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Et encore un petit bout de ce récit qui n'en finit pas à mettre au bout des autres bouts... pour vous des extraits extras d'un livre qui
n'existe pas encore si vous avez envie...
Le bistrot de Sien
Ecoute… écoute…
Assise au pied du Blocks trois dans la
minijupe rouge que ma mère n'aime pas plus que mes cheveux verts depuis que mon vieux a commencé la lecture du cahier où la grand-mère Morgane a décidé de quitter les siens j'ai
beaucoup réfléchi... Parce que moi aussi d'ici j'aimerais tant partir et qu'y a à l’intérieur de la Cité des tas de déserts à traverser. Des déserts aux dunes d'ordures et de rats avec lesquels
on a passé notre temps d'avant à s'amuser. J'ai réfléchi et j'ai pensé que sûrement djeda Fatima la mère du marabout elle peut me renseigner sur le passé que les autres ils continuent à nous
voler. Je me mélange un peu dans les époques du temps mais est-c'que ça a tellement d'importance ? Le temps de la Cité aux ordures il est comme les livres de la cabane du chiffonnier. On en a
fait du feu et il nous a tout brûlé entre les mains...
Djeda Fatima ici tout l'monde sait qu'elle a quitté son pays de la colline des oliviers pour rejoindre un de ses fils et qu'elle a emporté la lampe à huile et le morceau de la branche de l'arbre où le djinn il s'est réinstallé. L'âme de c't'arbre-là y a plus aucun homme qui viendra la réclamer. Chacun le sait le djinn c'est un voleur une canaille... Djeda elle a déposé la lampe à côté d'la réserve d'huile et du morceau d'olivier vivant dedans sa cuisine du Block 3 l’Afrique. Djeda elle attend… Elle cesse pas… Elle cesse pas d'attendre son autre fils le père de P’tit Nègre qu'est conducteur d'aéroplanes. Tout ça fait quartier libre au feu follet qui engloutit d'énormes quantités d'huile et danse au creux de Nuit la noire. Djeda impossible qu'avec les pouvoirs qu'elle a elle se souvienne pas de Lakhdar l'Arabe et de grand-mère Morgane… Je sais bien moi qu'elle l'a connu… et aussi le malem-de l'Hôtel-de-l'Europe avec sa manie des chaises jaunes.
A chaque fois qu'on la croise avec son chat borgne djeda Fatima elle marmonne des mots dans sa langue. Elle est un peu étourdie… alors elle nous voit pas. Zahra et moi on a prévu de la coincer un soir de l'hiver au cœur d'son gourbi. Bon… suffit de repérer d'en bas la lumière dorée de la lampe à huile et d'frapper à sa porte. Djeda elle pourra pas nous refuser… Déjà qu'c'est une chose qu'on n'fait pas dans le pays d'où elle vient… et ensuite parce qu'elle est bien trop curieuse.
- Ça fait rien si on n'pige pas… elle dit Zahra. L'important c'est qu'on soit initiées…
Moi je suis d'accord pour être initiée à tout c'qu'on veut surtout si ça écarte de moi l'odeur blanche et ennuyeuse des ratons laveurs. Et le grignotement des fourmis qui n'cesse pas... Alors pendant que Zahra elle fait semblant d'piocher ses leçons sur les marches du Block 3 avec le brouillard poisseux des senteurs maritimes échappé des marmites pour la protéger du regard lourd des mecs de l'usine j'attaque en douce djeda Fatima sur le sujet des chaises jaunes et du malem...
Là je travaille en solo à cause de la p'tite idée que j'ai que Zahra elle est sous l'influence du djinn et de sa culture d'origine. Même si elle le sait pas… Les superstitions… les raisonnements gâteux qu'on ignore on les a quand même tout au fond… Et les habitudes innocentes… Ça mijote sans efforts… Ça fait des bulles rigolotes… Des ferments incroyables de couleurs… Des fleurs qui poussent dessus la pourriture… Des fleurs avec des bouches qui croquent les mots et qui racontent…
Je sais moi… j'ai mon nénuphar enfermé fou entre les parois du bocal des poissons rouges… Il a pas cessé depuis que j'en cause… Même il a bien grossi… bien profité des grognasseries de ma mère et de ses paniers d'linge sale… Bien proliféré son cordon d'entortillage … Faut que j'fasse gaffe… Que je lui en coupe de longs segments de sa tentacule… Que je le limite dans ses prétentions maternelles… Qu'il respecte le territoire des autres… leurs brumes… leurs gouttes d'eau dehors… leurs incendies… Flutte !…
Donc je travaille en solo djeda qui a auprès d'elle ce soir le boiteux Kee-Bock. Il inquiète mais quand même il est utile afin
d’éloigner la mort des lieux où elle a rien à faire. Cette fois-ci djeda hoche la tête énergique en signe qu'elle a pas l'intention d'écouter à pei
ne que j'lui raconte l'aïeule Gargantua et son ventre dans le frigidaire pour pas
qu'il fonde l'été sous la fournaise de Biskra… les chaises jaunes et la douceur amère de Lakhdar… l'imposture du malem… Tout d'uite… tout d'suite elle va m'interrompre en me tournant le
dos direction la cuisine… Un prétexte de manœuvrer les poivrons qui lancent partout leur odeur de grillé… je me lèche les babines et comme elle se brûle les doigts ça arrange bien…
Djeda elle prépare toujours la cuisine d'Algérie dans ces heures-là… C'est pas un hasard si je me débrouille pour y être… Les poivrons après elle les écrase en bouillie avec les tomates et l'huile d'olive qui guérit tout. Je n'sais pas comment ça s'appelle de mémoire son frichti qu'on mange ensuite avec Zahra quand elle nous invite en trempant des morceaux de pain dedans. Nous ici bien qu'on soit nés parmi des familles de ratons laveurs on a les voyages de nourriture qu'on veut… Des voyages qui n's'oublient pas.
- Eh ma fille y faut pas raconter ces choses-là… c'est bon pour personne… Y'a pas besoin d'se faire de la peine ma fille…
Djeda Fatima veut bien me nourrir de poivrons grillés… me passer les paumes et les talons des pieds au pinceau de henné et me barbouiller les cheveux de rassoul pour leur enlever leur vert d'herbe rivale ou me masser à l'intérieur de la buée épicée du hammam pendant des heures… mais elle ne causera pas des histoires du paysage qu'elle connaît comme l'enfant de son ventre et qui est pas le mien… Tout ça c'est à cause du djinn… je me dis alors qu'elle regarde en soupirant la mini en Jersey rouge sur mes cuisses. Le djinn qui a mangé l'âme des hommes dans le cœur des oliviers…
Ecoute…
Tout ce qu'ils me diront pas je le magine… volage et je le donne au clown pour qu'il l'arrange. C'est comme les pétales du tournesol de Sien. Y'en a un pour chaque songerie et y a dedans toute la vie.
Morgane claque la porte avec les courants d'air… boum !… boum !… re-boum !… Ça lui apprendra à djeda ! Un jour je saurai… je saurai tout… J'apprivoiserai les mots de Tyroun-bâ et je tracerai la danse du crapaud dans la langue de personne… la langue des étoiles… la langue des étoiles tombées au fond des chaussures du clown qu'il a enfilées sans savoir…
D'un coup… Tyroun-bâ est mué en crapaud de sel entre mes jambes… maladroites mes jambes… tant pis. Elles se cognent aux gravats des chantiers… tuyaux de plomb dressés comme des serpents… bidets buveurs d’eau de pluie hébergeant des têtards nomades. Tiroun-bâ il écoute… et sa gorge se gonfle d’un souffle de l’intérieur. Le chant nostalgique du maître des crapauds… Il remonte le long de mes cuisses. Je saute les marches en boitant pour rire… Zahra ma sœur de lait… où es-tu ?… où es-tu ?…
A suivre...
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