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En plein vol suite
"Les gouines !… les goui-neuh-euh-euh !…"
Dans notre dos les feux fuyants des balles mensonges claquent sec. Je sens un poids sur mon cou comme si un animal était venu brusque s’y accrocher soudé à ma peau… Il me tire vers la petite herbe drue et je dois lui résister et tout me dit qu’y a pas de raison… Non… pas de raison qu’on puisse m’expliquer de me laisser prendre par une bête dont je n’ai pas idée de ce qu’elle me veut…
La main de Caroll qui tremble doucement comme une feuille fragile d’un des pommiers qu’elle appelle déjà à la rescousse depuis un moment me supplie de ne pas faire ce que j’ai entrepris il y a quelques mois à force d’en avoir bavé de leur bêtise à la tête de pintade dodelinant et aux chaussures laides et lourdes. La main de Caroll me demande tout bas de ne pas leur tenir tête… La main de Caroll était bonne et chaude au creux de sa paume.
Nous petites comme deux hermines chassées de la cour par les deux syllabes sautillantes qui nous rendaient obscène chaque goûter d'une barre de chocolat noir que je lui donnais. Car je ne pouvais pas manger et mon pain non plus.
Nous ne percevions rien de ce qui se tramait en dessous parce que nous étions seulement des vierges royales emprisonnées. La carapace de la sale petite musique nous asphyxiant nous a tenues longtemps. Des colliers de ses rubis noircis nous serraient la gorge à pleurer. Chacune sans sa main dans l'autre main puisque c'était défendu pour déflorer le corps silence épaissi de son jumeau vitré. Seuls nos cheveux d'arbres se parlaient.
Nos lèvres de velours noir se taisaient lorsque nos sexes minuscules fabriquaient des chemins de coquelicots cloués dans nos draps. Les bonnes-sœurs champignonnaient sur les herbages rouillant un peu sous la patte mouillée de l'hiver pour nous surprendre. Si par aventure nous osions… Pas un baiser volé à la neige fiancée qui recouvrait tes boucles rousses quand tu attendais le car en serrant fort les cuisses pour garder un peu de la chaleur du réveil sous ta jupe plissée. Un peu de moi crissait vers ta candeur nacrée lorsque tu léchais la barre de chocolat noir amère de notre goûter. Seuls nos cheveux d'arbres se parlaient.
"Les gouines !… les gouineuh-euh-euh !…"
Nous étions deux fillettes sauvages par le clan des femmes sauvagement abandonnées aux latrines luisantes. C'était une sale petite odeur qui venait se placer entre nous comme une gardienne de tabernacle. Nos corps blindés d'ors et parcheminés d'encens se faisaient canicule sans se mot dire. Et cela durerait des années où le sang signerait de son sceau nos chemises aux caresses de soie. Jusqu'à ce que la tête fine et pointue de l'hermine mémoire ne vienne ouvrir une tranchée de flamboyants dans le triangle sacré de ton absence.
Je n'ai jamais pu te dire que c'était toi ma vierge royale aux lèvres barbouillées de chocolat noir amer qui m'as empêchée de mourir de froid enfermée dans la faïence camisole des latrines luisantes où seuls nos cheveux d'arbres se parlaient.
A suivre...
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