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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /Fév /2010 21:12

Lakhdar la suite...
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          Ailleurs !… Oui c’est tellement ailleurs ici sauf la misère mais elle est grise… grise comme le ciment rugueux sous les doigts des barres où les gens ils crèchent… comme les murs des halls et les marches des escaliers… Quand tu te retrouves là au début il te manque quelque chose et tu mets un peu de temps les matins où tu te lèves très tôt par l’habitude que tu as prise que tu dois gagner le soleil de vitesse tu dois te lever avant que le rose brûlant se coule entre tes épaules !… Tu mets un peu de temps à te dire que c’est comme si les sorciers jaloux qui veillent sur les termitières géantes t’avaient retiré les couleurs de tes yeux… Oui ici c’est un pays en noir et blanc en quelque sorte elle songe Fatou…

          C’est ça maintenant elle y est dans le pays à l’autre bout du fleuve mais y a plein d’ombres qui marchent qui vont on ne sait pas où qui ont l’air enfermées à l’intérieur d’une carapace plus épaisse que celle du seigneur crocodile… Pour Fatou et pour Suah comme pour toutes les filles qui arrivent d’Afrique y a une raison grave d’être là… Oh non ! c’est pas pour du travail qu’elles sont venues elles auraient jamais fait le voyage vu que la région autour de Ziguinchor avec ses lagunes ses mangroves ses rizières et ses bancs de sable recouverts de palmiers de cocotiers de manguiers de flamboyants et ses bolongs où les poissons ils remontent loin à l’intérieur des eaux de terre c’est une mère nourricière très bonne… Non c’est pas pour du travail ni pour une meilleure vie ni pour de l’argent comme d’autres la plupart qui arrivent de l’Afrique aujourd’hui dans ce pays où les gens ils se débrouillent entre le gris des blocks béton et le noir des trottoirs des parkings des rues aussi…

 

          Ecoute… écoute…

          Assise au bord du fleuve la grande déesse de terre que Fatou a gardée dedans de sa mémoire répète les paroles de sa M’man le soir quand la lueur de la nuit violette sur les bolongs lui manque… 

          ‑ Ton corps il est comme la fleur de café blanche qui grandit à l’intérieur de la graine noire éclatée… Elles ont toutes les deux le même corps qui nourrit les grands parfums du monde…

          Quand elle l’entend le chant de sa M’man Fatou elle se souvient de la cour qui reliait les trois maisons des femmes où elle a grandit en un rectangle de murs couverts de terre blanche et à l’intérieur c’était à la fois ouvert et fermé… Y avait pas de portes ni de fenêtres pour séparer du monde dehors aux ouvertures qui picoraient les parois de torchis et les habitants de la cour ils pouvaient entrer sortir d’un côté de l’autre… Les enfants ils avaient la liberté de courir avec les chevreaux et les poulets sur la terre sèche qu’on balayait et le mur d’entrée avait une trouée assez vaste pour laisser passer un âne et sa charrette…

          A l’intérieur de la cour des femmes si tu  entres tu as la protection sur toi et la bienveillance que sa M’man la maîtresse… la plus ancienne elle a décidé mais Fatou vu qu’elle a pas encore grandi elle croit que c’est comme ça toujours… Elle ne sait pas que sa M’man en prenant le parti des jeunes filles est une rebelle pour le clan et pour les hommes du village…

          ‑ Ma terre d’Afrique est nue sous la peau fraîche des pieds des femmes… Ya ! Ya ! Ya !… Mais la termitière rouge de Boulom est cimentée de salive… Elle pèse lourd sur moi… Des petits êtres par milliers l’habitent de leur corps informe et identique…

          ‑ Ton corps Fatou est comme la fleur de café blanche à l’intérieur de sa graine noire séchée et l’odeur amère des braseros de branches au bord du fleuve… Ya ! Ya ! Ya !… 

          Il y a ici d’immenses termitières cimentées de désirs humideseul-et-ta-solitude.jpgs qui rendent chaque pas plus fou et plus inquiétant… Après tant de pas dans la ville et ses faubourgs elles sont allongées toutes les deux sur le lit bas de la chambre qu’elles partageaient au foyer des femmes célibataires d’une banlieue pleine de gens comme elles… pleine de gens venus d’Afrique… A l’intérieur du foyer y a des femmes vêtues du boubou traditionnel comme sa M’man qui partent le matin très tôt aux entreprises de nettoyage ou la nuit… des jeunes avec un ou deux p’tits qui cherchent à se faire embaucher dans les boutiques de fringues ou chez les coiffeurs et les maquilleurs Afros… des filles pas plus vieilles qu’elle et sa copine Suah qui font la prostitution pour les gars des foyers elles se paient des coiffures pas croyables des nattes épaisses avec des mèches de couleurs ocre rouquines et safran… des mini jupes en cuir rouge des collants résille violets et des bottes cuissardes argentées…

 

          ‑ Ma terre ocre rouge d’Afrique sous les pieds frais des femmes qui vont chercher l’eau au fleuve dans les cuvettes en plastique multicolores… qu’elle chantait sa M’man…

          - Vrai Fatou !… tes pieds sont plus tendres que le coton des pagnes de Boulom… On n’dirait pas que tu as tant marché…

           - Vrai Fatou !… tu as un grain de café vert entre les cuisses qui sent bon !… qui sent bon !… elle lui disait sa M’man en riant…

          Sa M’man elle lui a rien dit de son histoire d’abord et de la lutte qu’elle a mené pour faire respecter le Moolaadé dedans la cour formée par les maisons des femmes au cœur du village… Protégée par la force des épaules blacks d’Aïssatou Fatou a la peau claire échappe à la cruauté du rite de la salindé et à l’initiation des filles… Droit d’asile fragile pour un corps de fillette à l’intérieur d’un corps de femme !… Les maisons d’argile cuites au bord du fleuve st-te-fille-petit.jpgont blanches comme les pagnes de la circoncision…

          ‑ La termitière rouge de Boulom est cimentée de salive. Je voudrais la secouer de moi… Ya ! Ya ! Ya !…

          Le village de Boulom appartient aux femmes. Ce sont elles qui apportent l’eau du fleuve dans les cuvettes en plastique multicolores… Ce sont elles qui couvrent doucement les enfants de mousse et de fleurs de coton dans l’eau des cuvettes en plastique rouges jaunes vertes orange… Ce sont elles qui pétrissent les galettes avec des gestes lents et joyeux en puisant l’eau des calebasses peintes de couleurs vives…

Le village de Boulom appartient aux femmes. Ce sont elles qui font les gestes amples de la vie.
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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