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Comme tous les articles de Jeff Halper celui-ci est si
juste, intuitif, humain et généreux que j'ai eu env
ie de vous le faire
partager. Il s'agit là de la première partie et vous aurez la suite demain...
Cet article est publié sur le site : www.info-palestine.net
Jeff Halper : “ Alors, un Etat commun ”
Dimanche 26 juillet 2009
Jeff Halper, fondateur du Comité israélien contre la destruction de maisons ( ICAHD )
Interview de Jürgen Rose
Si la communauté internationale ne pose pas de limites à Israël, je crains qu’il ne finisse par se suicider... Un jour Israël pourrait perdre tout bon sens, d’une manière intolérable, et foncer droit dans le mur, et ce ne serait pas un bon scénario.
Le “ Comité israélien contre la destruction de maisons ” ( ICADH ) est un groupe citoyen israélien à Jérusalem qui se mobilise pour les droits des Palestiniens dans les Territoires occupés. Les préoccupations principales des manifestations et des actions non violentes de ce groupe sont la dénonciation d’atteintes aux droits humains, la prévention de destructions de maisons et leur reconstruction ainsi qu’un Etat palestinien autonome et équitable. L’organisation a été fondée par Jeff Halper, ancien professeur d’anthropologie à l’Université Ben-Gourion. Son comité est financé par des dons et soutenu par la Commission européenne.
Pourquoi avez-vous fondé le “ Comité israélien contre la destruction de maisons ” - y a-t-il eu un événement à la clé ?
Oui et non. D’abord, j’ai grandi dans les années 60 - nous étions alors les “ enfants‑fleurs ”. Et les années soixante étaient très politisées. Moi-même, j’ai toujours été de gauche, dans le mouvement contre la guerre du Vietnam ou le mouvement pour les droits civils. Et ensuite quand je suis parti pour Israël, je n’avais pas de représentations romantiques, mais j’étais conscient qu’il existait là-bas un régime d’occupation. Aussi la première chose que j’ai faite en arrivant en Israël, c’est de m’affilier au mouvement israélien pour la paix. C’est d’ailleurs là que j’ai rencontré ma femme - dès la première semaine nous nous sommes croisés dans une réunion politique.
Donc j’étais politiquement actif depuis bien des années pour la paix. Le déclencheur concret pour la fondation de notre Comité fut l’élection de Benjamin Netanyahou en 1996. Celle-ci a eu lieu sur la base d’un programme clairement anti-paix et a mis un terme définitif au processus de paix israélo-palestinien. L’occupation s’est alors très brutalement renforcée : destructions de maisons, occupations militaires, refus d’Israël de se retirer malgré les accords d’Oslo. Moins d’un an plus tard, un groupe de gens “ de gauche ” se sont rassemblés pour résister à l’occupation, parce que celle-ci allait manifestement demeurer et qu’Israël refusait une solution biétatique. Netanyahou a donc été le facteur décisif. Nous avons décidé de mettre la destruction de maisons au coeur de nos activités.
Il a fallu presque une année pour que nous puissions être témoins oculaires d’une destruction de maison, puisque cela se passe habituellement à l’aube, en silence et en toute discrétion. Et à cette occasion, je me suis décidé tout à fait spontanément à me confronter au bulldozer. C’est là qu’a commencé ma résistance physique avec l’engagement de mon corps. C’est ce qui a caractérisé ensuite notre mode d’action, à savoir toujours occuper le terrain, de concert avec les Palestiniens.
Comment avez-vous réagi quand la militante pacifiste Rachel Corrie a été écrasée par un bulldozer israélien au cours d’une telle action ?
Rachel Corrie, militante ISM états-unienne, écrasée le 16 mars 2003 sous un bulldozer israélien, à Rafah. Jusqu’alors je ne la connaissais pas. Elle faisait partie d’un mouvement de solidarité international et avait été à Gaza. Nous avons tous été extrêmement indignés par cet acte, d’autant plus qu’il n’y a même pas eu d’enquête. Même les Etats-Unis ont refusé d’enquêter. Depuis, nous connaissons bien la famille de Rachel et nous collaborons avec la Fondation Rachel-Corrie. C’était une personnalité très engagée et sa mort est vraiment une grande perte. Aujourd’hui elle représente un symbole très puissant.
Sa mort n’a fait que vous renforcer dans votre conviction que vous étiez et que vous êtes sur la bonne voie avec votre engagement ?
Bien sûr nous l’avons toujours su. Mais il faut se dire la chose suivante : des Palestiniens meurent sans arrêt, souvent sans même qu’on en parle et pour des motifs futiles. Parfois c’est l’un qui n’a pas entendu les indications à un poste de contrôle et qui est abattu, ou l’autre qui a résisté à la destruction de sa maison. En revanche, les Israéliens et les activistes internationaux bénéficient d’une certaine protection. Nous sommes en quelque sorte privilégiés, en particulier quand nous sommes juifs. Ils ne peuvent pas simplement nous frapper ou nous abattre. Il est vrai que la mort de Rachel Corrie nous a démontré que nous aussi sommes vulnérables, que la protection n’est pas absolue. Nous avons compris qu’il faut vraiment être déterminé et qu’il ne s’agit pas du tout d’un jeu. Il s’agit d’une affaire de vie ou de mort et chacun doit vraiment bien se demander s’il est prêt à payer le prix.
Quel est l’objectif de vos activités et comment voyez-vous les perspectives de succès ?
Je pense que notre travail est déjà très effectif. En Israël même, il est vrai qu’on nous ignore - personne ne nous connaît, personne ne vient nous parler, parce que nous ne sommes pas sionistes. Mais nous sommes israéliens et en tant que tels nous pouvons par exemple, au cas où la solution biétatique ne fonctionne pas - et elle ne fonctionnera pas parce qu’Israël lui-même l’a éliminée - proposer la solution monoétatique. Cela ne nous pose aucun problème de vivre avec les Palestiniens et d’essayer de construire une société multiculturelle. Cette seule idée nous met totalement hors-jeu en Israël.
Par contre au niveau international, nous travaillons littéralement avec des milliers d’organisations sociales, religieuses et politiques. Et je pense que ces dernières années nous avons réussi à faire de notre objectif un thème central et global significatif, exactement comme cela avait été le cas de la politique anti-apartheid de l’Afrique du Sud. Du reste, nous ne collaborons pas seulement avec des organisations de la société civile mais aussi avec des gouvernements. Et peu à peu, les gens commencent à comprendre - le gouvernement des Etats-Unis également. Notre voix est entendue, nos informations sont prises en compte, nos analyses sont lues et les politiques aussi nous écoutent. Même si en Israël on ne nous écoute pas, nous essayons de mobiliser l’intérêt de la communauté internationale.
Une sorte de processus dialectique alors, de telle sorte que votre préoccupation trouve finalement le chemin d’Israël par le détour international ?
Exactement, et en fin de compte, Netanyahou, la synthèse lui tombera dessus.
Avez-vous une perspective à court terme pour le processus de paix d’une part, et quelle est votre vision à long terme d’une solution de paix durable d’autre part ?
Non, car à mon avis il faut dès le début une véritable solution de paix. Celle-ci doit être juste et praticable. Et si ce n’est pas la solution biétatique, il faut bien que ce soit celle d’un Etat commun. Et si ce n’est pas non plus celle-là, il y a encore toujours l’option d’une “ Middle East Economic Confederation ” ( confédération économique du Moyen-Orient ).
Une confédération économique du Moyen-Orient qui devrait englober
Israël, la Palestine, la Jordanie, la Syrie et le Liban.
Sur le modèle européen ?...
...pas sous la forme de l’Union politique d’aujourd’hui, mais plutôt à la manière dont l’Europe se dessinait il y a trente ans, donc plutôt comme une communauté économique. Celle-ci devrait englober Israël, la Palestine, la Jordanie, la Syrie et le Liban. Cela restaurerait d’ailleurs l’unité historique antérieure de cette région du monde. Sans cela Israël-Palestine, ce serait trop petit pour pouvoir vraiment maîtriser les problèmes. Car ceux-ci sont régionaux, qu’il s’agisse du problème des réfugiés ou de la question de la répartition de l’eau, du développement économique ou de la sécurité internationale.
Nous ne nous contentons pas de résister et de protester, bien au contraire. Nous pensons créativement, plus loin que le bout de notre nez, et nous essayons de développer des approches pour une résolution constructive des problèmes. Ainsi, il nous paraît tout à fait imaginable que la communauté internationale dise à Israël et à la Palestine qu’il faudra dix ans pour trouver une solution politique, parce qu’il faut d’abord construire la confiance et créer des structures solides. Ce qui est déterminant, c’est sans doute la garantie qu’en fin de parcours il y a une solution pacifique. Les Palestiniens ne peuvent être laissés seuls avec le sentiment que le résultat reste ouvert et que, comme après Oslo, ils pourraient rester les mains vides.
Il faut donc un certain laps de temps et un objectif sans équivoque. Et ce n’est qu’alors, quand une solution politique aura finalement été trouvée, qu’on pourra réellement entamer la réconciliation - il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Bien sûr nous collaborons amicalement avec des groupes palestiniens pour faire cesser l’occupation, et cela crée de nombreuses amitiés, mais nous veillons à ce que la distance soit maintenue. Nous ne voulons pas vraiment normaliser notre relation avant qu’une paix équitable ne soit atteinte.
Votre travail pratique de militant pacifiste se base sur une approche théorique que vous avez formulée en tant que professeur et scientifique et que vous appelez “ reframing ” ( recadrage ). Comment devons-nous nous représenter ce “ remaniement stratégique ” ?
Avant toute chose il faut expliquer pourquoi la communauté internationale devrait s’intéresser au conflit israélo-palestinien, qui n’est après tout qu’un conflit parmi des milliers d’autres. Il nous faut pour cela une accroche, comme par exemple la question des droits de l’homme. Les juifs y sont très réceptifs en raison de leurs traditions. Aussi le conflit israélo‑palestinien est-il bien thématisable dans cette perspective. Notre “ recadrage ” dans ce contexte repose sur trois points : premièrement le conflit est de nature politique et peut donc être résolu si - en s’appuyant sur les droits humains - les deux populations sont protégées et leurs besoins satisfaits. En revanche la mystification du conflit comme “ choc des civilisations ” rend toute solution impossible. Deuxièmement il existe un régime d’occupation qui représente une politique de contrôle non défensif de l’ensemble du territoire entre la Méditerranée et la vallée du Jourdain. Et troisièmement Israël est le plus fort et en tant que tel il est responsable de sa politique et de ses actions.
Et comment se pose votre approche de “ recadrage ” par rapport à l’Allemagne ?
En Allemagne les gens, en particulier les jeunes, se sentent de plus en plus obligés de veiller au respect des droits humains. La politique étrangère allemande, par contre, balance entre la culpabilité pour l’holocauste et la poursuite de ses intérêts en tant que puissance mondiale ressuscitée. Ce qui manque à mes yeux, c’est la traduction des leçons de l’holocauste - en particulier la priorité absolue des droits de l’homme et du droit international - dans la politique étrangère allemande. C’est d’une importance décisive, car aussi longtemps que l’Allemagne confond le soutien à la politique d’occupation avec l’expiation pour l’Holocauste, elle crée un obstacle dans le processus de résolution du conflit moyen-oriental.
L’Allemagne est devenue un acteur responsable dans la politique internationale et a fourni une aide importante à Israël dès le début, même si elle a parfois poussé l’aide trop loin, en livrant des sous-marins nucléaires. L’acte de repentir et de réconciliation le plus sincère et le plus significatif consisterait à aider Israël à se libérer d’un conflit funeste qui entrave de plus en plus sa sécurité et à conclure la paix avec les Palestiniens. Mais cela exige que l’Allemagne aborde, de façon résolue mais constructive, les violations par Israël des droits humains des Palestiniens. Car Israël doit encore entamer son processus de réconciliation, en assumant la responsabilité de l’effroyable destruction de la société palestinienne et de l’occupation permanente, au cours de laquelle 24 000 maisons de personnes innocentes ont été rasées. Tout à l’opposé, Israël tente de manière démagogique d’instaurer un Etat juif dans toute la Palestine, et ce faisant il commet constamment des crimes de nettoyage ethnique, d’occupation, de guerre et de répression, pour lesquels un jour nous devrons nous-mêmes rechercher le pardon.
Si l’Allemagne a vraiment une relation particulière à Israël, en raison de son propre passé, elle est singulièrement disposée pour détourner Israël de son idéologie démagogique et de l’occupation. Ou bien l’Allemagne prend cette responsabilité à l’égard d’Israël, ou bien elle commet une trahison vis à vis de ses obligations résultant de l’Holocauste, si elle continue à soutenir la politique d’occupation israélienne au détriment en particulier des juifs israéliens.
Israël lui-même doit tirer un trait sous l’Holocauste. Entre les mains de politiciens cyniques qui l’utilisent pour justifier la propre politique répressive d’Israël et pour étouffer dans l’œuf toute critique, l’héritage de l’Holocauste lui-même risque d’être minimisé, profané et détourné. Comme le formulait Avraham Burg, ancien Président de la Knesset et de l’Agence Juive dans son dernier livre : “ L’Holocauste est passé : nous devons nous élever hors de ses cendres”.
Que voulez-vous dire quand vous demandez qu’un trait soit tiré sous l’Holocauste ?
Ce que cela veut dire, tirer un trait final ? Je veux dire que nous devons développer une relation tout à fait normale entre nous. Cela ne veut pas dire que nous devions oublier ce qui s’est passé.
Normalisation, cela signifierait-il donc que l’Allemagne devrait traiter Israël comme un Etat tout à fait normal, comme tout autre Etat dans le monde ?
Aider Israël à obtenir un statut dans lequel il entretient des relations normales avec les Etats arabes, les Palestiniens et tous les autres. Nous, en Israël, devons comprendre que nous devons faire partie de la communauté internationale. Et l’Allemagne doit dire à Israël qu’il doit le comprendre et ne pas être le tyran et celui qui est toujours hors-jeu et exige un traitement particulier. Car cela ne suscite que haine et ressentiment chez tous les autres. Cela, l’Allemagne peut le dire à Israël : regardez, nous avons tout fait pour reconnaître et solder notre dette, à présent la dernière chose que nous puissions faire, c’est vous aider à faire la paix avec les Palestiniens. Et ensuite, quand vous aurez des relations normales avec les Palestiniens et le monde arabe, alors vous pourrez aussi entretenir des relations normales avec nous les Allemands et avec tous les autres. Et alors cela sera vraiment un trait final : maintenant nous sommes amis, maintenant l’Allemagne et Israël peuvent établir toutes les relations possibles et en ce sens il n’existe plus de relation spéciale.
Finalement reste-t-il encore de la place pour une relation particulière entre l’Allemagne et Israël ?
Je ne le crois pas. Naturellement l’Holocauste reste une partie de notre histoire. Mais ce dernier ne concerne pas seulement les juifs. La normalisation comme élément du processus de réconciliation veut dire aussi : laisser ce qui est arrivé comme étant arrivé et ne pas sans cesse le jeter à la figure de l’autre. Sans cela on finit par régresser. La jeune génération y est particulièrement hostile. Se réconcilier ne veut pas dire oublier, mais normaliser.
Jeff Halper arrêtén par
des militaires israéliens
Texte traduit de l'allemand par Marie Meert
Site web de l’ICAHD : http://www.icahd.org/eng/
A suivre...
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