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La reine des miroirs suite...
Au moment de repartir Virgile avait vu qu'heureusement c'était la lune pleine et ravie comme un encrier qui a
renversé l'encre du ciel autour de lui…
Ça serait facile de trouver son chemin parmi les ruelles des Blocks. Il avait profité du remue-ménage à
l'intérieur de la baraque où chacun parlait à tout le monde et pareillement pour s'esquiver rapide du côté de l'escalier peint en jaune jusqu'à la palissade où Yvon le camarade qui avait laissé
Yahya à ses songes nocturnes reprenait lui aussi le chemin des petites maisons ouvrières. Dans la compagnie d'Yvon le camarade Virgile se sentait en sécurité parce qu'il avait des mains larges
d'ouvrier qui savaient prendre les choses avec gravité et y porter de l'attention…
Et puis ça lui donnait le temps d'imaginer ce qu'il allait recevoir comme accueil quand il se pointerait à l’intérieur de la cuisine de la petite maison… Elle devait déjà préparer sa vengeance entre cruauté et désespoir. Oui ce soir il avait bien le temps d'y penser…
Yvon le camarade a rien dit et lui non plus jusqu'à ce qu'on arrive au lieu de la séparation et qu'on entende Sba-nam-bâ la lapine préférée battre le tambour sur le bidon de tôle éventré en message de bienvenue… Sba accueillait à chaque fois Yvon le camarade en musique d'Afrique par affection à son égard.
- Bonne nuit fils !… et si tu as envie de venir faire un clin d'œil à Rimb' te gêne pas…
Yvon le camarade a posé sa main sur l'épaule de Virgile et Virgile a senti qu'il pourrait peut-être un jour grandir lui aussi…
En remontant vers la maison aux trois arbres-lilas il pensait à cet étrange voyageur du Harrar dont Yvon le camarade était l'ami et à "la Mother" qui pesait sur lui comme un couvercle de fonte…
Sinbad !… Sinbad !…
Virgile n'avait pas eu à parler pour que Sinbad s'aperçoive de ses mimiques affolées dans les rangs du collège et des bonds qu'il faisait tel un diable en se retournant avec fureur tandis que les autres s'enfuyaient hurlant de rire et croassant… Croa !… croa !… Les corbacs étaient les seuls oiseaux qui chassaient les piafs de Sinbad cruellement… Sauf lorsqu'il sortait accompagné du crapaud Kee-Bock car tout le monde craignait la présence nauséabonde et malfaisante du boiteux…
Alors sans rien dire Sinbad avait pris la place dans les rangs juste derrière Virgile qui s'était mis lui aussi comme les habitants de la Medina à s'habiller de tissus amples de couleurs vives ce qui rendait les autres encore plus agressifs. C'était devenu peu à peu un jeu entre eux que Sinbad avait inventé afin que Virgile oublie la glissade des doigts obscènes sur sa peau au goût de cerise. Dès que les rangs se formaient Sinbad délaissant ses oiseaux qui attendaient parmi les autres piafs des rues son retour en se chamaillant posait ses mains sur les hanches de Virgile et tous les deux se déplaçaient ainsi en une danse provocante qui les faisait pouffer de rire.
M’mâ Zoulika qui avait un sale caractère comme on l'a déjà constaté n'appréciait pas que Sinbad le taggeur d'oiseaux emmène partout avec lui ce drôle de garçon que Kenza semblait regarder particulièrement bien qu'il soit aux yeux de M’mâ grotesque de maladresse. Mais vu que sa générosité naturelle et débordante finissait toujours pas attirer le monde au creux de ses larges mamelles elle a été un jour de marché d'abondance pendant l'attente des autorisations marchander une pièce de tissu bleu nuit où se baladaient de petits soleils blancs rigolards afin de coudre à l’intention de Virgile un pantalon et une veste qui lui donneraient enfin l'air d'un prince…
- Y peut pas rester dans c't'état… c'est malheureux qu'à son âge on dirait encore un chiot qu'a pas grandi !… C'est mauvais pour tout l'monde ça… Ouais… c'est mauvais…
Elle grognait entre ses dents devant le vieux Yahya qui acquiesçait en hochant la tête.
- J'comprends pas que l'institutrice elle voie pas que son garçon il se fait moquer par les autres… et même qu'ils le traitent de… bon enfin ça nous r'garde pas…
Comme elle interrogeait Yahya du regard il répondit que non ça ne les regardait pas en tournant la tête de droite à gauche… mais que…
Depuis toujours Virgile avait été habillé par elle de manière ridicule et il n'avait pas protesté. Les culottes beaucoup trop longues de l'école des filles et les pull-overs dont les manches lui tombaient au ras des ongles s'étaient transformés ensuite en pantalons beaucoup trop courts et chemises de son père les manches rognées au collège où c'était la mode des jeans balayant la poussière bleue des rues et des tee-shirts fluos à paillettes… tenues d'Indiens préparant la grande colère… Virgile qui se faisait moquer pour ça ou pour des raisons qu'il ignorait s'était doté du pardessus afin de compléter le déguisement car il sentait que rien ne s'arrangerait en sens inverse. Cultiver l'imposture c'était au fond plus à sa portée et ça demandait moins d'efforts.
Une fois qu'il avait pu obtenir les "Flight Foot" il s'était senti presque clown avec les godasses aux ailes qui dépassaient de la traîne du pardessus mais elles lui permettaient de courir aussi vite que Sinbad au long des ruelles de la Cité des Blocks lorsqu'ils allaient ensemble écouter les histoires d'Yvon le camarade et de M’mâ. Sinbad venait l'attendre selon un processus convenu entre eux au croisement des petites maisons ouvrières et du terrain vague et comme elle avait compris depuis ce soir-là qu'il ne lui appartenait plus elle le laissait partir avec une hautaine indifférence qui lui faisait quand même un peu de mal. Sans doute elle avait pris un nouvel amant car il trouvait à nouveau des petites culottes de soie rouge sur la pile de linge sale que le lapin blanc surveillait en somnolant les nuits de lune pleine… Oui sans doute…
Sinbad !… Sinbad !…
C'était peu de temps après que Sinbad ait quitté le collège sa parure d'oiseaux piaillant autour de lui… Zaouit !… zaouit !… cri !… cri !… cri !… piaou !… que la chose avait failli se produire… Il s'agissait d'un soir où Virgile qui n'avait pas rendez-vous avec Sinbad était resté dans la cour du collège assis en compagnie d'un livre d'Yvon le camarade grâce auquel il oubliait qu'elle allait encore lui faire une scène parce qu'il l'avait à son tour abandonnée. La Reine du miroir sa mère ne se décidait pas à le lâcher enfant-dauphin aux eaux voluptueuses du fleuve qui l'enlaçaient et parmi lesquelles avec Sinbad et Kenza il jouait parmi les tourbillons de feuilles tombées et de vases vertes amères.
A suivre...
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