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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mercredi 25 novembre 2009 3 25 /11 /2009 20:34

Le fils du coq blanc suite...

      Asikel a gagné la cour jonchée de figues entrouvertes que dévorent goulûment les lézards bleus. Leur ventre gonfle à mesure sous l'œil goguenard du coq blanc. Asikel a rejoint sa moitié de père qui gratte le sol. Le coq blanc mettait à nu tout un gisement de mosaïques qu'il réunissait en de petits monticules. Asikel s'est accroupi à côté de l'animal qui creusait… creusait... Terrassier des Cités abolies. Il a constaté que le trésor était fabuleux.

      - Tu as encore trouvé des morceaux de lune... Il a dit en ébouriffant les plumes du coq qui a secoué la tête énergiquement. Mais… cette fois-ci ils sont rouges... Et... il y a des signes écrits dessus... Peut-être qu'un jour nous saurons...

 

      Ecoute… écoute…

     N'daou vient de reposer le premier paquet de feuillets manuscrits de l'autre côté de l'assiette de lait de l'hérisson et il est très impressionné par l'histoire de Sinbad… du vieux Yahya et de M’mâ Zoulika. Sûrement que M’mâ Zoulika est une femme à histoires qui plairait à la vieille Nur. D'ailleurs c'est drôle que ces deux-là n'se soient jamais rencontrées…

      Dehors les gouttes d'eau de la pluie qui ont pris le parti d'intervenir font un bruit léger sur la tôle des baraques plus loin. Tip-tap… tip-tap… Et plus loin encore à travers la pluie sur des visages inconnus dansent les sirènes des ambulances qui ont retrouvé à la fois leurs pieds légers et leurs voix du fond des eaux. Inconnus de tous ceux qui se sont enfoncés dans l'eau du canal ce jour du 17 octobre 1961 mais pas d'elles… les sirènes qui se souviennent très bien de leurs noms qu'elles ont tracé sur un gros registre aux charnières rouillées. Mais qui sait où il est passé ?…

 

      A l'intérieur de la maison de l'arbre il est comme au creux d’un ventre où il fait humide et chaud et où une odeur châtaigne et lait caillé avance par petits bonds dans la bruyère rose et ocre rouge des tapis. C'est un endroit où personne ne peut venir faire le vide sans ménagements grâce au fantôme de son père Asikel qui le protège et à la présence piquante de l'hérisson. A droite au fond de la pièce il peut encore voir l'ombre dorée à la lueur de la petite lampe qui débusque les livres nichés sur des planches claires comme des oiseaux pour la nuit. N'daou se sent si loin de Blues Bunker et des autres qu'il pourrait rester là pendant des jours sans bouger.

 

      N'daou… ils m'ont appelé N'daou… Au fond je n'ai jamais su ce qui s'était passé avant mon existence dans le chenil. Ni comment la vieille Nur a retrouvé ma trace. Les autres à l’intérieur de la Cité ont les moyens de se défendre s'ils veulent. Ils ont des armes qu'ils planquent au fond de la chaufferie. Sous le ventre de l'énorme bête ronronnante les bouteilles de verre brisées et les crans d'arrêt font leurs dents contre le métal. Je sais qu'il y'a aussi des revolvers. Ça n'est plus le temps des paroles et pas encore celui de la révolte qui rasera les murs du Ghetto. C'est le temps de la haine limpide et des hérissons. Les hérissons quand ils font l'amour ils peuvent pas se toucher sans se blesser. C'est pas facile d'être un hérisson…


         Ce lieu volé aux marges… aux restes… est un retour vers mes origines. Mon vaisseau envergué de salive. Je ne voudrais pas occuper un territoire usurpé. Ce squatt me va bien. Il est une main ouverte où je voyage. Ma maison me ressemble. C'est une jumelle de chiffons d'où sortiraient des museaux d'arbres qui s'accrochent comme moi aux griffes creusées par la plume sèche… aux taches et aux ratures. A tout ce qui est  corrigé par une écriture rouge et qui cherche à la prendre en faute… Ma maison… elle sait que je suis avant tout un étranger.

 

      Ecoute… écoute…

      Quand je suis rentré ce soir j'ai frappé plusieurs fois dans mes mains pour chasser les démons qui me guettent sous les tapis. Je suis vraiment un minable trouillard. Si seulement la voyeuse fantômale posait ses mains de laine sur mon cou. J'aimerais bien une petite fiancée… Je suis rentré soudain et le chat Aladin n'était pas là. Bien entendu… Il se fout pas mal des démons du désert le chat Aladin.  Issu de cérémonies bien plus lointaines les démons ne peuvent rien contre lui. Chaque soir ça recommence… Le désert de mon père Asikel me saute aux yeux… raïnî… mon fils… qu'attend-il de moi au juste ?…

      En face de ma porte le fennec rouge me dévisage. Un long rouleau de vent étend sa fourrure entre les poubelles de plastique poudrées de sable gris. Le fennec rouge est un compatriote mal logé comme moi. Son terrier tenu bien propre s'enfonce dans la bouche d'égout où les chiens ne pourront le rejoindre. A l'intérieur musarde un goulot de bouteille menaçant. Le fennec rouge me regarde avec bonté. J'hésite durant des minutes insupportables entre ses petits yeux noirs fixes et doux et la cruauté acérée du verre. Ici y a les deux… il faudra choisir…

      A peine rentré dans le ventre de la maison la figure imaginée de l'homme-silence tailladée au rasoir me saute dessus. Il ne me laisse même pas le temps d'enlever mes chaussures… J'avale une grosse boule de poils poisseuse de sang. Je recrache à chaque fois que j'écris l'histoire d'un homme au ventre lisse comme une fille après le passage des godasses sans lacets sur son sexe. Mais le vent d'ici a arraché la page à chaque fois que j'ai voulu l'écrire. Jetée par la fenêtre. Page lavée livrée aux goémons de l'oubli. Pourquoi ?…

      - Et à quoi ça servirait que tu saches ?… elle me dit la vieille Nur. Y a des choses qui n'font que du mal… mieux c'est de les laisser s'en aller…

       Quand même… si je connaissais ma date de naissance je cesserais de me dire que…

      - C’est ton histoire que tu dois inventer… Tu es un fils du Ghetto ça te suffit pas ?… La haine ça fait les hommes petits mon fils… Nur elle n’arrête pas de me répéter…


      Je vacille. Ma maison de paroles me berce dans le somptueux brasier des papillons. Les chaussures sont couchées sur le tapis de fleurs rouges. Incandescence coquelicot sous la peau de mes talons sèche et craquelée. Pourtant la chaleur ne me rejoint pas. Ne me rejoint pas… Malgré le froid je déboutonne ma chemise. Je serre de toutes mes forces dans mon poing le sceau d'agate suspendu à mon cou. Sur le cylindre de pierre est gravé le nom de mon totem. Il est le souffle de mes serpents. Ma haine de silex. Tout ce que je ne sais pas être encore. Mon innocence et ma mémoire. Mon secret d'il y a longtemps comme celui que garde la petite statuette d'argile modelée par les femmes au bord du fleuve.

     Je n'ai jamais su lire les signes. Je n'ai jamais su quelle part de mon histoire ils racontaient. C'est M’mâ Yao parce qu'elle est d'Afrique aussi qui pourrait me le dire. Déjà quand je la croise avec son couffin de linge sur la tête et l'enfant kangourou dans son dos elle prononce des phrases avant de repartir en chantonnant. Des phrases qui me permettront peut-être de déchiffrer la légende d'Asikel que je ne connais pas…

 A suivre...

- Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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