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L'histoire des gens fin
Nedjma et Guillaume Rania
Aouadène
Salon des Revues Octobre 2008
Photos
Jacques Du Mont
“ Mais le plus encourageant se trouvait ailleurs, dans les usines, les mines, sur les docks, là où les travailleurs kabyles se retrouvaient par milliers. Amers
et exploités sans vergogne, ils avaient pour grand nombre d’entre eux, laissé femmes et enfants ou mères et pères, et se refusaient à accepter leur sort. Djanina avait reçu des informations sur
l’adhésion de ces hommes au mouvement, il suffisait que l’action soit relayée aux environs d’Alger puisqu’en Kabylie des villages entiers étaient entrés dans les rangs. Tous avaient espéré, sans
doute, devenir des citoyens français à part entière, mais le chemin se faisait long vers la reconnaissance et la liberté… Puis ils s’étaient résignés espérant qu’un jour une grande figure
viendrait les libérer de la servitude dans laquelle ils étaient tombés. ”
Il est probable qu’en Kabylie dans les années qui ont précédé la guerre d’Indépendance la révolte des populations les plus pauvres telles qu’on les voit vivre à l’intérieur des douar et des mechta dans le livre de Mouloud Feraoun Le fils du pauvre, a suivi le même chemin que celui emprunté par les populations ouvrières et paysannes françaises à la fin du 18ème siècle. A la prise de conscience individuelle du refus de la misère et de l’ignorance s’ajoute l’idée nouvelle de faire partie d’une catégorie sociale méprisée dès que les hommes et les femmes se retrouvent dans les ateliers et les usines. Ainsi une population tout entière se rend compte qu’elle n’est pas seulement dominée en tant qu’indigène mais aussi en tant que main d’œuvre sous‑payée et réduite aux tâches les moins qualifiées.
Pour une partie des révolutionnaires algériens qui n’auraient pas renié les utopies des Communards et des Républicains espagnols, il ne s’agissait pas tant de remplacer une classe dominante par une autre fut‑elle nationale ou un pouvoir par un autre que de rendre ainsi que c’était le rêve du poète Jean Sénac au peuple d’Algérie les mémoires multiples qui sont les siennes. De lui donner accès aux richesses de cette culture populaire orale par laquelle il pourrait se revendiquer et se sentir proche des autres peuples du monde, de le relier à ses langues arabe et kabyle sans pour autant le couper de ce que la rencontre avec les populations européennes lui avait apporté.
Farid le jeune camarade de Djanina également engagé dans la lutte de libération représente bien ce désir de métissage culturel et humain : “ Fils d’un instituteur algérien, il avait baigné dans une culture tournée vers le monde arabe, mais, contrairement à son géniteur, il revendiquait les différentes cultures de son pays, qu’elles soient arabo‑berbèro‑musulmanes ou judéo‑chrétiennes. L’important était de vivre sans cette classe dominante française qui maintenait son peuple dans l’ignorance. ” Le père de l’écrivain pied‑noir d’Algérie Jean Pélégri ne parlait pas d’autre chose quand une fois ruiné, ayant quitté sa ferme de la Mitidja et vivant dans un quartier modeste d’Alger il réclamait d’être enterré parmi les siens après sa mort. Il racontait les anciens ouvriers agricoles avec qui il parlait en arabe, qui lui apportaient des fruits en partageant la joie des retrouvailles.
Ainsi ce livre aborde en une centaine de pages les tourments et les frénésies propres à l’Algérie depuis l’Indépendance par le truchement de personnages qui transgressent à la fois les violences imposées par les interdits que posent les religions et l’appartenance à une culture, à une origine, à une nation déterminées, et à la fois la morbidité obligée de l’histoire des peuples censés s’affronter indéfiniment dans la défense de leur identité.
De Djanina à Nedjma ne se déroule pas seulement l’histoire d’un pays et d’un peuple mais celle de tous ces gens à la trajectoire nomade qui se sont un jour croisés, combattus ou aimés et qui ont accepté que leur destin ne soit pas figé dans une seule réalité, en un lieu unique. D’occident en Afrique et d’Afrique en Occident les pistes des voyageurs se rencontrent depuis des siècles et les passeurs de cultures et d’imaginaires que sont les écrivains, les poètes, les peintres, les musiciens et tous les pourvoyeurs de rêves transmettent d’un peuple à l’autre les traces d’une quête commune, celle d’une humanité enfin heureuse.
Nedjma et Guillaume
est un témoignage de l’existence de cette culture populaire universelle que les griots, les conteurs et les conteuses telle que Rénia Aouadène toujours écoutant et observant la vie simple des
gens nous offrent avec la saveur d’une langue que l’oralité n’a pas cessé d
e bercer aux rythmes des musiques d’un monde métis et généreux, si semblable à celui
d’Al‑Andalus, un monde qui est le nôtre.
“ – Mais vous êtes une passionnée. D’où vient cet intérêt pour l’Espagne ?
‑ Vous oubliez que mon peuple, le peuple algérien, est le fruit de toutes ces cultures, dans sa langue, sa musique, ses traditions !
La voix de Nedjma se fait de plus en plus grave :
– Si les Algériens pouvaient ! Il n’y a pas de peuple en ce monde qui soit issu d’un mélange aussi multiple. De nombreux conquérants ont traversé cette terre, certains sont restés, d’autres sont repartis mais nous avons intégré au fil des siècles toutes ces cultures. Nous sommes un et multiple, Guillaume ! Pouvez‑vous comprendre ? ”
Je sais combien tu t'es attachée à essayer de traduire ce qui est l'essence de ce roman et surtout à travers ce texte dire ce que je suis et les sentiments qui m'animent , mes douleurs mes tourments, mes espérances , mes joies et mon désir toujours plus fort de vouloir partager et avancer vers un monde meilleur.
Toute ma tendresse !Rania
Et merci à toi de lire et de relire ce que j'écris sur les livres que toi et d'autres amis et amies écrivains d'Algérie publient avec tant d'obstination et de poésie en dépit de notre réalité souvent assez glauque et loin de nos rêves !
Tu sais que j'ai quasimment arrêté mes critiques littéraires car ce travail très prenant me semblait de moins en moins apprécié par celles et ceux pour qui je les écrivais... D'ailleurs je n'ai pas vu, et je ne sais pas si toi tu l'as vu, mon texte sur ton livre dans une des revues de Marie ? A-t-il été publié ou pas... je t'avoue que je n'en sais rien et ça me rend un peu triste mais ça n'est pas grave...
Je continue à travailler avec Leïla qui est une vraie amie et bien sûr avec toi si tu publies un autre bouquin et j'y compte bien ! De toute façon on ne s'oublie pas même si les Salons qui nous donnaient l'occasion de nous voir et de faire la teuf ensemble ne seront plus mes lieux favoris à l'avenir. Je t'écris et je pense à toi. Avec toute mon amitié. Dominique