Partager l'article ! Asikel l'homme silence: Asikel l'homme silence Un nouvel extrait de ce bouquin qui raconte l'histoire de ...
Asikel l'homme
silence
Un nouvel extrait de ce bouquin qui raconte l'histoire de notre Cité des Blocks dans les
années 60-70 que je bricole depuis pas mal de temps... et ouf ! j'en suis aux corrections mais ça risque de durer vu que le style... enfin vous savez... Et pis c'est un récit-conte comme les
appelle mon amie Christiane Chaulet-Achour prof de littérature comparée à la Fac de Cergy et alors faut pas croire mais c'est du boulot ! Et merci d'être si patients...
Ecoute…
écoute…
Nausée… Les touches cassées d’la machine à
écrire que m'a rapportée la vieille Nur sont les dents brisées dans la bouche d'un Arabe têtu… Jamais j’n'écrirai comme on frappe sur un tambour mort qui claque pareil à une mitraillette… Mes
tambours à moi ils sont des hurleurs d’alcôves désertées et de sueurs… Mes tambours à moi ils hurlent des accouplements d’êtres poussière qu'on n’fera pas taire…
J’veux bien écrire en grattant la couche séchée qui empêche les corps des hommes de courir sous la pluie… Les peaux d’mes tambours ne crèveront pas de honte… Non j’n'écrirai pas sur les dents brisées dans la bouche d'un Arabe têtu…
Sueur de lames le long d’son dos… Ça lui a réussi d’se prendre pour un héros ! A gauche en entrant une niche à chiens… Ça doit être
facile d'être un chien ? On a plus honte alors… on a qu'à obéir… Pourquoi je fais souvent ce songe qui me trouble d'un immense papillon de nuit blanc qui rentre dans ma bouche ? Muet… Qui m'a
rendu muet ? Comment reprendre le fil des mots venus de mon père l’Arabe ?
Dans l'inattendu de mon délire le chat Aladin est un tortionnaire aux yeux de lune
verte… Quand il me fixe j'entre à l'intérieur de la spirale affolée d’ma mémoire…
Ecoute… écoute…
J'ai beau essayer de me souvenir… il me semble que j’n'ai pas été un enfant… Un enfant avec des jouets en bois qui grincent quand on les traîne et des bouts d’chiffons… J’crois que j’suis né hier… enfin… y a quelques mois… septembre… octobre… novembre… je sais pas… Cette date elle appartient pas non plus à mon souvenir…
En tout cas c'était avant qu’le lait gèle dans l'assiette de l'hérisson. C'était avant les grands froids qui donnent l'envie d’mourir. D'abord j’me souviens qu’j'ai été longtemps enfermé derrière des grillages quadrillés où des insectes s'accrochaient quand la nuit s'épaississait… Des autres cages il sortait des jappements aigus et des raclements d’gamelles qu'on lèche…
Les mômes du quartier s’poursuivent en criant entre les Blocks… Je n’sais pas qui est l’gardien du chenil… On m’glisse mon assiette sous la porte… Je n’vois jamais personne… sauf Nura… Les mômes du quartier n’viennent jamais jouer d’ce côté-ci…
Si j'ai vraiment vécu dans cette cage ou bien si c’est mon corps qui a ressenti soudain quand les vigiles m'ont mis la main dessus la honte qui l'a écartelé ? Est-ce que la honte ça peut séparer l’cœur qui bat comme un fou du corps qui est une banquise brûlante en dérive ? Du corps qui entre dans l'antre d'une petite boîte où il s'enterre sans rien sentir… Et chaque jour un type vient… entre-ouvre la boîte… et met une gamelle pour le chien…
Et c’type qui connaît l’moyen d’sortir d’la terreur étroite d’la boîte c'est celui qui a les clefs aussi… Et les clefs sont en fer et rougies au feu jusqu'au rouge cerise et presque jusqu'au blanc vu qu'il sait avec les autres entretenir des grands brasiers où on transforme les êtres…
A chaque fois que j’retourne à l'intérieur d’la cage minuscule d’ce corps-là j’retrouve la voix rusée et attirante du gardien qui ne m’laisse pas l’choix d’refuser sa présence… Il est là et il me hante avec patience :
- Alors p’tit négro… tu t’décides quand à changer d’peau ?… Suffit de t’tremper dans une grande marmite d'eau claire… et tout ça s'en ira au fil du caniveau… Après tu seras libre et puissant comme les autres Nègres blancs…
Parce qu’il m’voit m’recroqueviller encore plus au fond d’ma cage il ajoute en bouclant la grille d'un coup d’pied qu’ses lourdes rangers font carillonner autour de moi :
- Le noir on croit qu’c'est solide mais après un plongeon… youp ! y'a plus rien…
Clic-clac !
A chaque fois que j’retourne à l'intérieur d’la cage minuscule d’ce corps-là j’vois les deux yeux de lune verte du chat Aladin qui m’fixent avec sollicitude et un brin d'amusement…
Ils m’suggèrent avec insistance qu'y n’faut pas en faire un drame…
“A gauche en entrant… une niche à chien”. Il l'a écrit dans une lettre où y'a tout un morceau qu'on a déchiré… Comment il a pu la faire sortir ? Du chenil y a rien qui sort… Quelqu'un qui l'a aidé ? Moi j’crois… Si j’pouvais savoir qu'y avait pas seulement les autres… les monstres… A quoi ça ressemble un monstre ?
Même il a fait un plan d’la ferme sur une feuille du carnet… Y'avait des numéros aux feuilles… Des numéros pareils aux jours d’sa vie qui restaient ? Justement sur le numéro un y'avait écrit “raïny”… mon fils… C'est la vieille Nur qui m'a traduit…
Pourquoi ?
Nur se sert souvent des mots que je n’comprends pas… Ma mère prenait les lettres avec des mains propres… Elle les lavait et elle les essuyait avant… Même pendant qu’la cuisine les faisait poisseuses et grasses… Elle les lavait… Ou pleines de farine et d’semoule pour les galettes de pain… C'était l’seul moment où elles étaient blanches ses mains… Elle s’les lavait encore plus…
La feuille dépliée c'est un trésor d'Ali-Baba. Les pièces de cuivre du coffre… Comment il faisait ?… Il écrit en traçant de fines lettres longues qui ressemblent à des sauterelles vertes pâles. Quand tu sauras lire…
N'daou… N'daou le fou…
En fouillant dans mes poches j'ai retrouvé une boîte d'allumettes… et j'ai pu allumer la lampe à huile. Les feuilles de l'arbre… leurs branches ont crevé les yeux des fenêtres… elles avaient tout bu… Elle a été généreuse… elle a même pas crachouillé un peu… la lampe… Y faut beaucoup d'huile à cette lampe c'est embêtant…
Comme d'habitude les sentinelles de l'ombre veillaient sur les ampoules mortes. Les mercenaires de la Cité m'ont depuis longtemps coupé l'électricité. Les squatts c'est pire qu’les baraques d’la Medina… Les gens qui les habitent ont pas du tout l'autorisation. Mais si tu mets un verrou à la porte alors ça devient chez toi. C'est un cas de jouissance spontanée. Rien à demander à personne…
D'ailleurs personne s'en fout. Puisque c'est des lieux qui croulent… s'éboulent… se ratatinent parmi les clématites et l’chèvrefeuille. Et d'un bond sautent au milieu du vide des terrains vagues. Enfin dans les bons cas. Parce que dans les mauvais c'est l’territoire de guerre des Apaches. Les autres faut pas qu'on leur chipe leurs jardins clos et minés d’pièges. C'est tout… Concernant l’reste y viennent pas voir… jamais… C'est pour ça qu’les vigiles ils arrachent d'abord la porte des maisons.
Les vieux Arabes d'ici n’savent pas écrire à cette époque. Y n’savent pas signer non plus. Normal vu qu'ils n’sont jamais allés à l'école dans leur vie d'autrefois. Mais ils savent raconter et c'est ça qui m’fait tous les soucis… Et c’est ça qui les rend plus précieux qu’les pièces d’or du coffre… elle dit la vieille Nur…
Ecoute… écoute…
Le lieu d'où ils parlent c’est un trottoir sauvage. Dedans j'habite et j’navigue comme au creux d’un ventre ouvert.
Nura dit qu'ils ont honte parce qu'ils ont pas fait l'effort après. Moi j’crois qu’quand tu travailles la journée dans les usines après tu peux pas. Même si tu l’prends l’crayon il te tombe. C'est craqué à l'intérieur d’leurs paumes mieux que l’dessous d’leurs godasses. Comment tu veux ?…
Normal mon occupation c'était d’vider les cellules des chiens… D’porter aux ordures avec la brouette sur l’tas qui prépare l’fumier des champs juste à côté… C'est pas un travail compliqué pour un Négro-Arabe ça va… J’sais que je n’dois pas dire ces mots-là car j’ferais d’la peine à le vieille Nur… Nura…
Et puis un jour Nura est venue m’chercher dans l’chenil où j’passais mon temps à m’gratter et à creuser des trous à l’intérieur d’la
litière de paille qui
m’chatouillait… J'étais pas malheureux… Non… j’crois
qu’j'étais simplement un peu… silencieux. Idiot peut-être… Pourtant y'avait les lettres… c'est sûrement grâce à elles que j’m'en suis sorti…
Nur est venue m’chercher la nuit avec l’trousseau d’clefs qu'elle avait eu grâce aux pièces d'or d’sa ceinture. Moi j’n’ai jamais eu d’pièces d’or qui m’permettent d’peser assez lourd dans leur balance.
Nur elle a fouiné longtemps à travers les couloirs où on entendait des sortes de jappements et des plaintes… Elle se souvenait qu’c'était du côté des écuries…
“ A droite, les écuries ont été transformées en cellules ”. Le chemin on peut l’refaire en suivant les feuilles du carnet…
Toute la ferme c’était une maison de torture-haine ?… Il n’le dit pas… Pourquoi il était enfermé là-dedans ?
A suivre...
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