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L'histoire des gens suite...
Nedjma et Guillaume Rania Aouadène
Salon du Maghreb des Livres 2009
Photos Jacques Du Mont
La religion et la guerre, voilà bien les deux mamelles de la géante bêtise humaine qui ont fait écrire des milliers et des milliers de pages d’où on sort plus
dégoûtés que l’homme à la cervelle d’or les doigts poisseux du sang de son cerveau vide, vendu à des commerçants d’impuissance… Mais aussitôt commencé la lecture de Nedjma et Guillaume je me dis que l’envie qu’a Nedjma d’être heureuse avec la gourmandise qu’on a d’une
tartine de confiture de framboise ne m’a pas trompée.
Avec Nedjma puisque c’est elle qui en passant le seuil de cette Eglise d’abord et ensuite celui de la sacristie pour entrer enfin dans le lieu où vit Guillaume “ La pièce dans laquelle ils entrent est spacieuse. Peu de meubles : un divan, une table, quelques chaises, mais surtout une bibliothèque murale qui doit contenir plus de mille bouquins. ” on replace les choses de la religion simplement là où elles se situent pour la plupart des gens. On sent qu’il est possible d’en parler en dehors des habituels rapports de domination et d’exclusion… en dehors des tabous et des interdits et au‑delà du communautarisme. Toutes choses qui nous éloignent des émotions et des sentiments contradictoires qui sont nos privilèges d’âmes et les garants de notre humanité.
Oui avec Nedjma il est possible peut-être de rapprocher à nouveau les croyances populaires de ce qu’elles devaient être à l’origine, un besoin des êtres appartenant aux classes modestes de la société d’imaginer un au‑delà à la condition humaine qui nourrisse d’espoir la brutalité du quotidien et de trouver des réponses simples et rassurantes à leurs peurs.
Nedjma et Guillaume illustrent chacun la façon dont les gens en dépit de leur appartenance à une histoire, à un clan, à un territoire quand ils ne cherchent pas à rationaliser leurs désirs ou à les contredire sous l’influence d’un message dominant vont facilement à la rencontre de l’étranger celui qui n’est pas comme eux. Guillaume dont la mère “ est descendante d’une vieille famille cévenole ” a entendu raconter querelles et alliances entre protestants et catholiques et pour Nedjma c’est un grand‑père paternel qui a épousé une Roumia “ convertie au catholicisme par les Pères Blancs en Kabylie ”.
En mettant en scène des personnages qui bien que marqués par leur passé ne sont ni des héros au sens de la tragédie grecque par exemple, ni des porteurs d’idées ou d’idéaux comme c’est le cas pour de nombreux personnages de romans, mais des hommes ainsi que le définit Camus, Rénia Aouadène fait entrer dans l’espace du récit et de la narration des êtres dont le vécu suffit à nourrir l’action et qui deviennent héroïques parce qu’ils sont profondément et authentiquement humains.
“ Elle regarde Guillaume, comme pour lui demander si les habitants sont enfermés, cloîtrés, de peur de se faire agresser par le voisin, mais il est loin, perdu dans ses pensées. Il a franchi une étape de sa vie, celle qui consiste à faire face, et à refuser le sentier tracé par ses pairs. Il a eu d’autres occasions de vivre des moments intenses, avec d’autres femmes ou des hommes, mais il n’a pas osé à cause de sa fonction. Un prêtre qui s’affiche avec une femme, non, qui s’autorise un instant de loisir, ne peut être que perturbé ! Il ne sait pas, il n’a aucune explication à donner, il voudrait juste savourer l’instant partagé avec Nedjma, car elle est jolie et sensible, en plus d’être intelligente. Il se dit qu’il se serait volontiers marié avec une femme comme elle. Elle semble très simple, proche de la nature et des humains. Elle paraît porter une blessure, il ne sait laquelle. Il le découvrira peut‑être si la rencontre se renouvelle. ”
Avec le personnage de Djanina on entre dans un autre temps et un autre lieu du récit et on rejoint la part tragique de l’histoire algérienne contemporaine. Celle qui au moment de la guerre d’Indépendance a séparé définitivement les communautés composées d’Européens et de ceux qui, Berbères et Arabes, allaient enfin devenir des Algériens à part entière. Dès les massacres de Sétif et de Guelma le 8 mai 1945, les violences et les humiliations commises sur la population par l’armée française soutenant les grands propriétaires colons qui n’auraient jamais accepté le partage de la terre algérienne et du pouvoir qu’elle leur avait donné, il était évident que la fraternité entre les gens qui vivaient ensemble depuis plus d’un siècle était devenue impossible…
On constate aujourd’hui qu’une sorte de “ mode ” avec une portée politique évidente, consiste à réécrire l’histoire algérienne comme si ce pays et ce peuple n’avaient pas dû secouer le joug d’une armée et d’un Etat colonisateurs puissants et déterminés et faire face à la folie morbide de l’OAS. Dans le même temps on écarte de l’histoire sociale et humaine le rôle essentiel et silencieux qu’ont joué les immigrés algériens si nombreux à partir des années 60 dans la construction des cités de banlieue et dans l’industrie automobile, ce qui permet de les renvoyer une fois encore à un néant d’où ils n’auraient jamais dû sortir et d’effacer toute notion de métissage culturel et toute mémoire d’une lointaine Andalousie.
“ Des hommes, qui travaillaient dans les mines ou les usines, avaient appris à lire et écrire dans les associations de travailleurs. Ils avaient très vite pris conscience de l’injustice de leur situation : ils n’étaient que des indigènes, des colonisés, n’ayant aucun droit, sinon celui d’être des machines à produire. ” Les travailleurs nord‑africains comme on les appelait alors largement victimes des ratonnades et noyades du 17 octobre 1961 n’étaient pas dupes du fait que leur situation de colonisés puis de “ fellaghas ”, un terme qui précédait de peu celui de terroriste, les désignait comme de dangereux individus rebelles et prêts à tout. Et c’est pour faire face à cette répression prévisible que Messali Hadj avait eu l’intuition d’une solidarité avec les travailleurs français : “ Ce sentiment de lier le mouvement d’émancipation nord‑africain aux luttes de la classe ouvrière française a dominé toute mon activité et cela malgré d’énormes difficultés et quelquefois une incompréhension de la part du peuple français. ” écrivait‑il dans une lettre adressée au Cercle Zimmerwald en 1954.
“ Combien de fois le père de Djanina n’avait‑il pas hurlé et maudit les colons, en rêvant de ses ancêtres n’ayant pas hésité à donner leur vie pour combattre la plaie coloniale ! ” Djanina a reçu de son père l’héritage de ce sentiment de fierté et la passion de la liberté commune aux femmes qui se sont engagées dans les maquis ou qui ont participé aux combats de la guerre d’Indépendance “ Mais de quelle liberté s’agissait‑il : celle de la femme ? Celle de l’indigène ? ” Ces femmes qui ont agi durant la bataille d’Alger telles que Djamila Bouhired, Zohra Driff et bien d’autres, étaient des combattantes et pour elles le choix d’entrer dans la résistance algérienne était culturellement et humainement une double transgression.
Le personnage de Djanina met en avant plutôt que l’image convenue de la femme arabe, la tradition de rebelles des femmes algériennes telle la Kahina héroïne berbère qui a tenu tête à l’empire omeyade, à laquelle on pense forcément. “ Djanina était certaine de pouvoir convaincre des hommes de la force de ses convictions, même si elle redoutait l’orgueil de ces habitants qui n’avaient de cesse d’oublier que de grandes femmes guerrières s’étaient battues contre les occupants… ”
A travers son histoire on relie le passé de l’Algérie à son présent qu’illustre Nedjma en prenant la
suite des différentes transgressions parfois moins flagrantes que celles de femmes guerrières, qu’ont accompli les femmes et les hommes du peuple algérien par leur obstination et leur courage
quotidiens face aux systèmes d’oppression successifs et à la pesanteur des traditions. Zahra la mère de Djanina “ avec un regard dans
lequel brillait l’intelligence propre à ces nombreuses femmes privées
d’instruction ” est l’exemple de ces gens qui ont transmis à leur façon la révolte qui les animait. Ils sont à l’origine de la passion des jeunes générations algériennes pour ce qui
se passe ailleurs et en même temps de leur attachement à leur culture, à leur paysage. “ Elle appartient à un autre monde et elle n’a jamais exprimé une
quelconque envie de quitter son pays de violences, de trahisons, de haine. ”
A suivre...
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