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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 23:02

Il y a quelques temps que j'ai lu le très beau livre de Leïla Sebbar Marguerite et que j'ai réalisé cet entretien avec elle et comme je prépare actuellement un bouquin dialogue à deux voix j'ai repris ce texte et j'ai pensé que ça vous plairait d'y jeter un coup d'oeil... alors voilà !


Marguerite, Leïla Sebbar, Ed. Eden, 2002

Le pacte de l’oranger

 

 Marguerite. Est‑ce un prénom comme Fatima ou Shér azade ? Un prénom qui ferait rêver juste à l’écouter sans rien en savoir… Non. Marguerite n’a rien d’exotique. Rien qui lui permette de figurer sur une peinture de Delacroix ou de Dinet. Son prénom comme le mien comme celui des filles nées de ce côté‑ci de la Méditerranée dans une famille enracinée ne suggère aucune étrangeté. Pourtant c’est un nom de fleur mais on a tout oublié cde ce que ça signifie au‑delà d’une simple image d’un bouquet des champs…

Un bouquet comme les peignait Renoir à la fois sauvage et échevelé.Un bouquet où se mêlent le rouge sang des coquelicots et le clair un peu bleuté des pétales qu’on effeuille pour se souvenir. Marguerite aime le rouge. Le rouge de la vie.

Renoir aussi est allé se mesurer au soleil algérien à sa façon avec la générosité créatrice qui vaut bien l’exotisme de ses prédécesseurs. Si Marguerite pouvait marcher au creux du Ravin de la Femme Sauvage ainsi qu’il l’a peint à cette époque elle qui “ aime savoir comment vivent les autres dans les pays lointains où elle n’ira jamais ” elle aurait eu envie de nouer un pacte avec cette terre d’ocre et de feu où


Photo Jacques Du Mont Salon des Revues 2009


des cachettes de roseaux dissimulent les enfants et les femmes aux regards. Les regards des hommes d’Algérie jouent à cache‑cache avec l’ombre et avec la lumière en ces temps où on ne sait plus très bien ce qui est licité ou pas… Elle aurait aimé découvrir les femmes qu’a peintes Dinet et ses couleurs pastels aux tons trop doux des fois. Laisser se faufiler ses prunelles entre le mauve de leur peau et le scintillement fauve de leurs bijoux.

Au moment où commence son histoire Marguerite ne sait rien de la réalité algérienne coloniale. Elle ne sait certainement pas non plus où se trouve l’Algérie. C’est l’instituteur du village “ le même depuis des années, il mourra dans son école, c’est ce qu’il dit ” qui “ a sorti la carte de l’Afrique du Nord ” afin de leur montrer à elle et à Simon son fiancé “ les trois pays du nord de l’Afrique avec le Sahara ” parce qu’il va y avoir la guerre. Et parce que Simon va partir. Je n’ai pas rencontré Marguerite, mais je crois qu’elle n’aime pas la guerre. Et pourtant la guerre, l’amour et la mort sont les trois mots à partir desquels elle peut raconter sa vie à une autre femme au hasard d’un bistrot de gare. C’est à l’intérieur de ce triangle‑là que le jeu du récit va les relier l’une à l’autre mystérieusement.

 

L.S. : L’exil, le déplacement, les exodes liés à la guerre, aux guerres coloniales et aux guerres civiles, ces situations extrêmes, constituent la trame de mes livres et la trame de mes jours depuis que je suis enfant, adolescente dans la guerre d’Algérie. Par ailleurs l’amour déplacé, insolite, est aussi en lien avec l’histoire coloniale, et les effets souvent tragiques de cette histoire. La mort dans l’exil est l’un des effets de l’histoire contemporaine des migrations du Sud vers le Nord. C’est cet ensemble d’éléments qui m’intéresse et m’inspire parce que je suis profondément “ fabriquée ” par cette histoire, ces histoires.

 

Marguerite. Un prénom qui ne porte pas à imaginer des palais aux tapis d’azur et tentures tissées de fils d’or… Des jardins ouverts sur des coupoles de marbre grenat… Des fontaines à l’intérieur des patios où se découpent des moucharabieh de pierre. Non rien de tout cela ne résonne dans ces syllabes. Et pourtant Marguerite appartient dès le début de l’histoire à un univers en décalage avec celui des autres qui semblent jouer leurs rôles respectifs suspendus à la manière de marionnettes au‑dessus de la vie. La vie Marguerite est en plein dedans comme un arbre dans sa terre. Cet arbre c’est l’oranger que va lui offrir Sélim son ami et amant algérien afin de signer le pacte d’un amour infini.


“ J’au eu un chagrin… Un chagrin immense. J’ai compris ce jour‑là qu’on peut mourir de chagrin. Mourir d’amour… Mais je ne suis pas morte. ”

 

Marguerite ne meurt pas parce qu’il faut quelqu’un pour raconter l’histoire. Il faut toujours quelqu’un pour raconter sinon rien n’existerait. L’histoire existe quand elle passe de l’une à l’autre dans un souffle de mots. Entre celle qui raconte sa vie quelque part sur un quai de gare, dans une salle d’attente où le vent balaie les mégots gris froids et où le bruit des pas déchiquette les phrases commencées et celle qui s’en souviendra un jour afin de la passer à d’autres, un jeu de mots complice a lieu. Un jeu sans règles et sans en‑jeu. Comme lors de la répétition d’un pièce déjà jouée pour soi‑même et qu’on va désormais offrir à des regards étrangers qui en échange lui prêteront leur solitude et leur bienveillance.

Les bistrots sont des lieux d’errance semblables aux gares car les tabourets de bar ne retiennent personne longtemps. Des endroits où les portes battent sur des histoires qui sont de passage parmi les soucoupes tâchées de brun, les morceaux de sucre et les cendriers trop pleins. Des histoires aux odeurs de café froid et de fumée amère qu’on oubliera. Mais qui reviendront un jour avec leurs bruits familiers, leurs couleurs encore vives et leurs crissements d’ongles contre les tables. La mort de Sélim par laquelle débute le roman n’est en fait qu’un coup de dé sans lequel… 

 

L.S. C’est parce que Sélim meurt que j’ai écrit ce roman. S’il n’était pas mort, je n’aurais pas rencontré celle qui m’a inspiré Marguerite : c’était dans les années 80, à Paris. Je collaborais au journal Sans frontières où je tenais une chronique régulière : “ Mémoire de l’immigration ”, des entretiens avec diverses personnes en exil pour des raisons différentes, hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, ( nés de parents étrangers ).

J’ai reçu un jour au journal une lettre de lectrice française qui vivait dans un village de l’est de la France et qui lisait Sans frontières… J’ai voulu la rencontrer.

On s’est donné rendez‑vous dans un Café de la Gare de l’Est. Je souhaitais faire un entretien avec elle, elle non. On a bavardé un moment, elle a repris le train et je ne l’ai plus revue. Elle m’a dit peu de choses de sa vie : elle avait été ouvrière, elle était d’origine rurale, elle avait épousé un ouvrier, elle avait eu des enfants, son mari était mort. Plusieurs années plus tard, elle avait rencontré un Algérien colporteur ( comme il y en a encore dans les villages isolés où les commerçants passent une fois par semaine ), ils s’étaient aimés et il était mort dans un accident de voiture.

J’ai écrit un premier texte à partir de ces éléments, une longue nouvelle, puis je l’ai oubliée… je l’ai retrouvée et j’ai écrit ce roman à partir des mêmes éléments mais sans tenir compte du premier texte. Sélim meurt parce qu’il doit mourir, c’est dans la vie de Marguerite, comme un destin.

 

“ Simon prend le livre ouvert sur le revers du drap :

‘ C’est quoi ce livre ? Tu peux me le dire ( … ) ’

‘ Tu m’as perdu la page… ’

‘ Tu la retrouveras ta page. Qu’es‑ce qu’il raconte, ce bouquin ? ’

‘ Ça t’intéresse ? Vraiment ? demande Marguerite qui ne sait pas si elle doit répondre. C’est l’histoire d’une Française qui est née dans les îles, aux Antilles, et qui est enlevée par des pirates… ’

Marguerite s’arrête à cause du sourire de Simon.

‘ Continue, continue… ’

Marguerite poursuit :

‘ Ça se passe à la fin du XVIIIe SIÈCLE, c’est une histoire vraie, tu sais, même si c’est un roman… Donc, cette femme s’appelle Aimée. Capturée par les corsaires barbaresques, elle se retrouve dans le harem du sultan de Constantinople. Elle a quinze ans, elle est belle et intelligente. Elle devient la favorite et j’en suis au moment où le siccesseur du vieux sultan tombe amoureux d’elle… ”

Simon se met à rire :

‘ Alors c’est ça ce que tu lis ? Et ça te plaît ? C’est bien les femmes… Une Française qui va devenir sultane et qui vit dans des palais magnifiques, le luxe, la richesse, l’amour… Toujours des reines, des princesses, d’orient… Des sultans raffinés et cruels… C’est beau et c’est triste, naturellement, enfin, j’espère… Il faut des malheurs pour y croire… Pour que les femmes comme toi y croient…’

Simon se penche vers Marguerite assise dans le lit :

‘ Tu oublies que tu es une ouvrière, que ton mari travaille en usine, que tu habites un petit pavillon acheté à tempérament… C’est ça ? Si ça te fait plaisir… Si ça t’aide à supporter la misère, parce que nous, à côté de tes sultanes, on est des misérables, des moins que rien, des minables… ’

 

A suivre...

- Publié dans : Ecritures d'Algérie
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