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Lakhdar suite...
Droit d'asile fragile... Ma terre d'Afrique est nue sous les pieds des femmes… Comme sa chair est douce… Et comme le rire des fillettes revenant sans crainte du fleuve et s’accroupissant pour uriner entre leurs pieds est éclatant… Droit d’asile fragile… Coupé… Cousu… Coupé… Cousu… Ses graines de café vert… leur parfum suave qui monte aux lèvres…
Ecoute… écoute…
Lakhdar il est assis au bord du fleuve et il regarde les péniches goulues lourdes des graviers et du sable qui vont construire d’autres foyers en transit là‑bas plus loin au Nord… Ils ne seront pas sur les berges du fleuve… Lakhdar il le sait il l’a juré il ne quittera jamais les rives du fleuve où les silhouettes des troncs d’arbres géants et leurs visages sculptés se dressent figées pareilles aux grands chevaux morts des abattoirs dans leur robe de chair brune…
Ce jour‑là… Ces temps‑là… Ce lieu‑là…
Non !… Jamais il ne partira Lakhdar !… Jamais il ne s’en ira du vieux foyer qui croule avec lui avec les autres les ouvriers des chantiers et leur mémoire des cités d’la banlieue que personne écoute ! Lakhdar il regarde les formes floues qui dansent dessous la peau d’écailles boueuses ocre rouge du fleuve une danse de mort et de retrouvailles… Ya ! Ya ! Ya !…
Tant qu’elles n’iront pas rejoindre le bled de l’autre côté… le petit chemin qui monte à flanc les tombes éparpillées le long de la colline au‑dessus de la mer… là où ils ont vécu leurs parents et les anciens avant… tous ceux de la tribu et les autres… Tant qu’ils n’iront pas aux portes de l’oasis… le petit cimetière avec les stèles de terre cuite bien alignées entre les murs de pierres crème sèches lavées du soleil et de sa lumière incandescente avec les orangers amers et les deux palmiers gardiens… Lakhdar il reste ici il veille !
L’oasis de Biskra c’est là qu’il est né Lakhdar le grutier du vieux foyer pourri Romain Rolland à Epinay‑St Denis il a tenu 50 piges avec lui et ses poteaux blacks… Son P’pa Mohammed il trimait au bled dedans un hôtel à l’entrée de l’oasis c’était des Européens qui l’avaient planté là ils avaient fui la guerre ça n’leur disait rien… Ils sont arrivés comme ça un jour… ce jour‑là… ils ont monté le bunker de béton deux étages avec la terrasse sur les dunes la chaleur… Mohammed il a été embauché avec Yema Zohra pour le ménage les courses le service… Ils étaient pas jeunes déjà… y avait quatre enfants les trois sœurs et Lakhdar le seul fils… ça aidait bien…
Non Lakhdar il partira pas c’est décidé !… Le foyer il a tout vécu là‑d’dans et ses poteaux Africains ils sont restés aussi longtemps pour envoyer le salaire aux villages eux ils repartiront un jour… pas tout d’suite… ce jour‑là… Il en arrivait si tellement des gars à l’époque qu’ils ont monté vite fait l’autre bâtiment tout contre et Lakhdar il a aidé pour la construction après les heures au chantier et Mahieddine et Ousmane…
Partir… Retourner… Y a des années de ça quand il était jeune et qu’il connaissait pas l’histoire des
immigrés la sienne celle des autres qu’avaient fait le voyage avant lui… l’histoire de ce jour‑là au bord du fleuve… la mémoire du fleuve engloutie… celle que personne
raconte… la mauv
aise mémoire Lakhdar il la
garde… quand il était jeune il l’avait répété des fois qu’il allait retourner ! Il allait pas laisser vieillir tout seuls Abu Mohammed et Yema Zohra dans leur petite maison à
Biskra avec sa terrasse blanche où il regardait quand il était un moutard bien déluré la touffe bleue des palmiers au bout d’l’oasis…
C’était son p’pa qu’avait voulu qu’il travaille sur les chantiers parc’que c’était moderne et qu’le pays il allait avoir besoin de gars comme lui pour construire des quartiers neufs dans les villes au bord des ports… des immeubles qui sentent bon le crépit frais qui donnent sur des avenues larges bordées de palmiers et de bougainvillées… Lakhdar il a obéi appris à l’école ce qu’il fallait il a travaillé maçon et comme il savait lire il a continué… Quand il a été grutier Abu Mohammed était heureux et fier de son fils… Maintenant fallait lui trouver une femme… il y avait pensé avec Zohra… y avait une fille gentille justement une cousine on allait parler à son père il dirait pas non…
Et puis y a eu la guerre et les chantiers ils ont fermé les uns après les autres… Alors Lakhdar il est parti il a suivi le mouvement y avait pas le choix enfin peut‑être… Lakhdar il s’est jamais marié il a pas eu le temps… et il a pas eu les sous non plus… Le foyer c’est devenu chez lui sa maison au bord du fleuve et même si c’était une piaule minuscule avec les murs blancs nus dessus il a collé les cartes postales de l’oasis que ses vieux lui ont envoyées toutes celles qu’ils trouvaient il avait demandé pour se souvenir… Même si c’était pas un endroit reluisant avec les entrepôts autour ils s’étaient habitués aux couinements des lignes à haute tension… Cri ! Cri ! Cri !… qui galopaient au‑dessus d’eux l’été les fenêtres ouvertes ils entendaient le bruit des péniches qui écartaient les draps d’eaux vertes du fleuve… Tap ! Tap ! Tap !…
Avec Ousmane ils s’étaient inscrits ausyndicat ils lisaient les journaux ils apprenaient pourquoi les autres ils
s’étaient battus et Lakhdar il se disait que peut‑êtr
e s’il était pas parti et s’il avait su les choses à l’époque…
Lakhdar comme Ousmane il a envoyé l’argent à ses vieux tous les mois et maintenant ses sœurs elles habitent dans
la petite maison de Biskraet leurs enfants aussi elles s’occupent… ils seront pas seuls…
Mahiedinne sa femme est rentrée au bled avec les p’tits ils ont profité d’un oncle qui
pouvait les prendre à bord de la Peugeot un break rouge qu’il a eu pas cher par un type de l’usine… une bonne combine !…
C’est bien… Parc’que lui Lakhdar il sait qu’il ira jamais vieillir dans l’oasis… il
peut pas… Au syndicat on lui a expliquél es 183 jours… pour avoir tes droits faut que tu restes ici un bout d’l’année sinon… Entre eux au foyer ils s’appellent les 183… pour
rigoler…
Les vieux ouvriers les immigrés maintenant qu’ils triment plus faut qu’ils pointent encore aux 183… C’est comme ça…
A suivre...
Et merci beaucoup pour ton commentaire si encourageant ! Souvent on se demande si ça fait plaisir à quelqu'un ce qu'on s'acharne à mettre sur le blog... S'il y a des gens qui y trouvent des choses et que ça les fait rêver. Alors si toi tu a découvert des pages qui t'ont plu c'est génial ! Louis aussi il est comme toi autodidacte et il dessine le soir après sa journée de boulot c'est dur des fois ! Mais je crois qu'on est tous des passionnés par ce qu'on fait et on aime le partager avec les autres. Et on a aussi un intérêt en commun pour l'Afrique ! Alors à bientôt sur ton blog. Dominique
PS : J'ai mis le lien avec ton blog dans la liste de nos liens, je trouve qu'il faut que les gens découvrent ton travail très chouette !
Merci beaucoup, c'est très gentil ! Dans ma liste des sculptures que j'aime j'ai oublié celle de la femme africaine avec son enfant : elle est tellement belle et on voit les méandres du bois sous la couleur ! Magique... C'est vrai qu'à plusieurs des fois on avance. Bonne soirée Dominique
Bonjour - c'est chez Quichottine que j'ai trouvé ce blog où je vois qu'il y a énormément de choses à découvrir - J'ai pris le temps de lire ce billet et je ne repartirai pas sans dire que cette obligation de vivre en France après tant d'années (toute une Vie donnée au travail ) est une Loi scélérate , une Loi faite par des voleurs pour garder le maigre argent des plus pauvres ! Je suis outrée par cette disposition qui esclavagise des Hommes et Femmes qui ont le droit le plus strict de finir leurs vieux jours dans le Pays de leur enfance ! Inch'Allah ! Bonne continuation à ce blog
Bonsoir,
Et merci de ton passage sur ce blog qui est une approche de notre culture populaire métisse. Oui cette loi est complètement monstrueuse mais elle existe bien et les vieux chibanis ( cheveux blancs en arabe ) ne peuvent le plus souvent pas retourner passer leur retraite au bled alors qu'ils ont trimé ici toute leur vie, car sinon ils perdent tous leurs droits... Voilà certainement comment on les remercie eux qui ont tout quitté et tout perdu en venant reconstruire ce pays après la guerre et qui n'ont plus nulle part où se dire qu'ils sont chez eux... Il y a un café social à Bellevile "Le Palikao" qui s'est ouvert afin qu'ils puissent se retrouver ailleurs que sur des bancs dans la rue pour communiquer et être moins seuls. Et le boycott du film "Hors la loi" est encore une des imbécilité abjecte dont nous avons la spécialité... A très bientôt et merci de ton soutien Dominique