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Petites chroniques
Mardi, 11 septembre 2007 Le grand voyage d’Ali
D’habitude ces petites chroniques racontent l’histoire de la cité d’Orgemont à Epinay et de nous autres qui y vivons comme nous pouvons… Mais cette fois-ci vous ne m’en voudrez pas s’il s’agit d’une autre cité d’Epinay, la cité de La Source, le drame qui nous touche tous oblige… Bon, pas question de raconter l’histoire d’une cité où on n’vit pas ça serait du chiqué comme on en lit partout ! Mais depuis la semaine dernière vous savez tous que notre ami Ali le personnage principal et fabuleux du film de Chantal Briet Alimentation Générale s’est fait planter dans son épicerie comme l’a dit une dame qui habite La Source…
Depuis ce jour pas croyable et maudit du mardi 4 septembre y a pile une semaine on essaie de survivre vaille que vaille à notre peine et à cette imposture épouvantable du destin et on se débrouille en y croyant pas vraiment… enfin comme ci comme ça… Mais ce matin on a dû arrêter de se la raconter vu qu’c’était le grand voyage pour Ali qui l’attendait vers l’Algérie où il est né et où il va rejoindre la grande lumière solaire du Sud…
Ce matin ils étaient très nombreux les Spinassiens et tous ceux venus d’ailleurs pour faire encore un signe à Ali avant son grand voyage et c’est là qu’on a vu qu’un être généreux qui aime les gens n’est jamais seul… Drôle d’endroit que je me suis dit cette chambre funéraire des Batignolles juste sous le périph entre Clichy et Saint-Ouen adossée au cimetière qui a le même nom et qui serait plutôt un lieu de douceur au début de l’automne comme ça avec ses platanes très hauts à peine ocre au-dessus de nous. Ouais… drôle d’endroit tout petit face à la foule qui n’arrêtait pas d’arriver et de descendre des cars des voitures et aussi ceux comme moi qui étaient partis tôt avec leurs pieds pour avoir le temps…
Jamais j’ai eu autant l’impression que ce matin de ressentir dans les tripes et dans le cœur tout chamboulé c’que c’est qu’une cité de banlieue avec ce qu’elle a de vraiment formidable et que j’aime trop ! On aurait dit que les gens ils étaient venus de partout et qu’ils trouvaient ça évident d’être là ensemble et qu’ils étaient plus différents… J’ai repéré d’abord un groupe de grands Blacks d’Afrique en boubous et à l’écart beaucoup de gens d’origine d’Afrique Noire qui étaient venus ensemble ou seuls des jeunes femmes très belles habillées à l’Européenne ou pas plusieurs garçons avec les dread locks…
Les Maghrébins eux ils étaient tellement nombreux qu’on n’pouvait pas dire qui du Maroc de Tunisie ou d’Algérie des femmes d’abord plein et une vieille djida avec la gandoura bleue qui s’appuyait sur une canne et qui semblait perdue au milieu d’tout ce silence si lourd… Certaines comme celles de mon enfance à Aubervilliers avec le petit foulard de couleur transparent et les tatouages bleus et derrière les hommes qui se connaissent tous et se saluent les plus vieux avec le costume impeccable et la cravate eux aussi je les reconnais… ils ont le même air grave et résigné qu’à chaque fois qu’on leur a fait du mal… un air doux et bon… des vieux kabyles peut-être ?…
Bien sûr j’pourrai pas les dire tous j’en oublierai et ils ne m’en voudront pas… On était tellement plein d’émotion et de désarroi… Des Français d’ici y en avait aussi pour sûr des amis d’Ali de la cité et des voisins des autres cités comme la nôtre je les ai reconnus mais eux ne me connaissent pas… pas tellement… Des gens simples habillés comme pour aller au turbin et qui ont pris leur matinée parce que c’était obligé sinon ils auraient pas pu continuer à vivre après comme il faut… Ouais… les gens qu’habitent dans une cité de banlieue on se reconnaît facile… on n’fait pas dans le chic dans le branché pas les moyens !… Enfin on a notre style hein faut pas croire mais pas un style de matuvus du tout !
Et puis y avait des personnes venues de Paris ou de banlieues plus rupines mais ils étaient tellement noyés dans le peuple des gens des banlieues comme la nôtre qu’en fait on les voyait presque pas et puis eux aussi ils étaient ensemble avec nous… Parc’que l’amitié et la bonté humaine ça relie les gens entre eux très fort et ça il l’a réussi Ali avant de partir c’était plein d’amour à craquer là-dedans ça en faisait vibrer les troncs des grands arbres de contentement… Y avait même un ou deux Juifs pratiquants eux qui pourtant ne s’mêlent pas d’ordinaire aux autres… Et ça faisait drôle de les voir aller et venir à côté d’un garçon qui portait un Jean brodé multicolore et une casquette avec la veste treillis et le visage du Che dessus… Mais eux aussi ils étaient ensemble…
La seule chose qui pesait vraiment trop sur nous c’était le silence… ouais… le silence c’est pas bon quand on est malheureux ensemble ça écrase… On aurait dû chanter sûr qu’il aurait aimé ça Ali lui qui chantant drôlement bien comme on voit dans le film… On aurait dû chanter mais on a pas osé… dommage !… Quand je suis sortie dehors j’ai vu des jeunes avec le sweet et la capuche qui attendaient et qui étaient là de l’autre côté de la rue parc’que dedans c’est trop… eux aussi ils étaient ensemble avec nous…
En reprenant le métro moi j’avais dans la tête les cérémonies de deuil en Algérie que mes amis Algériens m’ont tant raconté avec les chants les histoires qu’on se dit les verres de thé à la menthe qui circulent les p’tits qui jouent et même les rires et les cris pour faire sortir les djenoun du désespoir et de la peine…
Bon voyage Ali vers le paysage solaire de ton enfance et de tes rêves… Tu ne nous quitte pas ta présence rayonne dans nos cœurs obligé !
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