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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /Nov /2009 23:18

Le pacte de l'oranger suite...

“ A la ferme chez le grand‑père ” les ouvriers saisonniers ne sont pas traités comme des étrangers malgré leur difficulté à parler  “ la langue du patron ”. Leurs silhouettes en contre jour comme celles de tous les ouvriers immigrés ont un visage dont on peut voir les yeux.

Marguerite. L’été à la ferme elle a pris l’habitude de servie les saisonniers qui ressemblent sans doute à ce qu’elle imagine des hommes d’ailleurs. Ces hommes, les livres les entourent du prestige appartenant aux personnages imaginaires. Les pays d’où ils viennent sont parés de la beauté troublante de l’inconnu qui a attiré tant d’Occidentaux. Ses rêves se dessinent telle une aquarelle. Ces verts qu’on dirait d’eau où remuent vaguement des formes ocre rouge et blanches – ce sont peut-être des femmes – dans une des toiles de Louis Bénisti… L’un des ouvriers marocain regarde Marguerite. “ Il a les yeux clairs 

Quartier réservé… Bénisti avait intitulé sa toile comme ça. Ici de l’autre côté de la Méditerranée c’est le regard de Marguerite qui se faufile à travers la barrière de roseaux afin d’observer les “ hommes seuls ”. “ …leurs rires entre eux, leur pudeur, les gestes d’hommes qui mangent comme des enfants voraces et heureux de manger… ”  Quartier réservé… 

De l’autre côté des murs du harem les femmes jouent entre elles à danser et à chanter en chassant les colombes trop familières tout en haut des terrasses. Et Marguerite imagine pour elles des amours passionnées et tragiques à l’intérieur des jardins tracés comme ceux de Cordoue ou de Grenade. Des amours se reflétant dans les bassins de nénuphars roses.

 

L.S. : Marguerite aime lire, grâce à sa curiosité littéraire, romanesque ( propre à beaucoup de femmes, quelle que soit leur situation sociale ), elle s’intéresse presque “ naturellement ” aux saisonniers étrangers maghrébins ( dans le roman, ils sont marocains, je voulais inscrire la Corse et ses ouvriers agricoles marocains, souvent maltraités par les nationalistes extrémistes corses, dans ce roman ).

Je me suis toujours demandé ce qui pouvait se passer entre une femme, des femmes françaises travaillant dans une ferme où vivent, pour quelques semaines, des hommes étrangers, jeunes, vigoureux, pour certains séduisants. Les saisonniers de Marguerite sont des étrangers, ce qui les rend pour elle, qui a rencontré des étrangers dans ses lectures, plus intéressants, et ils viennent d’un pays exotique. Marguerite aime l’exotisme, c’est‑à‑dire, comme le définit Victor Segalen : le divers et pas seulement l’exotisme colonial dégradé par le racisme et la pornographie.

Les saisonniers sont discrets et attentifs, comme Marguerite, contrairement à Simon dont la sensibilité et les affects ont été bouleversés par la guerre d’Algérie.

 

Guerre, amour et mort. Le deuxième coup de dé que le comptoir du bistrot répercute est celui de la guerre ou des guerres coloniales qui ont été les racines de l’arbre – on imagine un palmier au centre d’une oasis désertée que l’eau a fui – dont les feuilles sont les guerres civiles aujourd’hui et demain persistant. Bleu lapis‑lazuli d’un ciel éperdu et veillant sur un monde qui a toujours des comptes à régler avec une haine ancienne, voire antique. Le chiffre sorti au jeu mène à un moment où à un autre devant une case dans laquelle il convient de ne surtout pas s’arrêter. Les Fantasia et leurs féeries de poudre ne sont plus à l’ordre du jour…Et si Simon avait pu rencontrer le jeune cavalier peint par Etienne Dinet saisi dans l’élan de la folle chevauchée, il aurait peut‑être choisi de sortir du jeu.

 

“ ( … ) Ça s’appelle les Aurès, Bjord Okhriss… C’est un beau nom, tu ne trouves pas ? ”

“ Alors là, je m’en fous pas mal, dit Simon, en tournant le dos à la carte de l’Algérie. Je m’en fous complètement. ”

 

L.S. : Comme beaucoup de jeunes appelés du contingent, Simon a participé à une guerre qui n’était pas la sienne. Il ne considère pas l’Algérie comme la France, son combat n’est pas patriotique, il ne défend pas sa Patrie comme ses pères, oncles, grands‑pères… ont défendu la France… Il est soumis à la propagande militaire raciste, des copains se font tuer, Simon souffre à cause des “ Arabes ”, ses ennemis, les ennemis de la France.

On ne sait pas, il n’en parle pas, semblable à de nombreux appelés ( qui se mettent à raconter 40 ans plus tard ), ce qu’il a fait pendant ses années d’Algérie, s’il a participé ou non à la torture, s’il brûlé des villages de civils, s’il a violé des femmes. Il revient malheureux, irascible, il ne supporte pas la vue des Arabes ni leur langue… Il a perdu son âme, sa sensibilité, ses sentiments pour Marguerite. Il est perdu pour lui‑même, sa femme qu’il a aimée, qu’il ne sait plus aimer, ses enfants, son père… Marguerite lui sera fidèle jusqu’à sa mort.

 

A la campagne auprès de l’oued entre les anciens ksour de terre rouge et les maisons plus récentes régulièrement repeintes en blanc, d’un des “ côtés ” de la barrière de roseaux qui protège les femmes dans la cour où piaillent les enfants avec les poulets, d’autres rituels ont eu lieu que ceux qu’on imagine être les pratiques mystérieuses des harem. Rituels venus d’Afrique pour donner à voir, à ressentir, pour “ faire sortir ” ce qui se tient à l’intérieur du corps, à l’intérieur des maisons. Rites d’ouvertures et de naissance, moments d’alliance et de frénésie.

Au cœur du harem au contraire tous les rituels sont destinés à gerder le secret. Que ce soit pour les toiles de Delacroix ou pour celles de Chassériaux, le terme de volupté ou celui d’intimité joyeuse s’estompe afin de laisser place, si on regarde au‑delà d’un décor qui n’est souvent qu’un artifice, à une interrogation face à l’expression de fuite de ces femmes à l’intérieur d’elles‑mêmes.

Cette campagne‑là et ces maisons, ces lieux où les femmes songent entre elles à des amours passionnées, Marguerite ne les connaît pas. En Occident depuis longtemps les rituels et les rêveries ont été remplacés par des pratiques et des occupations plus rationnelles. Marguerite se lève à l’aube pour tuer les poulets.

“ … elle longe une haie, les mûres sont gonflées, violettes encore mouillées, elle en mange et arrive au bout du pré, derrière les hangars où elle ne va jamais. Elle sort si peu de la ferme… ” Grâce à ce geste qu’elle ne sait pas faire : celui de tuer, elle se plonge dans le rituel du réveil de la campagne, puis dans celui de “ la prière du matin ” qu’effectue l’ouvrier marocain. “ L’homme est debout dans le soleil. Il est seul, immobile, un moment. ” C’est lui qui va égorger les poulets d’un simple geste qui relie la vie à la mort.


L.S. : C’était une tradition dans le Maghreb rural ( peut‑être ce rite existe‑t‑il encore, il faudrait interroger des ethnologues contemporains ) d’égorger un coq et d’enduire le seuil d’une maison neuve de son sang, un rite propitiatoire. Dans Marguerite, c’est le hasard de l’histoire qui veut que Marguerite rencontre le saisonnier marocain à l’aube, dans la ferme et qu’il l’aide à tuer ces poulets pour le repas de midi. Marguerite ne sait pas le faire, elle a oublié les gestes ancestraux.*Mais bien sûr, l’égorgement des poulets suivant le rite musulman n’intervient pas à ce moment du récit par hasard. Marguerite permet ce geste à l’ouvrier agricole parce qu’elle a confiance, parce qu’elle pense qu’il “ sait ” et que ce moment est “ sacré ” en quelque sorte : il marque un lien fort, une connivence entre l’étranger et Marguerite, le Marocain est le bienvenu dans la maison étrangère. On peut penser que ce geste sacrificiel annonce l’histoire d’amour avec Selim qui sera lui‑même bienvenu dans la maison de Marguerite et dans sa chambre.

 

L’étranger est le bienvenu dans la ferme du beau‑père et dans l’histoire de Marguerite tout comme elle est la bienvenue au cœur de l’existence de ces hommes, de leur mystère, de leur culture, de leurs rituels. A cet instant de l’échange, toute forme de domination et de pouvoir semble voler en éclats, même si l’aliénation sociale demeure. Par ces actes de reconnaissance mutuelle, l’ouvrier marocain, le beau‑père et Marguerite renouent d’autres liens qui ont à voir avec une forme d’humanité où l’amour et le sentiment de proximité peuvent pour un temps déjouer les rites guerriers.

Le troisième coup de dé met en jeu l’amour et les actes d’alliance tel le “ pacte de l’oranger ”.

 

“ Et voilà, dit‑il, en buvant la dernière goutte de café avec un sifflement discret, je suis ici chez vous, et dans une semaine, chez un autre… ( … ) ’

Le beau‑père, qui plumait les poulets sur la table, lui dit qu’il pouvait revenir à la ferme à la même époque, tant que lui serait vivant. Il le prendrait, il le lui promettait.

‘ Mais ’, ajoute le beau‑père, ‘ je n’ai pas d’orangeraie… Ici, les orangers ne poussent pas… D’ailleurs, j’ai jamais vu d’oranger. ’

L’homme, incrédule s’exclame en riant :

‘ Quoi ! vous, vous n’avez jamais vu d’oranger ? C’est pas possible… ’

‘ Où j’en aurais vu ? Je suis jamais sorti du pays, de la région… J’ai pas visité les jardins exotiques des villes, je sais que ça existe. J’en ai vu à la télé, mais de mes yeux, non jamais. ’

‘ Quand je reviendrai du Maroc, je vous rapport erai un plan d’oranger, je le planterai chez vous, je sais où, bien exposé, et si vous voulez, on lui construira une petite serre et il deviendra grand et beau, vous verrez… ’

‘ Si je suis encore en vie ’, dit le beau‑père, en arrachant, avec la pointe du couteau, le bout gris des plumes, enfoncé dans la chair du poulet. ‘ Oui, je suis d’accord, si je suis de ce monde à ton retour… ’ Il tend sa paume ouverte à l’ouvrier qui la frappe du plat de la main, pour signer le pacte de l’oranger. ”

A suivre...


Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Commentaires

Bonsoir Dominique,
Et merci pour ce bel article sur le livre de Leïla Sebbar "Marguerite" que j'avais lu en 2002. Elle me l'avait très gentiment dédicacé lors d'une rencontre en octobre 2002 ; ce devait être, je pense, au Maghreb des Livres qui avait lieu alors à cette époque-là. Tu me donnes tout simplement envie de le relire... J'attends la suite car tu connais ma gourmandise ! Bises diablotines
Françoise
Commentaire n°1 posté par Françoise Le Crasseux le 11/11/2009 à 19h03
Coucou Françoise

Et merci pour ton message qui me fait hyper plaisir tu t'en doutes... D'autant plus que vraiment ce bouquin de Leïla est un de ceux dont j'ai pu parler avec elle qui me touche le plus et aussi pour les raisons qu'elle exprime au début de notre entretien. C'est un si bel exemple de cette culture populaire que j'aime et que je défends et avec elle pas de soucis : depuis qu'elle a commencé à écrire elle place au centre de ses récits des femmes et des hommes du peuple algérien et elle est bien la seule !
Par ailleurs c'est une femme exceptionnelle de professionnalisme et de bienveillance comme tu le dis si justement. Et pour la suite du texte eh bien tu vas attendre quelques jours... je le saisis à nouveau en le corrigeant car figure-toi que l'original je l'ai plus... Bises diablotines et bretonnes Yalla ! Do
Réponse de le 12/11/2009 à 23h47
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