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Les noces rouges de Qana
- Je chante pour les noces… les noces des grenades…
- Et dans cette medina qui était tout comme la nôtre y avait aussi un vieil homme très sage… un hadj pour dire ça comme y faut… elle a continué mouïma la grand-mère… lui il avait rien eu à signer du tout comme papier ni à vendre à celui-là vu que de toujours il n’possédait qu’un olivier et une cabane de pierres sèches et qu’il vivait avec son fils de la connaissance de ses mains pour soigner les souffrances des habitants de la medina avec les plantes qu’il ramassait dans la montagne à côté… C’était un homme qui guérit comme y en a souvent chez nous avec d’la bonté plusqu’avec la médecine… enfin pas un tabib ordinaire pour dire ça comme y faut…
- Celui-ci il avait un fils donc qui portait une grande amitié à la fille du marchand devenu très riche à force de prendre les terres des autres… la jeune fille qui était une sauvageonne libre et joueuse tellement qu’on aurait dit un jeune fennec du désert avait les cheveux rouges à sa naissance comme…
- Comme Maraïama ?… il a demandé Neil qui avait déjà baillé deux fois et qui voyait mouïma la grand-mère dans une brume d’argent pareille à un grand hallo de lune…
- Oui azizi… comme Marïama… elle a répondu mouïma en prenant dans sa main droite un des cailloux qu’elle caressait doucement… et comme le jus magique des grenades…
- Ah ! les grenades… les grenades… celles-là elles n’étaient pas des fruits ordinaires elle a dit mouïma la grand-mère dans un songe où elle a fait appel à tous ses souvenirs… c’était le vieux hadj qui avait un soir donné à son fils un petit grenadier avec ses racines qui tenaient dans la main au creux… le vieux hadj il connaissait l’histoire des deux enfants alors…
- Tiens mon fils… ils dit ce soir-là en apportant au garçon ce présent qui l’a étonné… tiens… va à côté de notre source et creuse en regardant bien que la lune soit au-dessus de toi avec son plateau d’argent un trou bien profond… et mets-y ce petit grenadier en rajoutant autant de terre que tu peux pour qu’on croit qu’il est venu tout seul quand il fera jour…
- Mais Abu… un grenadier ici…
- Vas mon fils… a dit avec sa voix de bonté le vieux hadj… fais comme je t’ai dit et tu verras…
Neil voyait de moins en moins mouïma la grand-mère au centre de son halo argenté et il cherchait très fort à distinguer par la fenêtre où le bleu indigo luisait sous une poussière légère et cendrée le jeune garçon avec son grenadier dans le creux de la paume qui marchait en direction de la source… qui marchait entouré de noctuelles dont les ailes avaient pris toutes les couleurs de la lune…
- Je chante pour les noces… les noces rouges des grenades…
Hop ! hop ! hop ! Les trois enfants marchaient sautillaient couraient le plus vite qu’ils pouvaient avec leurs jambes et leurs pieds de jeunes oiseaux sur le chemin dallé de pierres bien comme il faut et leurs pieds nus dans la poussière blanche dessinaient des traces singulières pareilles à des pétales de fleurs d’agaves qu’on n’voit jamais et qui montent vite vite vers la lumière insolentes…
Hop ! hop ! hop ! mais le petit îlot des maisons aux murs blancs comme l’argile claire était beaucoup trop loin et le bruit de plus en plus obstinément venant du Sud de là-bas obstinément qui remontait vers la medina vers l’école vers la route au bitume couleur de jais vers les cailloux sur le talus parmi les fleurs de cistes et les touffes de lauriers éparpillées où se bataillaient les papillons…
Le bruit obstinément… c’était comme une sorte d’orage qui n’arrêtait pas… un hululement griffant la gorge de dizaines d’oiseaux de nuit en plein soleil… le ronflement d’une géante tribu d’abeilles jaillissant par les fentes du tronc d’un arbre mort debout…
Zih ! Zih ! Zih !… c’était une sorte de sifflement qui remplissait la bouche et les oreilles d’aiguilles même quand il était loin et il fallait appuyer ses paumes dessus très fort pour l’arrêter un instant et enlever la douleur qui lançait tout au fond…
Zih ! Zih ! Zih !… pourtant l’avion il était encore très loin d’eux elle songeait Marïama qui hésitait à mettre ses mains sue ses oreilles devant les deux garçons qui allaient presque en courant au milieu du chemin où c’était bien agréable et tiède pour les talons… Chams faisant croire à Neil que c’était un jeu vu que le petit avait la fatigue tracée de poussière gris pâle sur ses joues et ses paupières…
Zih ! Zih ! Zih !… elle se souvenait Marïama avec sa tunique brodée qui voletait autour d’elle comme un oiseau et ses longs cheveux frisés rouges qui éclaboussaient le foulard blanc aux perles de turquoise… elle se souvenait des paroles de mouïma la grand-mère… aïe… aïe… aïe… ma fille… les avions quand ils arrivent même de très loin dans tes oreilles tu les sens et tu sais que tu n’peux pas te tromper…
- Je chante pour les noces… les noces rouges des grenades…
Il est deux heures passées et le soleil rond comme un plateau de cuivre fiché là juste au-dessus d’eux se mêle de la partie en grésillant à petits coups d’étincelles qui font mal malgré le rire de Neil aux légers grains de verre éparpillés autour d’eux… Hop ! hop ! hop !
Zih ! zih ! zih ! en plus du bruit de l’avion qui se rapproche terrible et des craquements du soleil qui peut leur briser les os… cric-crac !… y a le bruit d’une charrette avec le mulet devant qui arrive entortillé dans le brouillard de poussière et qui remonte le chemin la grosse citerne d’eau vide pour les moutons derrière… c’est leur voisin le vieux Farouk et toujours il s’arrête pour les prendre quand il les voit tous les trois sous la sarabande des plateaux de cuivre du soleil…
Marïama qui s’est retournée pour lui faire signe étonnée le voit sur la tête son cheich noir d’où le keffieh dépasse en dessous tout grisonnant de l’argile blanche se déporter en criant sur le mulet aussi vieux que lui qu’il avance… qu’il se dépêche… elle l’entend qui leur crie à côté de la citerne d’eau vide des moutons comme un grand morceau de bois pris par la foudre le bras tendu vers le ciel :
- … peux pas vous prendre… vite les enfants… la source… y vont m’tirer dessus…
Chams tient Neil par l’épaule qui garde toujours contre lui les cailloux qu’il n’a pas perdus sur le chemin… les cailloux ocre rose et blanc ivoire de Palestine… le petit regarde la carriole et son vieux mulet s’en aller déjà loin sans comprendre… déjà loin il agite la main pour appeler… sa main que Marïama saisit soudain et dans ses yeux plus noirs encore s’allument de petits grains de sable jaune quand elle dit avec un clin d’œil à Chams :
- Eh les garçons ! … si on allait se rafraîchir à la source… y fait tellement chaud ! et Ima n’s’inquiètera pas… c’est tout près et le vieux Farouk nous a vus…
- Et puis on pourrait cueillir des grenades c’est la saison… des grenades magiques comme dans l’histoire de mouïma… elle ajoute en riant d’un coup légère comme une gazelle…
- Oh oui ! des grenades magiques oui… c’est bon les grenades… s’écrie Neil qui n’en a jamais mangé et Chams heureux de la supercherie car le grenadier planté là par le mari de mouïma n’a jamais donné de fruits tout cerné de cailloux qu’il est et pas le moindre bout de terre pour nourrir le sang rouge des grenades…
Hop ! hop ! hop ! les trois enfants sont repartis pareils à trois papillons insouciants voletant dansant leurs pieds au-dessus du chemin… les trois enfants ils ont pris à gauche en direction de la source planquée dan son trou de pierres et du grenadier laissant la carriole et le vieux mulet du vieux Farouk qui avait pris à droite en direction des maisons d’argile blanche…
A suivre...
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