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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Lundi 1 mars 2010 1 01 /03 /Mars /2010 20:21

Lakhdar suite...

Masq.jpg

Droit d'asile fragile... Ma terre d'Afrique est nue sous les pieds des femmes… Comme sa chair est douce… Et comme le rire des fillettes revenant sans crainte du fleuve et s’accroupissant pour uriner entre leurs pieds est éclatant… Droit d’asile fragile… Coupé… Cousu… Coupé… Cousu… Ses graines de café vert… leur parfum suave qui monte aux lèvres…

 

Ecoute… écoute…

Lakhdar il est assis au bord du fleuve et il regarde les péniches goulues lourdes des graviers et du sable qui vont construire d’autres foyers en transit là‑bas plus loin au Nord… Ils ne seront pas sur les berges du fleuve… Lakhdar il le sait il l’a juré il ne quittera jamais les rives du fleuve où les silhouettes des troncs d’arbres géants et leurs visages sculptés se dressent figées pareilles aux grands chevaux morts des abattoirs dans leur robe de chair brune…

Ce jour‑là… Ces temps‑là… Ce lieu‑là…

Non !… Jamais il ne partira Lakhdar !… Jamais il ne s’en ira du vieux foyer qui croule avec lui avec les autres les ouvriers des chantiers et leur mémoire des cités d’la banlieue que personne écoute ! Lakhdar il regarde les formes floues qui dansent dessous la peau d’écailles boueuses ocre rouge du fleuve une danse de mort et de retrouvailles… Ya ! Ya ! Ya !… 

Tant qu’elles n’iront pas rejoindre le bled de l’autre côté… le petit chemin qui monte à flanc les tombes éparpillées le long de la colline au‑dessus de la mer… là où ils ont vécu leurs parents et les anciens avant… tous ceux de la tribu et les autres… Tant qu’ils n’iront pas aux portes de l’oasis… le petit cimetière avec les stèles de terre cuite bien alignées entre les murs de pierres crème sèches lavées du soleil et de sa lumière incandescente avec les orangers amers et les deux palmiers gardiens… Lakhdar il reste ici il veille !

L’oasis de Biskra c’est là qu’il est né Lakhdar le grutier du vieux foyer pourri Romain Rolland à Epinay‑St Denis il a tenu 50 piges avec lui et ses poteaux blacks… Son P’pa Mohammed il trimait au bled dedans un hôtel à l’entrée de l’oasis c’était des Européens qui l’avaient planté là ils avaient fui la guerre ça n’leur disait rien… Ils sont arrivés comme ça un jour… ce jour‑là… ils ont monté le bunker de béton deux étages avec la terrasse sur les dunes la chaleur… Mohammed il a été embauché avec Yema Zohra pour le ménage les courses le service… Ils étaient pas jeunes déjà… y avait quatre enfants les trois sœurs et Lakhdar le seul fils… ça aidait bien…

Non Lakhdar il partira pas c’est décidé !… Le foyer il a tout vécu là‑d’dans et ses poteaux Africains ils sont restés aussi longtemps pour envoyer le salaire aux villages eux ils repartiront un jour… pas tout d’suite… ce jour‑là… Il en arrivait si tellement des gars à l’époque qu’ils ont monté vite fait l’autre bâtiment tout contre et Lakhdar il a aidé pour la construction après les heures au chantier et Mahieddine et Ousmane…

Partir… Retourner… Y a des années de ça quand il était jeune et qu’il connaissait pas l’histoire des immigrés la sienne celle des autres qu’avaient fait le voyage avant lui… l’histoire de ce jour‑là au bord du fleuve… la mémoire du fleuve engloutie… celle que personne raconte… la mauv Recolte.jpg aise mémoire Lakhdar il la garde… quand il était jeune il l’avait répété des fois qu’il allait retourner ! Il allait pas laisser vieillir tout seuls Abu Mohammed et Yema Zohra dans leur petite maison à Biskra avec sa terrasse blanche où il regardait quand il était un moutard bien déluré la touffe bleue des palmiers au bout d’l’oasis…

C’était son p’pa qu’avait voulu qu’il travaille sur les chantiers parc’que c’était moderne et qu’le pays il allait avoir besoin de gars comme lui pour construire des quartiers neufs dans les villes au bord des ports… des immeubles qui sentent bon le crépit frais qui donnent sur des avenues larges bordées de palmiers et de bougainvillées… Lakhdar il a obéi appris à l’école ce qu’il fallait il a travaillé maçon et comme il savait lire il a continué… Quand il a été grutier Abu Mohammed était heureux et fier de son fils… Maintenant fallait lui trouver une femme… il y avait pensé avec Zohra… y avait une fille gentille justement une cousine on allait parler à son père il dirait pas non…

Et puis y a eu la guerre et les chantiers ils ont fermé les uns après les autres… Alors Lakhdar il est parti il a suivi le mouvement y avait pas le choix enfin peut‑être… Lakhdar il s’est jamais marié il a pas eu le temps… et il a pas eu les sous non plus… Le foyer c’est devenu chez lui sa maison au bord du fleuve et même si c’était une piaule minuscule avec les murs blancs nus dessus il a collé les cartes postales de l’oasis que ses vieux lui ont envoyées toutes celles qu’ils trouvaient il avait demandé pour se souvenir… Même si c’était pas un endroit reluisant avec les entrepôts autour ils s’étaient habitués aux couinements des lignes à haute tension… Cri ! Cri ! Cri !… qui galopaient au‑dessus d’eux l’été les fenêtres ouvertes ils entendaient le bruit des péniches qui écartaient les draps d’eaux vertes du fleuve… Tap ! Tap ! Tap !…

Avec Ousmane ils s’étaient inscrits ausyndicat ils lisaient les journaux ils apprenaient pourquoi les autres ils s’étaient battus et Lakhdar il se disait que peut‑êtr Etonnement de soi e s’il était pas parti et s’il avait su les choses à l’époque…

Lakhdar comme Ousmane il a envoyé l’argent à ses vieux tous les mois et maintenant ses sœurs elles habitent dans la petite maison de Biskraet leurs enfants aussi elles s’occupent… ils seront pas seuls…

     Mahiedinne sa femme est rentrée au bled avec les p’tits ils ont profité d’un oncle qui pouvait les prendre à bord de la Peugeot un break rouge qu’il a eu pas cher par un type de l’usine… une bonne combine !…

    C’est bien… Parc’que lui Lakhdar il sait qu’il ira jamais vieillir dans l’oasis… il peut pas… Au syndicat on lui a expliquél es 183 jours… pour avoir tes droits faut que tu restes ici un bout d’l’année sinon… Entre eux au foyer ils s’appellent les 183… pour rigoler…

    Les vieux ouvriers les immigrés maintenant qu’ils triment plus faut qu’ils pointent encore aux 183… C’est comme ça…


A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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