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Il y a quelques jours comme on faisait des fouilles
parmi les vieux bouquins d'une broc avec l'ami Louis à la recherche d'anciens livres illustrés qu'on collectionne car Louis est un passionné d
e belles images comme vous savez... je suis tombée sur un bouquin qui m'a tout de suite mise en alerte
moi la vieille anar... Il s'agissait de l'histoire en images et en textes de la révolte des Bretons de Plogoff et du Cap Sizun y a trente ans de ça vous vous rappelez ?
Plogoff pour nous autres insoumis de tout poils... et les Bretons en sont de sacrés alors moi qui vous le dit ! ça a été la lutte âpre et formidable des gens contre l'implantation forcée d'une centrale nucléaire qui allait détruire leur paysage... leur vie... leur désir aussi ancré en eux que leur amour de l'océan de ne pas entrer dans un monde où tout n'est plus que course au productivisme et à la destruction atomique et autre...
Trouver ce bouquin-là qui manque à ma collec de livres subversifs ça m'a fait un grand chaud au coeur d'autant plus que comme vous savez l'Etat en traîne une sacrée de casserole avec l'affaire du Bugaled Breizh et ses cinq marins entraînés par le fond dans une probable manoeuvre foireuse de l'OTAN...
Alors je ne résiste pas à l'enthousiasme de vous faire partager quelques extraits de ce livre qui réveille fort en ces temps d'imposture du silence et de l'inertie et quelques images aussi... le tout vaut son pesant de poudre et de grandeur humaine enfin retrouvée !
J'espère que l'éditeur breton Le Signor ne m'en voudra pas de dévoiler ces pages que je dédie aux marins du Bugaled Breizh et à leurs familles avec toutes nos pensées solidaires et fraternelles...
Plogoff‑la‑révolte
Editions Le Signor Imprimerie du Marin Le Guilvinec, 1980
Textes : Théo Le Diouron André Cabon Guy de Lignières Jean‑Charles Perazzi Jean Thefaine Daniel Yonnet
Photos : Noël Guiriec Paul Bilheux
Epilogue : Per‑Jakez Helias
Avant‑propos
Ce livre n’est ni un roman ni un essai, c’est le témoignage de huit journalistes finistériens qui ont vécu heure par heure, jour par jour, le rude combat de Plogoff et de ses voisines Goulien, Cléden‑Cap‑Sizun et Primelin et ce pendant les six semaines qu’a duré l’Enquête d’Utilité Publique, phase administrative légale avant l’implantation d’une centrale nucléaire.
A Plogoff, la centrale nucléaire doit être construite dans la falaise rocheuse à quelques encablures de la grandiose Pointe du Raz, face à l’Ile de Sein, point final de l’Europe.
Or, les habitants de Plogoff, s’ils rejettent avec force le nucléaire, refusent tout autant de voir disparaître leur identité, leur civilisation. C’est cette lutte du pot de terre contre le pot de fer que ce document raconte. Un combat culturel que paysans, marins, femmes et enfants ont mené avec grandeur et imagination.
L’Epopée
Le vent joue dans la bruyère comme sur une lyre.
Il chante la chanson de PLOGOFF, celle qui sculpte dans le granit des siècles lavés par des millénaires de marées toujours vaincues, une population de géants qui, dos à la mer, affrontent les naufrageurs des temps modernes, ceux qui veulent tuer la vie d’ici avec la mort d’Hiroshima.
“ PLOGOFF mon amour ”, c’est le printemps endormi, enfoui sous la mousse d’une république
hexagonale de platitude et d’ennui, brutalement réveillé et jaillissant de la terre. C’est une parole commune avec une absence totale d’objectivité pour ce qui n’est pas elle. Une rose rouge ne
ressemble jamais à une autre rose rouge. Et
l’écoute de cette parole collective entrecoupée de cris et de bruits de guerre, donne une impression de retrouvailles et d’épousailles avec l’histoire, avec
la mémoire d’un peuple qui refuse l’absurdité des mots venus d’ailleurs, l’illogisme des modèles qui ne sont pas les siens, l’incohérence inconséquente de valeurs qu’on veut lui coller pour mieux
la dominer, l’étouffer à jamais dans le moule d’un universel de productivité et de rentabilité.
Productivité, rentabilité, les nouveaux dieux d’une société dont l’énergie est le progrès et le progrès un bulldozer pour niveler, mâter, écraser si besoin est.
Saigner la Pointe du Raz, quadriller le Cap Sizun d’autoroutes, de pylônes, inoculer le nucléaire dans les falaises de Feunteun‑Aod : les gens de PLOGOFF ont peur. Peur de l’atome c’est certain ; peur surtout de se perdre et de disparaître.
Les envahisseurs ne sont pas les éléments qui ont façonné le Plogoffiste, pas le feu de la terre, pas l’eau du ciel, pas le vent de l’Océan, pas la tempête du grand large.
Les envahisseurs, ce sont l’atome, ses
déchets, son béton, son chantier ; une nouvelle marée humaine qui va bouleverser le visage et l’âme du Capiste et
qui veut entrer avec violence dans son site, dans sa vie, pour casser son histoire, la récupérer ou l’enterrer dans la tombe de l’oubli.
Les envahisseurs sont les naufrageurs d’une civilisation, d’une culture, d’une légende ; de la magnifique épopée du bout du monde écrite depuis toujours par les voyages du marin, le souffle du large, la femme de Plogoff, seule, forte, silencieuse qui retourne les cailloux du champ.
Une épopée dont les fresques ont couleurs, lignes, formes et forces de cette flèche de granit qui nargue l’horizon, grandiose défi à l’Océan et où se mêlent au quotidien, héroïsme et mysticisme, dans une communauté qui, après avoir vaincu la mer, doit aujourd’hui vaincre la tentation des hommes.
La tentation du progrès, du confort, de la sécurité, de l’absence de risques, eux, gens de PLOGOFF, dont le risque est le permanent quitte ou double avec la mort, un quitte ou double à la loyale.
Mais cette fois‑ci le péril est différent, mortel, traître, venu d’où on ne l’attendait pas.
C’est l’intrusion d’autres modes de penser, de vivre.
C’est la colonisation d’un type de développement, de croissance qui s’impose à la canonnière et habille son impérialisme d’un langage raffiné, trompeur, sans racine sur la lande de Lescoff : Enquête d’Utilité Publique, procédures légales, démocratie, intérêt général, pouvoir central, pouvoir administratif, pouvoir judiciaire, suffrage universel, élection : mots de velours pour chape de fer, mots‑camisoles qui font jaillir les barricades, lancer les pierres de la liberté de chacun contre les fusils de tout le monde, contre les lacrymogènes de la force et du droit, mots‑pilliers d’un ordre nouveau. Les Parisiocrates sont les nouveaux colonisateurs.
Alors l’invincible Armada de la République Française a jeté de la fumée pour faire pleurer de dérision sur la révolte de ces “ quelques deux cents agitateurs, des étrangers pour la plupart ” a dit un ministre. Encore un “ bon bec ” de Paris…
Chaque jour pendant six semaines, les Capistes ont mobilisé leurs forces vives pour ne pas devenir demain les Palestiniens de la Bretagne.
PRIMELIN, GOULIEN, CLEDEN, St‑Yves, Trogor, des batailles entrées dans la légende, dans les cahiers de l’école, dans l’histoire de tous. Des batailles et des blessures qui ne peuvent plus se refermer, et qui purulent le pus d’une pollution venue d’ailleurs. ( … )
Alors les dissidents de l’extrême ouest ont créé de nouvelles formes d’être ensemble, exemplaires car, comme eux, nous, aussi, nous pouvons être nous‑mêmes et ensemble, à la fois dans notre diversité et notre totalité, sans goulag, sans tortures étatiques, sans déracinement. Le pas de nos galoches peut lui aussi couvrir le bruit des bottes policières qui sourdent déjà de notre décadence apathique.
L’enjeu du nucléaire a servi de révélateur et de réveil à la conscience de l’homme, à notre désir naturel de société de fraternité.
Et la question dépasse le temps d’une centrale ou pas à Feunteun‑Aod. ( … )
Qu’on le veuille ou non : ou bien nous vivrons et nous aimerons avec nos tripes ou bien nous mourrons et nous tuerons avec ce qu’on aura fait de nous et qui ne sera plus nous.
Et, paradoxalement, l’ère du nucléaire ramène la conscience humaine à la bougie.
Nous aurons bonne mine quand en plein midi, bougie à la main, nous irons comme Diogène le cynique en déclarant : “ Nous cherchons un homme ”.
Alors n’est‑il pas temps d’écouter PLOGOFF‑l’Espérance répondre à Paris qui lui demande ce qu’elle désire : “ Que tu t’ôtes de mon soleil ” ?
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