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Des “ pas grand-chose” devenus des hommes heureux…
En fouillant dans la bibliothèque de Louis où toutes les trouvailles sont possibles je suis tombée dans cette journée de grosse fatigue du genre de celles qui suivent les moments où on se mobilise à fond comme ça a été le cas ce samedi pour nous autres diablotins vu qu’on était à
Epinay, dimanche 18 novembre 2007
Là-dedans j’étais sûre de trouver ce que je voulais pour me donner l’énergie qu’il faut dans mes écritures de mémoire où je traîne un peu les pieds et où pourtant j’en ai des trucs à raconter puisque ça se passait justement dans les années 68-70 et plus qui font tant causer et dire n’importe quoi de nos jours… Et puis Bukowski c’est un type qui écrit dans un de ses poèmes que si on n’va pas jusqu’au bout c’est pas la peine alors on n’va pas s’en priver pour sûr ! Je sais vous me direz que parfois ses histoires à Bukowski ouais… parfois c’est un peu glauque et puis il était bien destroy comme gus alors en c’moment c’est pas forcé de ça qu’on a envie pour se redresser les poils sur le dos et foncer tout droit dans le tas de pavetons qu’on pourrait utiliser pour dégommer quelques-uns des pantins fantoches qui nous narguent…
C’est vrai que nous on aurait plutôt choisi dans nos Cahiers des Diables bleus de s’installer parmi les contes d’Afrique et de dériver au gré de nos utopies douces légères pour n’pas se laisser marquer au fer des discours qui traitent la zone vu que nous autres on la connaît et qu’on l’aime… mais Bukowski avec son écriture dessoudée et violente il matte la vie en face avec ses cuissardes rouges et ses bas nylons et c’est bon !
“ Ainsi donc c’était ça qu’ils voulaient : des mensonges. De beaux mensonges. Oui, c’était ce dont ils avaient besoin. Les gens étaient bêtes. Pour moi, tout allait être facile… ”
Il écrit ça Bukowski au début de son bouquin des Souvenirs d’un pas grand-chose quand leur professeure de littérature demande aux gamins de sa classe de 7ème d’écrire la visite du président Hoover et que lui il sait qu’il va devoir l’inventer… Ces mots-là ils m’ont fait penser à ceux de Deleuze sur le réel vrai le réel authentique qui est venu percuter la tronche des gens dans l’année de 1968 alors qu’on n’parlait surtout que de l’imagination… mais le réel on le découvrait on était en plein dedans on s’en barbouillait partout c’était la fête de la réalité reconquise enfin par ceux à qui elle n’cessait pas d’échapper… La réflexion de Deleuze et cette phrase de Bukowski c’était pareil !
Bukowski il a onze piges dans le bouquin au début Henry le même prénom que son vieux qui le tabasse à coup de cuir a affûter son rasoir coupe choux comme celui de mon grand-père le conducteur de locomotives mais moi on n’m’a jamais tabassée… donc son vieux qui le frappe sur le cul à chaque fois qu’un poil de la pelouse qu’il doit tondre le samedi dépasse et à chaque fois que ça lui tombe sous la main n’l’aurait jamais laissé aller voir le Président Hoover un samedi justement… Alors Henry qui a onze piges il invente vu qu’il a pas le choix et qu’il faut écrire sa rédaction sinon ça sera encore les coups de cuir sur le cul et ça fait trop mal la haine des autres à c’point-là et pourquoi quand t’es p’tit et qu’tu n’leur as rien fait… et même après ça continue… ça les amuse je m’rappelle moi aussi j’aurais voulu qu’on m’laisse tranquille mais y en avait toujours qui rappliquaient et qui te démolissaient tes châteaux de sable ocre rose rien que pour le plaisir…
Mais les pères les dégâts qu’ils ont faits dans les générations comme la nôtre… c’est terrible et pour ça qu’on a pas forcé aujourd’hui envie de se souvenir d’eux et d’en écrire des tas sur le sujet… Nous autres les mômes nés dans les sixties par là on a été gâtés pas de doute avec nos vieux qui s’étaient farcis la guerre à l’âge de Bardamu dans le Voyage de Céline et ça faisait qu’ils nous en voulaient de notre tranquillité à nous gonfler les joues de malabars bulle rose bulle verte paf ! pif ! et de leur balancer leur vieux monde rance qui sentait les pieds sales et les chaussettes moisies entre les pattes… Ils nous en voulaient de n’pas avoir l’bonheur de trimer comme eux à 14 piges… beaucoup d’entre eux c’était des ouvriers ceux que j’ai connus les darons de mes copains faudrait pas croire et ils étaient pas heureux de nous voir traîner par chez eux…
Ce qu’ils prenaient dans les usines aux 3/8 c’était des ouvriers mais plus de la belle ouvrage des ouvriers des cadences qui te brûlent la peau et que tu n’vois même pas c’que tu fabriques là à la finale et le mépris qu’avaient les autres pour ce qui leur sortait des paumes ils nous le renvoyaient zouh ! pleine figure des mots qu’on prenait comme des coups de poing qui font naître des rubis au coin des lèvres… Nos vieux ils étaient pas instits comme celui de Leïla Sebbar et d’autres amis écrivains d’Algérie que j’ai connus après… non… plutôt comme celui de l’ami Louis ils faisaient n’importe quel boulot qui leur bouffait toute la force de leurs corps que la guerre leur avait pas croquée une veine ! et s’il n’leur tombait pas une flèche de grue sur le ventre ou s’ils se niquaient pas les doigts dans l’emboutisseuse c’était des gros veinards ! Certains ça les avait rendus un peu oufs un peu murés à l’intérieur de leurs bunkers de béton gris et s’ils avaient la haine des fois c’était la baston dans l’gourbi… alors nous autres la famille pour le dire on n’la pas en bonne amitié c’est vrai…
Henry il a onze piges et faut qu’il imagine l’histoire du Président Hoover comme s’il y était et vu que c’est la première fois qu’il s’y colle il n’se doute pas que la tondeuse le cuir à affûter la haine de son père et le mépris des gens pour ceux qui ont des paluches d’ouvriers ou de clochards… tout ça va lui permettre de plonger ses paluches à lui en plein au fond ocre rouge chaud épais où grouille tourbillonne vrombit la poésie d’un monde qu’on n’voit pas alors qu’il est juste dessous de l’autre qui l’écrabouille en assoyant son énorme derrière dessus…
Henry il a onze piges et en écrivant son premier mensonge poétique sa première histoire sur les feuilles en friche de sa copie d’école il n’prémédite rien il n’sait pas c’qui l’attend et que la proffesseure de littérature quand elle lit son récit devant les autres qui le prennent d’habitude pour un crétin lui refile le tuyau précieux des chercheurs d’or quand elle lui dit que c’est parce que ça n’est pas “ vrai ” que c’est “ remarquable ”… Rien que la question déjà elle paraît grotesque à Bukowski vu que c’est quand on croit qu’on invente au moment où on est dans l’émotion de quelque chose qui nous émerveille là-bas de l’autre côté d’une vitrine et qu’on devine les contours et qu’on approche à pas de loup pour mieux sentir c’que ça nous fait… ouais… c’est lorsqu’on est tellement pris par ça qu’on a plus envie de bouger de là qu’on l’écrit qu’on la dessine qu’on la barbouille la réalité plus authentique que tout le pataquès qui nous occupe le terrain et qu’on se perd dans ses replis crasses et nos douleurs pas supportables…
C’est comme ça que ça commence toujours j’imagine… c’est comme ça que ça a commencé pour moi aussi… on est dans la rue d’une Babylone de banlieue quelque part… y’a des vitrines partout mais les vitres sont opaques pour nos yeux à nous les hiboux de la nuit… Et de l’autre côté on n’voit pas les choses formidables que tout l’monde voit… alors on ramasse le premier caillou blanc et rond qui nous traîne entre les pattes et on le balance dans une vitrine pour voir… juste pour voir…
C’est comme ça ouais… Les autres le réel ils le matent tout l’temps à travers des vitres ils peuvent ça leur suffit… nous les hiboux de la nuit le réel on le prend en plein museau à vif et on lui tire au milieu de sa boutique explosée tous ses joyaux et forcé c’qu’on raconte gribouille magine après ça les étonne un peu vu que si on était resté de l’autre côté des vitres de la Babylone de banlieue comme eux le réel on en aurait qu’une image brouillée souillée givrée… de l’autre côté des vitrines alors… toujours…
Raconter des “ mensonges ” pour nous autres les hiboux c’est facile comme le dit Bukowski une fois qu’on a pété la vitrine et même de la péter et de ramasser le caillou ça n’est pas dur vu qu’on a pas le choix… C’était la seule façon pour s’échapper se sauver de ce qui autour… la cruauté la bêtise des gens à force de nous pousser de nous mettre des coups de cuir sur le cul nous a coincés contre une des vitrines et Vlan ! c’était ça ou mourir de peur mourir d’ennui mourir de désespoir alors… Vlan !
C’est drôle parce qu’en Mai 68 tout ce devenir révolutionnaire qui nous arrivait déboulait pareil à une grande marée avec ses vagues de couleurs qui ne s’arrêteraient pas toutes les couleurs qu’on voulait qui remontaient comme un drap léger un cerf-volant et sa voile transparente d’aquarelle on croyait vraiment que c’était le début de quelque chose qui ne s’arrêterait plus et que les vitrines on allait une bonne fois les faire exploser et qu’y aurait plus rien qui séparerait nos corps de la magie du réel… C’était pour ça qu’il y avait tant de pavés qu’on arrachait à la peau des rues et dessous c’était du sable pour marcher dedans pieds nus tout le temps qu’on voudrait et écrire l’histoire des hommes heureux… continuer d’écrire l’histoire en mettant l’empreinte de nos pas dans celle des vieux qui nous vient de loin l’histoire la leur la nôtre… continuer loin là-bas d’écrire l’avenir rebelle des hommes heureux…
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