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Comme promis à Quichottine il y a quelques
jours lors de la publication d'un extrait du "Block Trois l'Afrique" voici une des suites de cette histoire qui lui rappellera encore des souvenirs je suppose... Et si vous êtes sages c'est
possible que malgré les vacances bien méritées je fasse une petite incursion sur notre blog durant le mois d'août pour vous refiler un autre passage de ce bouquin à venir...
Alors bonnes vacances à toutes et à tous... profitez-en et faites les oufs il sera toujours bien temps de revenir à la raison... A bientôt parmi les Cahiers des Diables bleus...
Zoulika la négresse
La Cité aux ordures… années 1960-70…
Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
A peine débarqués il a fallu s'enfoncer dans les boyaux des rues zig-zag des
enfilades de tôle ondulée qui délimitaient une zone industrielle abandonnée genre décor de théâtre mais c’est vraiment là que tu vis… De plus en plus ils marchaient et de plus en plus la
poussière grise un peu partout… Des tas pas très gros comme des taupinières si on veut… Et puis d'un seul coup après la dernière tôle qui délivrait un immense désert blanc de craie l'odeur a
fondu sur eu…. A angle droit… Avec ses griffes longues et tenaces qui mordent partout et des petits champignons de fumée noire à l'autre bout d'où ça semblait venir… Apparemment y fallait encore
traverser tout c't'espace vide pour découvrir entre un gros tas de poussière et un champignon d'odeur moite la Cité d'urgence…
La Medina des Arabes réservée à ceux qui arrivent direct pour s'embaucher dans l'usine des
copeaux ou des choux… Zoulika en tête de la tribu elle cherche sans le trouver le regard de Yahya qui fixe le sol tout blanc… Doucement comme il est Yahya il s'est baissé pour toucher avec ses
mains…
Et il a remué la tête de droite et de gauche à la manière
de celui qui n'comprend pas… Alors Zoulika dont le cœur battait comme une grenade très mûre a pigé pourquoi sa vieille négresse arabe de mère lui répétait souvent que ses orteils étaient des
racines sans terre et que ça voulait bien dire quelque chose…
-
Notre royaume… elle a songé à tous les rêves qu'ils avaient faits en partant de là‑bas…Et puis en caressant son ventre rond elle a imaginé le môme qui allait grandir entre une cimenterie
désaffectée aux taupinières de cailloux blancs et la décharge des ordures… Plus tout c'qu'on n'sait pas !…
Et alors fallait pas venir… qu'elle s'est dit en haussant les épaules… Mektub !…
Elle a été une des premières Zoulika à gravir le petit sentier où sont plantés comme des
bananiers sans feuilles des sortes de bidules en bois avec tout au bout des godasses usagées… des vêtements grignotés par le vent et des lambeaux d’affiches où on voit des jambes de femmes nues
et des chaussures rouges à talons aiguilles…
Un peu étonnée
d’abord par ce chemin qui semblait balisé pour eux par les choses que le vent du Sud qui soufflait du ventre des voitures sur la voie express emportait… les choses des
poubelles…
M’mâ Zoulika… on l'appelait pas encore M’mâ… a emmené
la tribu vers son destin… A l'arrière plan du vilain décor des baraquements badigeonnés de tags et d’inscriptions géantes sous les échelles métalliques qui les parcourent de haut en bas… Alors
comme c'était dur d'y croire elle a demandé en arabe à un type sorti du blanc… un qui avait le faciès et qui portait le sac de ciment sur l’épaule… si c’est bien par là la Cité des
Arabes…
- Tu viens d'où ? qu'il a répondu pareil avec le salut
pour tous et dans la langue qui a les sonorités du Sud… Le Sud de là-bas… Rauque… sèche comme le sable dans la bouche et les grand palmiers…
Mais Zoulika elle ne venait de nulle part… Elle a compris en quelques secondes qui glissent
entre les doigts qu'il ne fallait plus se retourner… Jamais plus… Ici il y aura les fils… Et les fils des fils… Et en posant sa main sur le cœur-grenade pour saluer elle est repartie vers l'odeur
du monde nouveau… Mektub !
Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
- Tout ça c’est l’affaire de M’mâ Zoulika !…
C’est ce qu’elle dit Zoulika en se tapant les cuisses en cadence entortillée des mamelles jusqu’au nombril dans le fichu rouge qui a porté ses sept fils et ses sept filles… Sur n’importe quelle autre femme il ferait guenille mais pas sur Zoulika…
Non pas sur elle… Zoulika malgré ses rondeurs et pas mal de soucis en plus elle possède une aisance naturelle que l’Afrique a déposée sur elle comme la rosée.
Les pieds nus à l'intérieur des sandales… les pans de tissu orange de sa jupe où courent des éléphants relevés un peu au-dessus des genoux laissent voir des scarifications plus claires à la manière de cailloux polis en creux… elle balance ses lourdes hanches sur le rythme d’un tambour que personne n’entend… Sauf elle.
C’est sûr qu’elle l’entend sinon elle pourrait pas tenir comme ça à se dandiner aussi longtemps dans la puanteur des cageots de tomates trop mûres… des tas d’oranges… des mangues ouvertes et des citrouilles éclatées comme des ventres qui sèment leurs graines de sous blancs…
A chaque fin de marché quand ça commence à sentir Zoulika… la reine des baraquements de la Cité-ghetto… la Medina arabe… Zoulika entre dans la danse…
Contrairement à ce qu’on croit à la voir marcher en sautillant sur ses replis de peau noire que les éléphants du boubou ont du mal à contenir les pieds de Zoulika lorsqu’il le faut sont plus légers que les pattes de la pluie…
Elle dirige de main de maîtresse la récupération des fruits jamais assez avariés… des légumes tout épluchés et même parfois de la viande comestible parfaite que les marchands de l’outre à mangeaille laissent sur place…
Et qui doivent être détruits… L’outre à mangeaille un des gigantesques entrepôts où viennent se fournir en nourriture les habitants de la Cité aux ordures étire ses pattes en tous sens à la manière d'une grosse araignée
Dans la partie la plus proche de la Medina ça ressemble à un vrai souk d'odeurs et de couleurs trop fortes avec les langues qui s’emmêlent… C'est là que M’mâ Zoulika elle a établi son commerce si on peut dire… Ça a pas été sans mal si on y pense bien… Et d’abord il a fallu avoir l’idée…
Et puis heureusement que M’mâ dispose d’une famille nombreuse et des tas d’amis pour procéder au ramassage… Sans parler bien sûr de son rôle à elle M’mâ… à l’intérieur de la Medina… son rôle de mère nourricière et de prêtresse des cérémonies du passage d'un côté à l'autre…
Y a pas vraiment de lien entre ceux du dehors qui habitent les Blocks béton frais qu'on vient de planter là comme des arbres chauves et ceux du dedans de la réserve entourée de barrières en bois poisseuses de résine encore et habitées d'insectes… Ils se retrouvent à l'usine et ensuite leurs chemins se hérissent à nouveau d'indifférence.
C’est sur les reins et le dos généreux de négresse de M’mâ aussi solide que l’arbre qui donne les enfants dans le pays de son père que repose l’alimentation d’une bonne part des familles blacks et arabes de la Medina…
Sur ses reins et sur son dos qui ont porté dans le fichu rouge ses sept garçons et ses sept filles contre le boubou aux éléphants… Parce qu'il ne faut pas croire que de faire l'ouvrier dans les quartiers de pauvreté… dits les faubourgs… ça nourrit le monde…
Ça permet tout juste d'obtenir une baraque d'urgence dans l'enceinte de la Medina… encore un nom qui contourne celui moins compliqué de Bidon-City… mais sans le petit jardin autour ni les lapins que possèdent les habitants des maisons ouvrières…
- Ça c’est l’affaire de M’ma Zoulika !… Ouallah !…
Zoulika se tape de plus en plus vite sur les cuisses en faisant basculer son derrière contre les sacs en plastique super marché bourrés de trouvailles… Zohra une gamine de quinze ans au front tatoué d'une étincelle bleue les empile avec un va-et-vient lent comme une petite vague… Une petite vague chaude sur trottoir dégoûtant…
Dans la chaleur de fines gouttes de sueur viennent se charger d'ombre sur ses paupières… Délicates elles ressemblent à des ailes de papillons les mains passées au henné de Zohra qui plongent à l'intérieur des déchets poisseux et grouillants d'un tas de bestioles concurrentes pour faire le tri… Y a pas de temps à perdre… à côté d'elle M’mâ a déjà dressé une pile énorme de cageots où elle va entasser les choses qu'on mange débarrassées de leurs habitants avec la précision d'un désordre organisé…
C'est comme ça que les fonctionnaires de la Cité qui passent à l'heure où ça cuit au point qu'il monte au-dessus des collines de déchets une vapeur orange pointillée de grésillements qui chevauchent les bennes dévoreuses évitent de toucher à la citadelle anarchique des cageots de Zoulika la sorcière…
On n'sait jamais ! Vaut mieux se méfier de cette négresse arabe qui a peur de
personne et qui a déjà à plusieurs reprises ridiculisé et maudit le directeur de l'outre à mangeailles… Ta fille et la fille de ta fille… quelles aient le ventre pourri par toute la nourriture
que tu t'empiffres !
…
Malgré ses gardes-chiens au museau aiguisé le type s'est réfugié au milieu des soutiens gorges en soie rouge pour contrer la débine qui lui tombait dessus devant tout le monde. C'est le premier rayon près de la porte qui attire les mômes du bidonville qui viennent se scotcher comme des fourmis volantes sur le verre…
- Ouallah !… Ça va pas… mais ça va pas di tout !…
- Zohra ma fille… pourquoi vous allez pas plus vite à ramasser li légumes ? Y a les autres qui vont emporter tout dans les estomacs de la mémère Ordures…
- Zohra ma fille ou elle est encore passée ta sœur ? Kenza… Kenza… Ah ça va pas… ça
va pas di tout !…
A suivre...
J'ai lu. Ce que je peux dire après cette première lecture, c'est que j'aurais aimé connaître la suite.