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Le pacte de l'oranger fin
L.S. : L’un des fils de Simon reproduit le destin du père mais l’ayant choisi ( comme dans la nouvelle du recueil Le baiser : “ Monologue du soldat ”, où le fils de harki algérien élevé en France dans un hameau forestier, s’engage dans les Casques bleus en Bosnie, mais lui déserte pour ne pas se tromper de guerre comme son père ). Le fils de Marguerite et Simon se retrouve en Afrique où il “ attend ” une guerre qui ne vient pas. Il a choisi un pays étranger, lointain, pensant ainsi échapper à la médiocrité du destin paternel.
Marguerite ne veut pas rester dans l’ignorance du pays de vie du fils, comme elle l’a fait avec Simon pour l’Algérie. Elle cherche à voir, à savoir, à comprendre, elle parle par l’image et les livres à ce fils qu’elle ne veut pas perdre comme elle a perdu Simon et son fils lui parle aussi. Mais à son retour, le fils refuse de voir sa mère à cause de “ l’Arabe ”. On retrouve Simon dans l’attitude du fils. Marguerite ne renonce pas à son désir, cela ne l’empêchera pas de vivre avec Sélim.
L’Afrique pour Marguerite va prendre soudain une forme inattendue… Celle des commerçants africains des marchés où elle découvre du pire au meilleur, les objets de “ là‑bas ” mêlés au bazar le plus hétéroclite. Sensible aux couleurs criardes ou plus tendres, aux odeurs épicées et baroques, aux amoncellements de laine et de soir des tapis, aux mélanges de matières brutes ou raffinées, bois patinés et rugueux, peaux rousses et crèmes, ambres et lapis‑lazulis, Marguerite aurait été emportée par les oranges allumées telles des lampes au centre de la toile d’Alphonse Germain‑Thill représentant le Marché de la rue Randon à Alger. Le blanc ocre ou légèrement bleuté qui les entoure ressemble à une nappe posée sur le trottoir.
“ Quand elle va au marché, elle remarque les jeunes Africains qui vendent des objets en bois, en lézard et en plastique qu’elle n’a jamais eu l’idée de regarder. Son fils a stationné chez eux, ils sont ici, elle pense à l’enfant mascotte, ils ne sont plus des étrangers. Dans la cuisine, à côté de la gazinière, elle a affiché une carte de l’Afrique, elle l’a colorée en rouge. Elle n’ose pas leur parler. Plusieurs fois elle s’est approchée de leur étal, mais dès qu’ils avancent vers elle, elle s’en va. ”
C’est grâce aux marchés que Marguerite va rencontrer Sélim le colporteur, Sélim avec lequel elle fera enfin les
voyages imaginés jusqu’ici et qu’elle verra pour la première fois la mer. Sélim qui associera pour elle délicieusement le rouge des poivrons et des tomates, l’orange des orangers, et le bleu‑noir
de l’océan…
“ Au fond du jardin, Gisèle étend le linge seule, plus vite que d’habitude, puis elle s’assoit sur l’herbe, à l’ombre d’un drap de lit, pour lire la carte de Marguerite :
‘ Chère Gisèle,
Tu ne me croiras pas si je te dis que pour la première fois de ma vie je vois la mer, l’océan, au bout de la Loire. Toi, tu as voyagé, moi, jamais jusqu’à présent. J’ai vu Paris, j’ai vu la mer. Je suis heureuse. Ne t’inquiète pas, je reviens. Je n’oublie pas mes enfants. Ta Marguerite. ”
L.S. : Les marchés dans les petites villes de province en France sont le lieu où se mêlent natifs et étrangers. Commerçants, maraîchers français et immigrés, marchands d’objets exotiques indiens ou africains. Avant Sélim, Marguerite rencontre les jeunes Africains qui l’abordent et qui seront le lien avec le tapis au chasseur et au lion, stéréotype de “ l’ailleurs ” des anciennes colonies, signe ironique et dérisoire de la rencontre avec Sélim qui se moque lui‑même de ce tapis de pacotille ( il lui offrira un beau tapis ( petit ) chinois en soie avec une rose rouge, ces fleurs que Marguerite aime et qu’elle a plantées dans son jardin ).
Sélim n’est pas un homme “ simple ” au même titre que Simon ou le beau‑père. Il a joué un rôle important ( il n’en parle pas ) dans la guerre d’Algérie, militant responsable du F.L.N., clandestin en France. On ignore pour quelles raisons il n’est pas revenu vivre en Algérie où vit sa mère. On peut supposer qu’il a des attaches plus fortes en France où il a peut-être vécu plus longtemps qu’en Algérie, comme fils de travailleur immigré… Pour Marguerite, Sélim est celui qui lui a permis de dire son désir, de vivre aventure amoureuse et liberté.
C’est dans un café où Marguerite demande une première fois “ Un Coca‑Cola ”, puis une seconde “ Une menthe à l’eau bien verte avec des glaçons ”, que tout s’est joué pour elle et pour Sélim. Le café d’une petite ville de province où, comme dans les bistrots de gare, les passants déposent un peu de leur vie au comptoir avant de repartir. Après l’avoir enlevée à bord de “ la camionnette Peugeot bleue ”, Sélim l’a emmenée dans “ un hôtel, une pension, plutôt, qui ressemble à une maison avec des chambres. ” “ Une chambre au bord de la falaise. La fenêtre ouvre sur la mer. Ils n’ont pas dormi. ”
Sélim n’est pas mort dans le cœur de Marguerite, dans la flamme légère de l’oranger contre la maison, dans la
bienveillance de Gisèle pour son amie. Il n’y a pas de fin à cette histoire car les dés sur le comptoir ne cesseront jamais d
e rouler d’une main à l’autre et les femmes et les hommes de se raconter leur vie au comptoir de cuivre des bistrots.
“ Pendant sept années, Marguerite a aimé Sélim, et Sélim a aimé Marguerite.
L’oranger a grandi dans la serre.
Pour les poivrons et les tomates de Sélim, Marguerite a sacrifié quelques rosiers. ( … )
Gisèle est partie à l’étranger avec son mari et sa famille, elle revient dans deux ans. Elle lui écrit souvant et dans ses lettres, elle lui rappelle la folie de l’enlèvement. Elle dit qu’elles ont été folles mais qu’elles ont eu raison, Marguerite surtout. ”
L.S. : Marguerite et son amie Gisèle représentent ces femmes curieuses, attentives et bienveillantes,
comme il en existe, des sœurs complices qui ne voient pas l’Autre comme d’abord inférieur. Elles ont besoin l’une de l’autre, c’est une amitié qui les aide à vivre, à se raconter, à rire et à
pleurer.
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