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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Samedi 3 octobre 2009 6 03 /10 /2009 00:30

      Au mois d'août l'ami Louis et moi on est passés sans vraiment l'avoir voulu du côté de République et de la Bourse du Travail et on a pu voir les hommes sur des matelas dans leur campement de fortune quelques jours après qu'ils aient été foutus dehors de ce bâtiment désormais vide par les flics de la CGT et consorts... A eux et à leurs frères ouvriers ce poème est dédié...

Photo extraite du magazine Fumigène

Les naufragés

Epinay, samedi 1er août 2009

Aux sans‑papiers chassés de la Bourse du Travail par les flics des syndicats

 

C’est nous les naufragés épars d’un monde gyrophare qui meurt

Ses totems stridents maquillés de lucioles bleues

Lancés à toute allure nous dépassent

Leurs parures d’ampoules folles font clignoter nos mémoires

Aux croisements des abîmes blacks l’oubli se marre

Les types rasés au volant des bolides avalent leur ration avare

De viande volée aux chenils dans des barquettes en plastique

Où notre idéal haché recrache son sang natal

Les matelas dérivent au milieu du trottoir d’en face

Le boulevard vidé sépare nos faces en deux

Devant des ribambelles d’yeux guirlandes électriques

Qui ne voient rien de notre courroux de nos chiens lâchés

Au milieu des écuelles d’abondance ils ne lècheront pas

Les mains qui leur tendent un déchet d’histoire

Nous sommes les naufragés d’un rafiot bourré de nourriture et de pièces d’or

Les rats depuis le début dévorent sa chair de bois rare

Son corps sacré enduit d’huiles précieuses sa peau généreuse cuirasse

Au large des côtes il est notre ultime forteresse de toutes ses rambardes

A bord de pirogues on a organisé la folie de notre départ

Ici maintenant notre lit est défait griots la crainte entre en nous

Qu’est ce qui nous reste de notre matin marée basse et sa bonne sueur étale

Nos aisselles creusées de flaques de sel ont séché

Nous avons tant blanchi sitôt que nous avons abandonné notre part

Du butin sonore notre part de cris d’oiseaux la joie de nos âmes tambourineuses

Ici trottoirs ! les bidons servent à griller le maïs de nos vies

Nous avons bien blanchi nos cheveux crêpés moussent comme l’écume

Aux lèvres des chevaux ivres d’une jeune galopade bienheureuse

Vautrés sans impatience parmi les gamelles de soupe populaire

Posées comme des cierges le long des planches des bancs qui fument

Remplies aux marmites où la peur bout nous montons la garde

Les gueux nous regardent ils sortent de leurs manches des cuillères

Tapent tapent le fond des écuelles leur messe ne nous fait pas envie

Eux aussi ils ramassent les déchets des chenils leur sang noir poison

Et nos îles de toile s’évadent de la scène cernée de tubes gris métal

Le scénario du drame attendu n’est pas de notre côté  

Tapent tapent nos paumes sur le tam‑tam tendu à ras du bitume gras

Tapent tapent nos pieds dessus les grilles de cachots que nos chants ont arrachées

Hier esclaves aujourd’hui mendiants de mémoires

Dépouillés nous voyons plus clair dans la boue qui a jeté

Son manteau au vestiaire de nos journées hagardes

Les chaînes ont juste changé de forçats et de style

La cadence de leur danse nous exile toujours plus de notre temps

Commun réduit à sa muselière solitude

Encore nous taillons dedans la mort notre horizon

Des automates aveugles font craquer leurs briquets d’amadou

Cette lampe sans filaments c’est nous

Nos radeaux débordent de nights jamais finies

Qui se déhanchent entre les chevilles des filles dehors

Là où on dort rouquines elles délassent

Leurs reins elles secouent par-dessus bord

Leurs bas devant nos destins qui rament d’hommes bannis

Après la grande lessive faudra qu’on pense à étendre sur les fils

Nos chimères et les ombres de nos draps

Les couvertures grises balises du matin épique

Ici trottoirs ! pas question de servir le repas au printemps

Vautré sur des coussins il reprendrait bien du café du miel et des piments doux

Mais c’est soudain l’heure de partir on a l’habitude

Les usines les chantiers les bois d’ébène des 3/8 c’est nous

De loin les sirènes rappliquent avec l’haleine gas‑oil

On va amarrer là‑bas un incendie de brousse métallique

Un tango totémique à l’atelier d’emboutissage

Chaque minute qui meurt vérifier la verticale du monde au niveau

Donner à retordre les fils de nos consciences et leurs permissions de séjour

Aux types contrôleurs d’avenirs poinçonneurs de notre jeunesse qui recule

Les vieux anges rectifiés aux ailes c’est nous

Ils nous ont refilé du papier de soie à la place et des godasses de sécurité

L’eau de l’aube verglace et nous hérisse les poils

La tribu sait que c’est l’instant où déboule la soularde de peur

Chacun son rasoir à la main au‑dessus du caniveau

Les habitants virés de la maison commune c’est nous

Nos doigts mouillés  au bout des boubous agitent des cartons troués

Notre nom est écrit dessus notre nom est écrit dessus

Pendant que nos compagnons se préparent ouvriers du labeur

A tailler un masque au jour dedans la tôle bleuie des établis trop sages

Nous guerriers splendides on se bat au fer à souder et au chalumeau oxyhydrique

Contre des matraques en bois et des gaz lacrymos vainqueurs

Ceux qui nous chassent d’ici ne sont pas des ouvriers ils ont reçu

Les ordres des maîtres de pointer au poinçon nos matricules

Dedans leurs armures ils retournent à l’ignorance première

Statues de sable stériles bouffons ils sont arrivés au bout

De leurs Dieux fous de leurs rois nus de leurs prêtres gras de leurs comptes

A rendre ils ont fait monter dans nos reins la force de les vomir

Nous forçats nous forçons les trottoirs d’un peuple floué

C’est nous les naufragés d’un monde sans honte

On rame sur un océan de canettes de bière

Vous avez raison jetez‑nous dans les eaux lentes de l’absence

Nous les naufragés debout sur le lit de planches de Césaire
Devant la bourse du travail on empaille les hiboux

Venus en vol sans escale d’Afrique du Katanga du Zaïre

Vous renvoyer votre visage au miroir muet de l’errance.

Publié dans : P'tits poèmes diabolique
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