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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 1 octobre 2009 4 01 /10 /Oct /2009 23:05

Asikel l'homme silence extraits

           

Ecoute… écoute…

Flaque d'eau flaque d'encre. Il ne savait pas pourquoi mais il avait eu envie de l'écrire à travers eux l'histoire de N’daou le fou. Puisqu'il ne pouvait pas l'écrire à travers lui. La vieille Nur dans ses mèches tressées de henné n'était jamais loin. Quoi qu'il fasse pour qu'elle perde sa trace. Lorsqu'il frottait ses doigts sur les croisillons de rouille de la Cité d'urgence à quelques mètres du refuge pour chiens qui finissaient à l'identique le ventre bourré de cailloux elle grattait de ses ongles la boue pétrie de scarabées... Elle forait une galerie d'où naissaient des ruisseaux... Elle lui glissait sous les fils de fer les livres de la langue bue et du tambour ran-tan plan-plan...

Oyez… oyez... qu'il disait. Ça commençait toujours comme ça l'histoire du tambour rouge qui ne voulait pas mourir. Et qui parlait… parlait... pour enjôler la mort. Et pour dresser l'épervier. Plume verte… plume bleue. Qui lui crèverait les yeux. Le tambour ran-tan plan-plan  était très courageux. Quoiqu'il arrive il le criait partout...
             C’était des histoires d’ici qu’il avait connues d’abord. Mais qu’est-ce que ça peut faire ?… Toutes les histoires se ressemblent vu qu’elles racontent la vie des gens… N’daou au refuge guettait l'épervier du tambour sorti. Le long du grillage. Il surveillait aussi l'hermine au ventre blanc qui deviendrait un jour de lune la cavalière galopant dans la bouche brûlée d'Asikel. Deux longues mèches de ses cheveux roux enroulés autour de sa langue...

N’daou aimait les feuilles tombées des livres de la vieille Nur. Il aimait les signes d'oiseaux alcyons qui plongeaient sous le rail de la ligne d'horizon. Et réapparaissaient plus loin brisant la glace de leur bec gouailleur. Il ne comprenait pas les histoires mais il apprenait par cœur les oiseaux. Tout en se barbouillant du beurre onctueux et amer de leurs cris pour éloigner l'œil du diable qui le menaçait de ses métamorphoses.

Les livres d'arbres que la vieille Indienne récoltait en dépit des interdictions étaient le fruit de la ténacité et de la ruse. D'une part celles des conteurs et des poètes éleveurs et rapporteurs d'oiseaux-mots. Et d'autre part celles des ouvriers des petits plombs qui survivaient… tip-tap… tip-tap... dans les mansardes du froid qui cogne à la porte et qu'on n'ouvre pas. Tap… tap… tap... Cognent les marteaux des rotatives sur les langes de papiers blancs. Tap… tap. tap… Cogne le cœur de N’daou dans le ventre de la l’eau.


             N’daou ne sait pas encore que de l'autre côté de l’histoire il y a le coq blanc du sorcier. Il y a le palmier au pied duquel les outres d'huile et les ânes des marchands endormis dans les burnous légers comme les nuages. Il y a les petites filles de la fontaine de promesses.

C'est la vieille Nur qui dicte les palabres de pierres. Cornalines… calcédoines… pierres d'onyx... pierres d'onyx pailletées d'or. Il y a peu de temps qu'elle agit ainsi. Comme si elle voulait lui donner le goût du trésor caché dans les éclats de voix du souk. Le goût du mot de passe qui peut être prononcé mille fois et n'ouvrir aucune porte. Il est donc contraint de sautiller d'une facette du temps à l'autre. Anéanti par ses innombrables commérages. Ses prédictions. Ses maléfices et son inépuisable coffre à mémoire.

D'où est-ce qu'elle la tient l’histoire elle qui prétend avoir rencontré la mort dans sa barque lestée de rames de pierres ? Il ne le sait même plus. Est-ce qu'elle fait partie de la lignée des femmes sur lesquelles il ne se pose aucune question... par pudeur ou par paresse il tient à son ignorance... et que les hommes accusent de vouloir les châtrer dès la puberté afin de les maintenir à leur merci ?  Les rivales d'Ishtar l'amoureuse ? Ou bien plutôt,  et c'est ce qui l'inquiète et le séduit est-ce qu'elle n'appartiendrait pas à la race des filles du feu ? Ces cavalières dont la chevelure qui touchait leurs chevilles était garante de la liberté farouche ?


               Comme tous les amant de la lune N’daou est traversé par les frissons d'éclosion et de renaissance... Mais il doit se séparer du monde des femmes au sexe de piment et de cannelle. Alors il reprendra la parole d'Asikel l'homme-silence. Et peut-être qu'il finira par sortir de l'envoûtement de l'eau du canal. Où il se rêve poisson enfoui dans la chevelure des sirènes.

Il le sait bien N’daou l'écrivant public que tout vient de là. Tout le malheur de la bille de plomb dans le mur de plâtre des maisons. De cette coupure brumeuse au bas du ventre de la Cité qui n'a pas de nom. De cette entaille béante dans la bonne conscience des hommes qui reculent vers les écluses dont les aiguilles filtrent le passé. Chacune d'elle pourrait raconter l'histoire d'un type qu'on a jeté dans le fleuve ce jour-là. A la loutre au museau vif-argent. Qui le dirait au soc de bois de la péniche et aux ragondins. Et à la moindre des plantes d'eau. Et à la fleur lustrale du nénuphar.

Sans doute c'est de là que la vieille indienne Nur la tient. L'histoire du jour des hommes qu'on berce dans le fleuve par des chants et des plaintes. Au creux de la nuit de la lune comme des enfants. Ils n'ont jamais eu de sépulture. Et les bulles de leur souffle prisonnier colorent l'onde de grelots de mercure.

 

Djeda Nur il l'a toujours connue. D'un roseau à l'autre au gré des trois notes du crapaud elle l'a bercé. A chaque fois qu'il entrait sur l'échiquier de la mort-reine. Fou ne régnant que sur un peuple de rats et d'enfants boiteux… tip-tap… tip-tap... Fou de la machine édentée. Il la trouvait dans la case noire de sa chute. Sorcière aux pieds masqués. Elle avait commencé par le mettre au monde au ras des eaux qui mordent la ville sur sa couverture de laine. Fil indigo… fil écru... pour qu’il raconte le malheur de son père Asikel cocon bouilli dans les chaudières.

Ce matin il était allé s'asseoir sur son tapis de laine. Domaine réservé d'écriture. Qui lui valait le titre de mendiant d'ivresse. En plus de celui de fou. C'est encore elle cette vieille Indienne de Nur qui avait échangé contre quelques pièces d'or de sa ceinture un rectangle de trottoir délimité par une frontière de craie. Petite case comptée et mesurée dans l'aiguillage intime de la Cité. Trois pièces d'or au creux de la main de Nur t'accorderont le pouvoir d'être un bouffon.

Sans doute cette transaction que l'hérisson rebelle aux passages cloutés désapprouvait empêchait N’daou de se rendre de plus en plus souvent dans la zone qui s'étirait le long des fils d'épines. La zone où les vents habillés de loques mangeaient le vide. Où s'esquissait la silhouette cruelle des feux d'ordures du plateau. Les marchands d'avarice du Boulevard dont les étalages de toile claquaient et se tordaient comme la queue des cerfs-volants n'avaient pas seulement envie d'un peu d'or. De l'or que la fente étroite de leurs yeux ne pouvait regarder sans se couvrir d'écailles. Ils rêvaient aussi d'un esclave.

- Cherche ton roi… cherche ton roi... bouffon... répétait l'arbre aux feuilles tombées sous la plume d'écriture de N’daou. Lui n'y comprenait rien… rien… rien... Il lui manquait toujours un fragment de l’histoire… Il songeait à son père Asikel en serrant sous ses doigts d'engelures le sceau d'agate du secret.

Les marchands de mensonges avaient accepté l'aumône graisse patte de la vieille Nur. Mais il leur fallait un fou de race. Sur lui ils verseraient leurs eaux sales. Leurs maladies vénéneuses. Leurs ulcères de méchanceté que les crapauds fendus ne suffisaient plus à contenir. Leurs chats bottés d'un pied de fer par la fenêtre et leur marmaille à bouches d'incendie.

N’daou le fou circonscrit dans son rectangle de craie subissait les cavalcades des hordes de poulets hirsutes. Ils braillaient de tout leur gosier des imprécations ordurières contre de gros chats prêts à leur couper la tête. Ils couvraient de leurs fientes son écritoire. Ils bouleversaient l'encrier borgne qui partait en goguette entre les coquilles de noix e t les orteils des passants arabes encrés par mégarde.

N’daou frappait dans ses mains chassant les poulets maudits... Les jours de marché étaient l'achouma pour lui. Sa malédiction d'ignorance. C'est à cause des jours de marché qu'il a décidé bien plus tard d'entrer lui aussi dans le monde nocturne des knock-tambules. Le monde des fous. Mais des fous prestigieux…

Perdu au milieu des marchands de pois chiches et de gros sel l'enfant-poisson et son échoppe de papier se sentaient entraînés par le courant dans le sillage de la loutre au nez d'argent. Pourtant de très loin comme le clapotis des doigts sur le bendir la voix de l'homme-silence le secouait :

- Dis au fils qu'il écrive notre histoire...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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