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Les Mille et une nuits des cités
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Texte écrit à la demande de Christiane Chaulet Achour, professeur de littératures comparées à l’Université de Cergy-Pontoise.
Texte publié dans la revue Les Cahiers robinson N°19 Les Mille et une nuits des enfants en avril 2006
Elles disaient pour elles les mots des histoires qu’elles avaient entendus ailleurs petites filles dans un autre monde. Elles disaient des phrases en ritournelles qui revenaient peut-être cent fois au cours de la même soirée durant la cérémonie de la préparation du repas, telle que celle-ci par exemple : « P’tit bossu, p’tit bossu, tu es mort quatre fois et quatre fois ce qui t’tueront ils ont failli mourir aussi… » Du moins c’est ainsi que je réécris aujourd’hui leurs paroles.
Elle disaient pour nous dans leur langue et dans la mienne les mots des histoires que les hommes revenus des usines écoutaient parfois vaguement en hochant la tête, et qui semblaient ici, au milieu de cet éparpillement des corps, des cœurs et des rêves, n’avoir plus aucun sens. Elles disaient aussi : « La lampe tu la frottes une fous… deux fois… trois fois… il en sort le génie… il en sort le palais… il en sort l’or d’la lampe du génie… » Du moins c’est ainsi que je réécris aujourd’hui leurs paroles.
Non, il n’y avait pas de livres pour expliquer l’histoire de Scheherazade luttant chaque nuit avec des mots contre la mort – tout comme les femmes luttaient chaque jour avec les leurs contre la mort des rêves et des corps des hommes engloutis par les machines et par l’ennui de vivre pour rien – ni pour préciser le lien entre chacun des mots qu’elles ravissaient un instant à leur mémoire d’enfance, ou pour nommer chacun des héros par leur nom – excepté ceux qui jouaient pour elles un rôle très important, tel qu’Aladdin ou que Sinbad, mais le plus souvent elles disaient « il ou elle » - pas de nom donc, afin qu’on puisse les reconnaître et les parer de l’aura secrète que la légende leur avait jadis donnée.
Il n’y avait rien qui boucle les fragments d’histoires ou les bribes de conteries sur elles-mêmes et qui en fasse un univers facile à circonscrire, un territoire balisé ainsi qu’on l’attend d’un récit ordinaire même lorsqu’on est enfant. Le paysage de mes conteuses d’alors, et plus encore celui des conteurs lorsqu’ils acceptaient de sortir de ce silence qui les avait presque tous, ainsi que le vieil Yahya dans ma nouvelle Sinbad le taggeur d’oiseaux, rendus muets et ne parlant plus qu’avec leurs mains, cet univers était terriblement explosé.
Et je dois dire que je m’en moquais bien. Ou plutôt que je le désirais ainsi car il désintégrait la violence cimentée des moules à l’intérieur desquels on voulait couler nos vies d’enfants. Il c’éait pour moi un monde où les signes et les images avaient tous les sens possibles et donc tous les pouvoirs de l’incroyable et du rêve à chaque fois différents. Et il me suggérait déjà d’inventer moi-même – source sacrée pour de futures trajectoires d’écriture – les mots qui semblaient avoir fui la mémoire de mes conteuses d’alors.
J’ai donc eu dans ce lieu à la fois très concret par sa brutalité immédiate et celle des rapports frontaux entre les gens qui y survivaient contraints à un métissage qui les laissait souvent incapables de communiquer et de se comprendre, et à la fois très abstrait pour une enfant, par son manque de repères dans l’histoire et dans le temps qu’est une Cité de banlieue, une ouverture sur le domaine du conte et particulièrement des Nuits grâce avant tout aux femmes maghrébines qui avaient elles inscrit cet univers à l’heure de leur vie quotidienne. Autre était la porte ouverte par mes jeunes camarades de jeu, les Indiens qui perpétuaient au travers de quelques mots et de nombreux gestes cet univers au cœur duquel ils étaient baignés sans rien en savoir.
A l’âge où l’enfance se rue dans le moindre espace offer à elle, terrains vagues ou décharges à ordures, entrepôts abandonnés ou chantiers afin de s’y construire un royaume à sa mesure et d’y marquer son territoire, je ne pouvais pas même imaginer ce qu’était l’Arabie Heureuse, la mer du Levant ou les îles d’Abyssinie ni la Cité de Bagdad évidemment, mais j’en récoltais déjà les mystères au fil des sonorités d’une langue dont les termes me devenaient familiers à force.
Et ces mots d’arabe mêlés à de plus longues tirades en français me faisaient pénétrer profondément au cœur du conte avec dans l’oreille la musique qui rendait cet ailleurs inconnu aussi proche que les murs de la Cité, comme si l’histoire était en train de naître ici devant moi pour mon bon plaisir.
Je crois vraiment que si les réminiscences de ce temps surgissent et me mènent à écrire à partir de cet univers des Cités périphériques de nos enfances, c’est que le désir de raconter des histoires s’est inscrit dans mon corps d’enfant telle une grande jouissance créative ouvrant sur une liberté sans limites bien avant que j’aie pu en avoir conscience. C’est ce qui me guide toujours vers la jubilation de l’écriture.
Lorsque les femmes contaient ou disaient les mots des histoires, cela se passait au moment où les mains préparaient la nourriture, ce qui commençait après que nous soyons rentrés de l’école en traînant plus ou moins sur nos territoires d’aventure et pouvait durer jusqu’au moment de manger. Comme je l’ai dit, les portes des appartements de beaucoup de familles maghrébines étaient constamment ouvertes et les enfants participaient à ces préparatifs car il fallait souvent aller à l’épicerie du coin en courant acheter certaines épices oubliées, ou bien des raisins secs et quelques autres denrées manquantes.
Nous partions volontiers en sachant que nous raterions alors un morceau de l’histoire en cours, mais ça n’avait aucune importance car l’histoire se réinventait chaque jour différente au gré de la fantaisie des femmes et de la nôtre. Elle se déroulait et s’enroulait tel le serpent sacré se mordant la queue. Et surtout, nous en savions assez en ce qui concernait nos deux contes d’élection, celui d’Aladdin et de la lampe merveilleuse et celui de Sinbad le marin, pour reconnaître l’instant d’une péripétie exaltante au refrain sans cesse dans la bouche des femmes.
Il s’agissait pour Aladdin de la phrase citée plus haut qui signalait l’acte primordial consistant à frotter la lampe ainsi que ce qui allait forcément s’en suivre, et pour Sinbad le marin de quelque chose dans ce genre : « Et Sinbad à chaque fois il est reparti et à chaque fois il est revenu riche… et personne ne l’a mangé… et personne ne l’a mangé… » La fin de cette phrase qui nous semblait très étonnante nous plaisait beaucoup.
C’est la façon fragmentée et disparate dont ces histoires m’ont été mises alors dans le creux de l’oreille qui a provoqué chez moi, lorsque j’ai commencé à écrire le récit-conte de nos enfances à l’intérieur de la Cité quarante ans plus tard, cette envie de réinventer, bien au-delà du contenu même des contes, la langue par laquelle je les avais reçus et de composer à partir d’elle une écriture moderne où les sonorités que je peux entendre aujourd’hui dans les Cités se mêlent de manière ludique et vivante à celles d’alors.
A suivre...
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