côté des casemates à misère on apprend vite que la culture et les leçons des écoles c’est réservé à
ceux qui justement n’iront pas trimer avec leurs pognes… faire chaudronnier par exemple hein ? C’est ce que les prétendus conseillers d’orientation ont proposé à une grande
partie de la génération des fils d’ouvriers des années 70 comme Louis parce que sans doute y avait du taf à cette époque dans les chaudrons…
A l’époque des précédents arrivages de mômes de la banlieue ouvrière on avait l’utilité de tourneurs fraiseurs entre autres turbins épanouissants comme l’a goualanté Béranger ou de carrossiers tôliers ou encore de mécaniciens auto et un tas d’autres jobs qui ont permis à des gamins de 13 piges en collège technique comme l’ont été la plupart de mes poteaux il y a de ça 30 années au moins de se faire rabioter les doigts sur une machine outil et dans le meilleurs des cas de se retrouver avec tous leurs doigts pour la vie entière à “ poncer des pièces de bagnoles ”…
Leurs vieux comme c’était le cas du paternel de Louis étaient souvent originaires de ch’Nord une des régions ouvrières les plus généreuses quant à la poussière de charbon dedans les éponges qui faisait des vieillard à 40 balais et les fondeurs n’étaient pas en reste vu que le sablage leur mitait les tuyaux bien nettoyés autant que les morceaux de fonte…
Et les paluches alors pour ça les mineurs on les reconnaissait facile vu que les mains du t’chiot gars qui descend au fond ne
sont jamais tout à fait blanches… Dans tous les recoins des paumes fissurées déchirées par le maniement des outils pour l’arrachage dans toutes les crevasses au bout des doigts le poussier
laisse sa trace comme l’encre sur le papier et vous pouvez lav
er frotter récurer gratter au savon noir les mains du mineur du terrassier du chaudronnier portent sur elles toujours l’empreinte de l’œuvre
qui n’en finit pas… Ce sont des mains d’œuvres dont la beauté tragique n’a d’équivalent que leur douloureuse usure qu’elles emmènent partout avec elles pareille à un costume qu’on garde dans
le sommeil et dans l’intimité fragile des rêves…
Oui les mains de paysans et d’ouvriers quand j’étais dans le pays de mon enfance et plus tard aussi dans les Cévennes je les ai bien fréquentées et je ne savais pas alors à quel point c’est ça qui fait la différence souvent entre ce qu’on appelle les classes sociales et aujourd’hui que toutes ces mains d’œuvres ont été mises au rancard et que les agriculteurs ont désormais des paluches de commerciaux c’est plus vrai encore…
Les mains de Louis elles ne sont pas de cette sorte‑là pas tout à fait vu que son job celui qui le fait survivre c’est de
s’occuper du nettoyage de l’entretien et de l’hygiène dans les écoles de la ville d’Epinay et comme vous vous en doutez quand on est un homme dans ce milieu où ce sont surtout les femmes qui
mettent la main au seau à la serpillière et à toutes les machines possibles frotteuses nettoyeuses cireuses monobrosses autolaveuses qui vibrent grattent frottent cirent astiquent avec quantité
de produits enchanteurs on ne garde pas ses poings fermés au fond de ses fouilles…
Les paluches de Louis comme celles de pas mal de gens qui ont sauté en marche y a une quarantaine d’années dedans le grand train
de ce monde qui ne va plus nulle part et laisse sur le quai des gares des milliers de voyageurs en rade la figure couverte de poussière de charbon ce sont des mains de travailleur le
jour… avec la visiteuse de l’aube il se lève dès les cinq heures et mèche au creux du petit froid et des lucioles réverbères et Hop !… mais ce sont aussi des mains d’artiste sans
art la nuit à peine elle se pointe des pattes accompagnée de tous les mistigris des faubourgs il sort la boîte d’aquarelle les pinceaux les papiers torchons bambous et coton les éponges et les
pots d’eau claire et Hop ! Alors il n’y a plus rien qui peut les arrêter les allumeuses de soleil sorti d’un petit godet de jaune orange pendant que le croissant de lune entre les dents du
renard pâle attend son heure et que le bout de leurs doigts se coltine de la céruse fraîche comme une nappe de noces…
Les mains de Louis ce sont aussi des mains d’artisan de la belle ouvrage vous savez… celles des Compagnons je vous en ai déjà causé je les ai bien connus vu que mes frangins d’adolescence ont eu la bonne chance de les trouver sur leur chemin à cette époque ils enseignaient aux gars venus de partout à restaurer des bâtiments rares avec le savoir faire des tailleurs de pierres des maçons et des charpentiers d’autrefois… Les Compagnons du Devoir ceux que j’ai pu fréquenter un peu à l’occasion du côté de Limoges c’étaient des êtres simples qui trimaient leur journée aux chantiers à entailler le granit ou à nettoyer des vieilles poutres en chêne à l’herminette et leur soirée à fouiller au cœur de bouquins étranges devant un feu de bois qu’on avait allumé dans la grande cheminée qui nous chauffait à peine mais c’était du bonheur pour les yeux et pour les rêveries du feu de notre poète philosophe Bachelard et leurs paumes en gardaient la trace humaine…
S’il avait pu croiser leur chemin Louis l’enfant de la banlieue je songe souvent que sa destinée aurait été bien différente car
les mains de Louis ce sont aussi celles d’un menuisier d’un ébéniste qui savent reconnaître les essences et les couleurs singulières des bois différents avec la finesse d’observation d’un artisan
en marqueterie qu’il a été il y a de ça des années avant que la rudesse des temps ne le fassent bifurquer vers un ailleurs plus
violent… Les mains de Louis carrées avec les paumes larges et
puissantes elles me font penser aussi aux paluches de mes compagnons potiers de la première heure qui avec le geste juste centraient un énorme boule de terre mouvante au milieu de la girelle du
tour à pied d’où jaillissaient de petites gouttes ocre rouge comme une rosée de terre vivante.
Leurs doigts eux se tenaient toujours prêts à dessiner des personnages et des animaux aux tournures africaines qui enchantaient
les masques et les plaques de hauts panneaux décoratifs émaillés à la façon des peintures du Douanier Rousseau le peintre des faubourgs qui allait chercher ses lions et ses singes au Jardin des
Plantes… Et chacun d’eux tout comme Louis aujourd’hui caressant du bout de l’index les formes brutes du masque Dogon Walu l’antilope sacrée aux losanges rouges et le masque lièvre au larges
oreilles barbouillé du blanc de la bouillie de mil et tatoué de tâches de couleurs vives dans l’obscur du Musée des Arts Premiers était passionné par les sculptures et les totems des villages
d’Afrique et tout comme Louis ils avaient des doigts de peintres…
Mais les enfants de la banlieue ne deviennent pas des artistes auréolés par le rayonnement narcissique du mot que se sont appropriés ceux qui sont nés du bon côté des faubourgs là où les Ecoles d’Art accueillent des créatures qui n’auront jamais à gagner leur pain avec leurs mains d’œuvre… Ils grandissent environnés d’objets silencieux et durs qui ont des rebords tranchants pareils à des menottes où ils s’écorchent les poignets et de décharges géantes que recouvrent les silhouettes brunes des rongeurs de leur pelisse épaisse et l’odeur de putréfaction qui leur fait une chemise moite collant à leur peau uniforme informe et vulgaire costume de scène de la misère que leurs ongles n’arrivent plus à arracher mais seulement à gratter comme une plaie…
Habitants de nulle part qui s’appelle pourtant bidonvilles cabanes cités maisons ouvrières lotissements terrains vagues les
enfants de la banlieue sont désignés au monde des autres par ce costume de honte qui ne leur appartient pas et habités comme une demeure hantée par l’absence
de vision d’un avenir commun de ceux qui les refoulent d’un mouvement systématique sur les
marges d’une histoire qui ne sera jamais la leur… Les mains des enfants de la banlieue se tendent toujours en vain vers les hommes aux paumes blanches et propres qui écrivent sur les
registres des administrations mille fois par jour le mot LEP en face de leurs noms quêtant en vain les outils des Compagnons qui leur permetten t à leur tour d’avoir des mains qui font grandir le monde
des mains d’hommes tout simplement.
Il y aura une suite à ces mains nues et elle vous racontera l'histoire des mains d'un gars qui sculpte tous les bois qu'il
trouve sur son chemin et que vous connaissez déjà...









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