Partager l'article ! Caligula: Caligula Albert Camus, 1958 (Publié dans Algérie Littérature/Action N°29-30 Mars-avril 1999) « Scipion ...
Caligula Albert Camus, 1958
(Publié dans Algérie Littérature/Action N°29-30 Mars-avril 1999)
« Scipion, dans un cri.
Oh ! je t’en prie, Cherrea, personne, personne, plus personne pour moi n’aura jamais raison !
Un temps, ils se regardent. Cherrea avec émotion s’avançant vers Scipion.
Sais-tu que je le hais plus encore pour ce qu’il a fait de toi ?
Scipion
Oui, il m’a appris à tout exiger.
Cherrea
Non, Scipion, il t’a désespéré. Et désespérer une jeune âme est un crime qui passe tous ceux qu’il a commis jusqu’ici. Je te jure que cela suffirait pour que je le tue avec emportement.
Acte IV, scène 1
Caligula. L’image la plus lucide, la plus brûlante et la plus exhibitionniste de l’Algérie aujourd’hui. Telle que nous – nous, ses ex-maîtres et prestidigitateurs – l’avons voulue. Telle que nous l’avons faite et défaite. L’algérie telle que je l’ai rencontrée sous le visage d’un des siens – Azraël ? – un autre de ses démons adorables et déments ayant squatté un ascenseur, comme cela arrive parfois – il y a quelques années.
Une image telle que je ne suis pas près de l’oublier et qui vaut bien celle d’une petite fille regardant « la place où avant elle avait ses jambes ». C’est elle – presque six ans – qui a fait perdre à un grand écrivain tous ses points et ses virgules. Un grand écrivain comme Camus, mais plus désorienté. A ce moment-là, je vous jure qu’il se foutait pas mal de ‘maîtriser la langue classique ».
Caligula, Azraël, c’est nous… Nous tous… idéalistes, fous d’un rêve d’homme frappé d’innocence et l’avé d’une pureté d’étoiles. Nous… guerriers d’un désir illusoire d’éternité fragile. Nous… avides d’immortalité, et ne pouvant combler ce mythe sur place, dans les rues glaciales et nauséabondes de la Cité. Nous… masqués d’indifférence pour ne pas dévoiler combien le renard qui hurle en nous, et se plaint, s’est nourri du sang vif et des dattes trop sucrées, d’une terre dont le soleil nous a bourré le ventre de coups de poings. L’Algérie… enfin un territoire à la mesure de notre démesure.
Nous… enfants dépossédés du fruit où planter nos dents de loups – la grenade que le peintre Mohamed Issiakhem s’est fait péter entre les pattes a multiplié les pépins sanglants de notre impuissance, dans le miroir où Caligula a projeté son image. Criblée de petits trous de m émoire, au travers desquels je vois, je reconstitue la bouille effarée des mômes algériens. Pourquoi ?
Je suis encore vivant !… hurlait Caligula après que ses ministres minables et mités l’aient perforé comme un vulgaire ticket de métro, poinçonné et repoinçonné à la station Charonne en l’an 1961. Et comment ! Y’a que l’embarras du choix… Nous avons réussi. Nous sommes les maîtres du monde ! Nous avons incrusté sous la peau des mômes de nos ex-esclaves, une immense quantité de sel rouge et corrompu, dont les experts en graphologie de l’an 3000 déchiffreront les signes cabalistiques et toujours bien… vivants parmi les habitants des fourmilières. D.E.S.E.S.P.O.I.R.
Est-ce que Camus savait ce qu’il écrivait là ? L’avait-il rencontré lui, l’Ange du mal, possédé par sa grandeur déchue à la table d’un hôtel européen pourri de Biskra, échangeant quelques douros contre un stock inépuisable de petites filles aux nattes noires et crépues ? Caligula. Plus beau que l’ange Heurtebise essayant en vain de cicatriser la peau du miroir d’enfances. Caligula. Dansant et se dénudant peu à peu sous le rayonnement fauve de la goule nocturne, dont l’épiderme sans poils luit comme le goudron chaud face aux centaines, aux milliers de mômes algériens aux mains bourrées de grenades prêtes à exploser.
Rituel… Boum… boum… cent mille fois boum… dans leur tête chauffée à blanc. Et comment ! La langoureuse petite place de chair orangée entre l’attache du cou et de l’épaule, surtout. Et le basculement de ses hanches dans un rythme de plus en plus… de plus en plus… Frénésie de ses gestes sauvages et libératoires, qui va les chercher eux, fils de chiens, fils d’hommes-troncs, fils d’un homme-couleur qui a basculé un jour du haut de son trône de sable et de grenades roses, frappé par la pierre d’Anu, la pierre du Dieu-Ciel au royaume de Sumer. Et qui a été foudroyé… boum… définitivement.
Et qui a roulé sans fin, sans fin… jusqu’à l’usine Renault-Billancourt où le poinçonneur a poinçonné directement ses mains, leurs mains, ça va plus vite. Alors Caligula, ici, là-bas, n’importe où, multiplié par dix, par cent, à la puissance X, autant que vous pouvez en faire tenir dans votre miroir maquillé de petits pépins de rouge à lèvres. Par où je peux encore voir les mômes algériens faire cramer la mémoire des baleines ensablées.
Caligula. L’androgyne falsifié à la voix douce qui transforme la parole de désir refusée en cri de haine accueilli avec ivresse. Le colonisateur délicieux, entré entre les cuisses des petites filles aux nattes noires pour leur foutre la honte et fournir aux mômes adolescents la panoplie des anges émasculés. Maître du mal et de la déchirure. Grand seigneur de la séparation. Caligula. Ton corps nu d’homme-enfant, la beauté du mal et la pureté de la mort luisante sur ton épiderme sans poils, frotté à la pierre de tes palais noirs, tes châteaux de foudre, par la grasse masseuse du hammam… je l’ai lêché jusqu’à ne plus avoir dans ma bouche, dans ma gorge, dans mon ventre ouvert qu’une abominable envie de dégueuler. Alors j’ai su d’où tu venais, et combien tu étais sans le savoir le serviteur de la charogne.
Dans un ascenseur il y a quelques mois j’ai croisé je crois l’Ange de la mort qui en s’éloignant ne cessait pas d’un geste d’automate de regarder derrière lui. Il me semblait pourtant l’avoir semé en travaillant sagement dans l’usine à dégoupiller les grenades. Pour me rassurer je l’ai suivi un peu au long des ruelles où il s’enfonçait. Et quand il a eu rejoint le mur du Père Lachaise, le mur… vous savez bien… j’ai vu, vu distinctement ce qu’il surveillait dans son sillage. A sa suite tout un troupeau de petits mômes déjà plus qu’à moitié transformés en rats.
Alors tout doucement, pour ne pas le faire fuir, je l’ai appelé par son nom. Car son nom je le connaissais par cœur vous pensez… Un instant, rien qu’un pépin de grenade qui s’est séparé des autres, il a détourné les yeux car la voix des femmes détient le chant de tous les désirs. Et le miroir de lune a délivré sous son rire les petites filles et leur corps de rat.
Elles se sont mises à faire une ronde endiablée en chantant face aux deux trous rouges qui se taillaient dans la nuit en sautillant : « Caligula, Caligula, tu n’auras pas la lune… non jamais tu ne l’auras… tradéri déra… »
Mais le plus inquiétant voyez-vous, c’est que je ne crois pas, non… je ne crois pas que Camus savait qu’il avait écrit tout ça…
Commentaires