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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Lundi 12 octobre 2009 1 12 /10 /Oct /2009 22:36

Encore un petit extrait de cette histoire de nos Cités et de notre culture populaire des années 70 que vous êtes en train de découvrir en même temps que moi je corrige laborieusement les pages de ce bouquin... 

 Unkle Jerry


Ecrit dans le cahier cartonné de la grand-mère Morgane en Algérie… années 1930… 1950…
La Cité aux ordures… années 1970…

 

      Ecoute… écoute…

      Nur tissait. Tip-tap… tip-tap... Même lorsqu'elle tissait elle dansait. Chacun de ses gestes semblait fait de vent. Fil indigo… fil écru… Les quatre pieux fichés dans le sol maintenaient ouvertes les ailes de laine. Où la navette se plantait en plein cœur. La chrysalide se faisait peu à peu papillon par les mains de la femme. Viendrait le jour où il faudrait couper le fil et le nouer parmi les autres. Elle l'avait assez répété en berçant l'enfant sous le faisceau de la lune verte afin qu'il ait le don des rêves : ne grandis pas mon fils… ne deviens pas un homme...

      Aussi tout ce qui arrive aujourd'hui c'est de sa faute. C'est elle qui a laissé croire à Asikel qu'il était le fils du palmier et du coq blanc. La mère de Nur qui connaissait les secrets des légendes était devenue folle. Elle s'était jetée dans le puits du diable creusé au bout du village. Jetée dans la fosse d'ombre qui coule au plein d'été de l'eau semée de cristaux blanc comme la neige. En elle la force de feu mystérieuse de la prêtresse a monté sa flamme. Sa flamme qui danse.

      Le vieux sorcier passe ses journées à trier des herbes venues on ne sait d'où. Il déambule dans les ruelles que les petits murs rendent violettes en compagnie du coq blanc qui ne gratte pas la terre pour rien. Il a fixé ses yeux de nuit sur elle. A Nur il a semblé voir plonger des hirondelles.

      - Sois en paix ma fille... sois en paix avec la terre… avec l'eau et avec chaque grain de semoule que tu touches...

      Il s'est en allé en compagnie du coq blanc qui sautillait à sa suite. Tip-tap… tip-tap... Quand elle le rencontrait Nur elle sentait s'agrandir en elle l'ouverture qu'Asikel avait faite avec ses mains. L'ouverture soleil dans le voile de nuit.

      Les autres avaient bouché la fosse du puits de l'hiver en y jetant des pierres que les petits ânes trimbalaient en flânant de touffe de lavande en touffe de lavande. Enfin ils ont eu un bon prétexte pour noyer la source à l'intérieur de sa bouche. Pour la tarir. Pour la taire. Pour la rendre à son diable d'origine. Ils ont trépigné et frappé le bendir en lui criant: chitane, chitane... Le taleb accompagné du coq blanc qui épiait les étoiles filantes les a observés en silence. Nur s'est réfugiée contre le tronc fendu du palmier. Elle sait bien Nur que c'est à partir de ce jour qu'Asikel a commencé à parler au coq blanc.

   

      Nur tissait. Tip-tap… tip-tap... Parfois ses cheveux rouges se mêlaient à la laine. Elle avait voulu qu'Asikel ne soit pas un garçon comme les autres. C'est elle qui lui a donné le secret des abeilles qui ne piquent pas quand on connaît le son de la gorge du crapaud. C'est elle qui lui a conté les histoires du palmier fiancé de la lune. Les histoires des légendes de sa mère devenue folle… Elle qui l'a emmené danser avec les djenoun au milieu de l'oasis. Quand la nuit maquillée d'indigo lèche les rigoles de plâtre et que l'arbre distribue sa semence aux étoiles. Ne grandis pas mon fils… ne deviens pas un homme de guerre...

      Mais qui donc l'avait préparée à avoir un fils ? Le bâton de bois sec avait fait feuilles en fouillant sa chair. Scarabée de rubis. Dans la tribu de sa mère… la tribu des femmes… les petites filles avaient le don du dieu-lune. Maîtresses des totems de plumes et des moissons de tournesols géants. Les garçons passaient le temps du soleil rouge à tresser leurs chevelures mêlées de bouts de laine en minuscules nattes terminées de grelots d'argent.

      Les femmes bien avant, étaient les gardiennes du fil. Le fil du creuset de la terre. Le fil noué au bout du sexe des garçons. C'est avec le fil qu'on ne coupait pas… cela n'était jamais venu à l'idée de personne… qu'elles tissaient des burnous d'arbres. Des burnous de nuages. Des burnous d'abeilles. Et pour la petite fille un burnous de fleurs de grenadiers. Alors les femmes... qu'elle disait la mère de Nur… celle qui était devenue folle… elles n'avaient rien à craindre des mains des hommes. Car ces mains étaient bonnes de douceur. Ces mains étaient justes.

      C'est parce que les mains des hommes étaient bonnes et justes alors… ce qu'on ne peut pas imaginer puisque ces mains là n'ont pas laissé de traces… qu'on leur avait confié le rôle de la confiance qu'on avait d'eux. Le rôle pour lequel on ne pouvait pas se passer des hommes. Quand ils avaient grandi leurs doigts dans les minuscules nattes des filles. En ce temps là... qu'elle disait la mère de Nur… celle qui était devenue folle… les mains des hommes gardaient la tête de bois des diables tantôt rouges… tantôt verts… au fond des marmites de sable.

      Ce fil qu'on ne coupait pas il tenait toutes les créatures l'une à l'autre. Il les tenait. Mais ce fil avait son secret de fil. Et c'est pour dévoiler le secret du fil au bout duquel ils étaient suspendus pantins au gibet des comètes que les hommes l'ont coupé. Les hommes infidèles à la confiance. Ils ont tranché la rainure de lumière. Ils ont tranché le fil qui tenait leur sexe. Mais aussi il tenait leurs mains. Et leurs mains sont tombées au fond de la mer. Au fond de la mer elles ont fait ancre. Alors les têtes de bois des diables tantôt verts… tantôt rouges… se sont retournées. Et les habitants du village les ont pris pour maîtres. Le règne des hommes esclaves a commencé le même jour que le règne des guerriers.

 

      Ecoute… écoute…

     Le tissage se faisait lourd contre le ventre de la femme. Et toujours ce fil qu'elle ne coupait pas. Les femmes... qu'elle disait la mère de Nur… celle qui était devenue folle… elles étaient les devineresses et les gardiennes des voix lactées. Leurs fils élevaient le djinn de leur féminité enfouie au rang de l'oiseau solaire. Ils volaient… Ils étaient poètes. Joueurs de flûte ou calligraphes.
      Car il fallait quelqu'un pour tracer le nom des femmes sur les ailes des papillons. Les femmes... qu'elle disait… et les feuilles de menthe roulaient au bout de ses doigts.

      Nur se souvient qu'elle frottait son corps de petite fille de l'huile parfumée des feuilles de menthe. Elle dénouait ses cheveux comme des crinières de laine lourde d'odeur venue du ventre des chevaux en sueur. Des chevaux de la mer. Ses cheveux comme des vêtements sur son corps nu. Nu jusqu'à l'extrême jouissance de sa beauté.

      - Rien n'est plus précieux que ton corps ma fille... Et elle cachait dans sa chemise des pétales de jasmin qui lui chatouillaient le bout des seins à peine dénoncés par l'œil de nacre. Où qu'il te mène suis-le… Son chemin est celui des sources et de la menthe qui ne pousse pas au sommet de leurs dunes… Son chemin est celui des fleurs de kakis et des palmiers qui chantent lorsqu'on ouvre les rigoles… Ecoute-le sous les doigts fins de la brume de nuit… Ecoute-le quand le roseau d'argile appelle le crapaud qui boîte… Le crapaud qui chante son chant de douleur… Ecoute-le...

      - Caresse-le si le papillon s'approche trop près de la lampe… Dans les ailes crépitantes des phalènes et le miaulement du hibou blanc caresse-le… Quand le luth brûle la plante de tes pieds et que l'iris d'eau découd ton sexe dévoile-le de tes cheveux…

      Elle croisait déjà le taleb et son inséparable coq auprès de la fosse d'ombre où sa mère l'envoyait au bord de la nuit ravir l'eau du diable. Elle se souvient du jour où elle avait observé longtemps dans sa main peinte en bleu les flocons de froid qui ne fondaient pas. Le coq blanc grattait le sol à côté d'elle. Le coq blanc, il avait posé sur ses pieds une rose des sables où on distinguait la silhouette interdite d'un grand papillon blanc. Enfermé.

      Le taleb a tressailli. Qu'est-ce que tu as trouvé là fils... Celui-ci ne nous fera que du mal...

      Il a posé sa main sur les cheveux de la fillette. Il les a tordus autour de ses poignets. Il a saisi la pierre. Et il l'a jetée dans la source.

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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