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Au mois d'août l'ami Louis et moi on est passés sans vraiment l'avoir voulu du côté de République et de la Bourse du Travail et on a pu voir les
hommes sur des matelas dans leur campement de fortune quelques jours après qu'ils aient été foutus dehors de ce bâtiment désormais vide par les flics de la CGT et consorts... A eux et à leurs
frères ouvriers ce poème est dédié...
Photo extraite du magazine Fumigène
Les naufragés
Epinay, samedi 1er août 2009
Aux sans‑papiers chassés de la Bourse du Travail par les flics des syndicats
C’est nous les naufragés épars d’un monde gyrophare qui meurt
Ses totems stridents maquillés de lucioles bleues
Lancés à toute allure nous dépassent
Leurs parures d’ampoules folles font clignoter nos mémoires
Aux croisements des abîmes blacks l’oubli se marre
Les types rasés au volant des bolides avalent leur ration avare
De viande volée aux chenils dans des barquettes en plastique
Où notre idéal haché recrache son sang natal
Les matelas dérivent au milieu du trottoir d’en face
Le boulevard vidé sépare nos faces en deux
Devant des ribambelles d’yeux guirlandes électriques
Qui ne voient rien de notre courroux de nos chiens lâchés
Au milieu des écuelles d’abondance ils ne lècheront pas
Les mains qui leur tendent un déchet d’histoire
Nous sommes les naufragés d’un rafiot bourré de nourriture et de pièces d’or
Les rats depuis le début dévorent sa chair de bois rare
Son corps sacré enduit d’huiles précieuses sa peau généreuse cuirasse
Au large des côtes il est notre ultime forteresse de toutes ses rambardes
A bord de pirogues on a organisé la folie de notre départ
Ici maintenant notre lit est défait griots la crainte entre en nous
Qu’est ce qui nous reste de notre matin marée basse et sa bonne sueur étale
Nos aisselles creusées de flaques de sel ont séché
Nous avons tant blanchi sitôt que nous avons abandonné notre part
Du butin sonore notre part de cris d’oiseaux la joie de nos âmes tambourineuses
Ici trottoirs ! les bidons servent à griller le maïs de nos vies
Nous avons bien blanchi nos cheveux crêpés moussent comme l’écume
Aux lèvres des chevaux ivres d’une jeune galopade bienheureuse
Vautrés sans impatience parmi les gamelles de soupe populaire
Posées comme des cierges le long des planches des bancs qui fument
Remplies aux marmites où la peur bout nous montons la garde
Les gueux nous regardent ils sortent de leurs manches des cuillères
Tapent tapent le fond des écuelles leur messe ne nous fait pas envie
Eux aussi ils ramassent les déchets des chenils leur sang noir poison
Et nos îles de toile s’évadent de la scène cernée de tubes gris métal
Le scénario du drame attendu n’est pas de notre côté
Tapent tapent nos paumes sur le tam‑tam tendu à ras du bitume gras
Tapent tapent nos pieds dessus les grilles de cachots que nos chants ont arrachées
Hier esclaves aujourd’hui mendiants de mémoires
Dépouillés nous voyons plus clair dans la boue qui a jeté
Son manteau au vestiaire de nos journées hagardes
Les chaînes ont juste changé de forçats et de style
La cadence de leur danse nous exile toujours plus de notre temps
Commun réduit à sa muselière solitude
Encore nous taillons dedans la mort notre horizon
Des automates aveugles font craquer leurs briquets d’amadou
Cette lampe sans filaments c’est nous
Nos radeaux débordent de nights jamais finies
Qui se déhanchent entre les chevilles des filles dehors
Là où on dort rouquines elles délassent
Leurs reins elles secouent par-dessus bord
Leurs bas devant nos destins qui rament d’hommes bannis
Après la grande lessive faudra qu’on pense à étendre sur les fils
Nos chimères et les ombres de nos draps
Les couvertures grises balises du matin épique
Ici trottoirs ! pas question de servir le repas au printemps
Vautré sur des coussins il reprendrait bien du café du miel et des piments doux
Mais c’est soudain l’heure de partir on a l’habitude
Les usines les chantiers les bois d’ébène des 3/8 c’est nous
De loin les sirènes rappliquent avec l’haleine gas‑oil
On va amarrer là‑bas un incendie de brousse métallique
Un tango totémique à l’atelier d’emboutissage
Chaque minute qui meurt vérifier la verticale du monde au niveau
Donner à retordre les fils de nos consciences et leurs permissions de séjour
Aux types contrôleurs d’avenirs poinçonneurs de notre jeunesse qui recule
Les vieux anges rectifiés aux ailes c’est nous
Ils nous ont refilé du papier de soie à la place et des godasses de sécurité
L’eau de l’aube verglace et nous hérisse les poils
La tribu sait que c’est l’instant où déboule la soularde de peur
Chacun son rasoir à la main au‑dessus du caniveau
Les habitants virés de la maison commune c’est nous
Nos doigts mouillés au bout des boubous agitent des cartons troués
Notre nom est écrit dessus notre nom est écrit dessus
Pendant que nos compagnons se préparent ouvriers du labeur
A tailler un masque au jour dedans la tôle bleuie des établis trop sages
Nous guerriers splendides on se bat au fer à souder et au chalumeau oxyhydrique
Contre des matraques en bois et des gaz lacrymos vainqueurs
Ceux qui nous chassent d’ici ne sont pas des ouvriers ils ont reçu
Les ordres des maîtres de pointer au poinçon nos matricules
Dedans leurs armures ils retournent à l’ignorance première
Statues de sable stériles bouffons ils sont arrivés au bout
De leurs Dieux fous de leurs rois nus de leurs prêtres gras de leurs comptes
A rendre ils ont fait monter dans nos reins la force de les vomir
Nous forçats nous forçons les trottoirs d’un peuple floué
C’est nous les naufragés d’un monde sans honte
On rame sur un océan de canettes de bière
Vous avez raison jetez‑nous dans les eaux lentes de l’absence
Nous les naufragés debout sur le lit de planches de Césaire
Devant la bourse du travail on empaille les hiboux
Venus en vol sans escale d’Afrique du Katanga du Zaïre
Vous renvoyer votre visage au miroir muet de l’errance.
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