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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /Fév /2010 20:29

Lakhdar suite...Eve--detail-2009.jpg
             Les femmes ont parlé longtemps… Aïssatou est d’accord… Fatou va partir avec Suah… elle va chevaucher l’écaille boueuse du seigneur crocodile pour remonter au milieu des pirogues à balancier le grand fleuve Casamance… 
          C’est la première fois que Fatou va quitter sa M’man et s’en aller loin de Boulom elle n’a pas peur… Fatou elle sait lire son chemin sur une carte elle sait écrire les noms des stations du train souterrain et les adresses des foyers quand ils sont perdus dans les rues d’la banlieue elle sait trouver les gares et les gens la comprennent quand elle leur cause… Fatou elle a acheté un cahier d’école quadrillé à la librairie de Ziguinchor pour noter chaque jour l’aventure de leur voyage au pays du docteur Nam !

Pendant que les femmes elles causent avec sa M’man à l’intérieur de la cour des femmes Fatou elle attrape la main de Suah et elles courent sur la peau de leurs pieds nus dans la forêt des manguiers et des fromagers… Elles courent jusqu’au tronc du plus gros des arbres et elles rient… Une odeur douce comme la graine de café vert leur monte aux lèvres… elles  lèvent le long tissus de couleur vive qui habille leur corps d’enfant chauffé par la course dans la poussière ocre rouge et elles s’accroupissent pour uriner soigneuses entre leurs pieds…

 

Ecoute… écoute…

Fatou s’est arrêtée à la hauteur de la porte du docteur Nam car ici il faut des portes pour qu’on entre pas dans la maison des hommes. A l’intérieur du foyer de Lakhdar c’est pareil y a des portes partout alors qu’on habite à cinq ou six la même chambre pêle-mêle avec les valises au-dessus de l’armoire et sous les lits ! A l’intérieur du foyer de Lakhdar y a pas même un p’tit coin où on peut s’accroupir et sentir son corps posé là contre la terre ocre rouge entre ses doigts de pieds…

- Fatou ! Fatou !… tes doigts de pieds parfum café sont si jolis… tous les hommes y z’en sont amoureux ! qu’elle dit chaque soir sa copine Suah en lui massant les chevilles et chaque doigt de pied un par un pour que Fatou elle s’habitue à la morsure noire de l’asphalte où ça n’se fait pas d’marcher pieds nus… Ici les sandales roses fines brûlent ses talons… Ici elles ne sentent plus la douceur de leur peau soyeuse se frotter contre la poussière ocre rouge d’Afrique…

Fatou lit sur la plaque clouée au milieu de la porte : « Docteur Nam. Chirurgie des organes féminins. »… Elle a pris la main de Suah dans la sienne comme si elles allaient courir jusqu’au tronc du gros fromager… En poussant la porte ça a fait une musique de pluie joyeuse frivole pareille que celle des carillons des boutiques chinoises de Ziguinchor… Drelin ! Dri ! Dri !… L’homme qui arrive il sort d’une pièce avec la lumière qui coule d’en haut… Elle est ouverte sur une cour intérieure un patio rempli d’orOrangers-aqua.jpgangers de bananiers nains qui débordent farandolent et des fougères aux feuilles trop longues qui se mélangent s’embarrassent avec l’eau d’une fontaine et les cailloux ronds blancs balancent de l’enchantement d’ailleurs milieu des murailles et du ciment des barres de la ville grise…

L’homme il leur tend la main et il les retient un moment dans les siennes… y a la bonne chaleur qui passe on dirait qu’il est bienveillant qu’elle se dit Fatou qui remarque la couleur bizarre de ses yeux quand ils restent posés sur elle C’est du gris transparent comme les coquillages qu’on ramasse dans la vase des bolongs et qu’on mélange au ciment pour construire les cases et la lumière elle se reflète dedans liquide argentée… Il se penche un peu… Il est grand pour un Chinois qu’elle pense Fatou… et il a la peau mate… des cheveux frisés qui descendent longs dans le cou…

‑ Vous êtes Fatou… et vous Suah ?… qu’il demande… il les regarde… il se trompe pas…

‑ Comment vous savez ?… elle dit Fatou avec l’étonnement et encore ses yeux ils la fixent… ils sourient en dedans presque pas… Il répond rien… Il parle à Suah il la rassure il explique des choses avec des mots simples… des mots du corps que personne dit au village même pas dans la maison des femmes… des mots de la peur de la souffrance de la honte… Quand c’est compliqué Suah elle regarde Fatou qui traduit… Elle pourra l’accompagner pour les examens avant… elle sera pas toute seule quand elle se réveillera… elle l’aidera pour les pansements au début… Elle va s’endormir et tout ira bien… Il s’occupera d’elle… il s’occupe de tout il est là… Si elle est d’accord…

Il lui tient les deux mains encore longtemps… il ne faut pas qu’elle ait peur… Suah dit qu’elle n’a pas peur… elle est d’accord et Fatou c’est comme sa sœur alors…

Docteur Nam regarde Fatou avec les yeux gris des coquillages du fleuve Casamance…

‑ Et vous Fatou ?…

Fatou elle explique que non… elle a pas traversé le rituel d’initiation… elle n’est pas une fille du clan et sa M’man déjà… Fatou parle avec fierté d’Aïssatou la rebelle… de l’école de Boulom où elle était la seule fille… de son Gran p’pa le griot du village qui lui disait que c’était bien qu’elle apprenne la lecture des livres et qui lui racontait les histoires et les légendes du seigneur crocodile du singe et du crapaud… C’est son Gran p’pa qui l’a emmenée la première fois à la librairie de Ziguinchor la meilleure celle où les collégiens des quartiers riches achètent des livres avec des photos que Fatou elle feuillousmane-sembene-petit.jpgette jusqu’à ce que ça soit l’heure et que la petite cloche de la fermeture carillonne… Drelin ! Dri ! Dri !…

Fatou elle raconte l’ami de son Gran p’pa qu’est un écrivain Ousmane il s’appelle… mais d’abord c’est un homme qui fait des films sur le pays de Fatou au bord du fleuve Casamance et sur l’histoire des gens… et les gens des villages ils jouent comme de vrais acteurs… il leur apprend et s’ils donnent tout alors… Il est déjà venu dans son village à Boulom et le prochain film…

‑ Tu habites avec ta M’man dans le village de Boulom tout près de la forêt des manguiers ?… qu’il l’interrompt Docteur Nam et Fatou elle remarque qu’il la tutoie…

‑ Vous connaissez Boulom Docteur Nam ? qu’elle demande Fatou en songeant d’un coup à ce que lui a confié Aïssatou avant de partir de l’autre côté du fleuve Casamance…

‑ Oui Fatou… j’ai été en coopération à Ziguinchor il y a… hum… tu n’étais pas née alors… j’étais un jeune médecin… et je connais aussi Ousmane Sembène… c’est un type formidable… un grand réalisateur africain !…

Docteur Nam a une expression étrange fugueuse comme une bande de colibris au‑dessus des eaux des bolongs et le coin de ses lèvres tremble un peu quand il remarque que les yeux de Fatou sont bridés léger léger au bord des scarifications trois lignes orangées qui s’envolent vers ses tempes et ses petits cheveux crêpés…   
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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