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D'Aden à Alger Petites chroniques
vagabondes
Voici pour l'été un extrait du dernier livre de mes chroniques algériennes que mon amie Marie Virolle a bien voulu publier dans son
édition que vous connaissez si vous suivez les articles de notre blog des Cahiers.
D'Aden à Alger Petites chroniques vagabondes a donc été publué aux Editions
Marsa en 2009 et vous avez pu en lire déjà quelques extraits ici... Cet extrait se situe au commencement du bouquin histoire de vous donner envie de lire la suite...
Toutes les illustrations en couleur et en noir ont été réalisées par Louis Fleury.
De tous les écrivains dont les livres participent à ces petites chroniques vagabondes Alain Vircondelet est le seul que je n’ai jamais rencontré
et que je ne connais pas autrement qu’à travers son récit La terreur des
chiens.
Et néanmoins c’est ce livre qui m’a inspiré et donné envie de mettre ensemble ces différents articles écrits sur dix ans de travail en commun avec les écrivains
d’Algérie.
Le récit d’A. Vircondelet s’inscrit dans les six derniers mois de la
vie de Rimbaud entre Harar et Aden et l’extrait des Correspondances de Rimbaud aux siens et à
ses proches collaborateurs à Aden cité pour introduire ce voyage d’un poète l’autre se situe dans le cours de l’année 1883, donc huit ans avant son retour en France. On y découvre la magie
toujours vivante de son écriture et sa passion aventureuse pour l’ailleurs et les mondes nouveaux ‑ là où il se rend en Abyssinie aucun Européen souvent n’a encore pénétré et ce qui le
pousse à aller plus avant encore c’est sa curiosité et son imagination du réel ‑ qu’il ne cessera jamais de faire entrer en poésie…
Correspondance Arthur Rimbaud
“ Rapport sur l’Ogadine par M. Arthur Rimbaud, agent de MM. Mazeran, Viannay et Barbey, à Harar ( Afrique orientale ).
Harar, 10 décembre 1883
Voici les renseignements rapportés par notre première expédition dans l’Ogadine.
Ogadine est le nom d’une réunion de tribus somalies d’origine et de la contrée qu’elles occupent et qui se trouve délimitée généralement sur les cartes entre les tribus somalies des Habt‑Gerhadjis, Doulbohantes, Midjertines et Hawïa au nord, à l’est et au sud. A l’ouest, l’Ogadine confine aux Gallas, pasteurs Ennyas, jusqu’au Wabi, et ensuite la rivière Wabi la sépare de la grande tribu Oromo des Oroussis. ( … )
L’Ogadine est un plateau de steppes presque sans ondulations, incliné généralement au sud‑est : sa hauteur doit être à peine la moitié de celle ( 1800 m ) du massif du Harar. ( … )
Les bêtes féroces sont assez rares en Ogadine. Les indigènes parlent cependant de serpents, dont une espèce à cornes, et dont le souffle même est mortel. Les bêtes sauvages les plus communes sont les gazelles, les antilopes, les girafes, les rhinocéros, dont la peau sert à la confection des boucliers. Le Wabi a tous les animaux des grands fleuves : éléphants, hippopotames, crocodiles, etc.
Il existe chez les Ogadines une race d’hommes regardée comme inférieure et assez nombreuse, les Mitganes ( Tsiganes ) ; ils semblent tout à fait appartenir à la race somalie dont ils parlent la langue. Ils ne se marient qu’entre eux. Ce sont eux surtout qui s’occupent de la chasse des éléphants, des autruches, etc.
Ils sont répartis entre les tribus, et, en temps de guerre réquisitionnés comme espions et alliés. L’Ogadine mange l’éléphant, le chameau et l’autruche, et le Mitgane mange l’âne et les animaux morts, ce qui est un péché. ” ( … )
D’Aden à Alger Rimbaud et Sénac
Alain Vircondelet La Terreur des Chiens Ed. du Rocher, 1999
Jean Sénac Ebauche du Père, Ed. Gallimard, 1989
“ Un poète qui meurt n’est pas seulement un homme qui meurt. Sa mort libère des mondes inconnus, laisse béants des espaces inconnus, révèle ce qu’on croit possible, irréel. ”
La Terreur des Chiens
D’Ebauche du
Père écrit de 1959 à 1962 par Jean Sénac et publié en 1989, à La Terreur des
Chiens, texte d’A.Vircondelet relatant les six derniers mois de Rimbaud, dix années se sont écoulées. Dix années pendant lesquelles ceux qui restent une fois que les poètes
sont morts ont dû s’acharner à poursuivre la fiévreuse exaltation des mots. Ne pas laisser la langue de ces sortes d’anges devenir la seule proie des discutailleurs.
De Rimbaud à Sénac, il y a un lien évident de beauté, d’outrance et de grandeur. “ Au fait, Dieu a-t-il jamais pardonné à ceux
qui ont cru pouvoir s’arroger ses signes de puissance ? ” se demande Rabah Belamri dans la préface d’Ebauche du Père.
Rapprocher ces deux ouvrages, les faire miroiter ensemble c’est se placer au centre exact de deux soleils. A la brûlure tangente. Dans le creuset où naît un verbe
qui a pris chair pour matrice et qui bout comme un sang brutal.
Ebauche du Père tel que le précise R.Belamri était dans l’idée de Jean Sénac le Livre de la Vie. Un livre somme qui aurait été constitué de sept ou huit volumes dont le premier s’intitulait Pour en finir avec l’Enfance. S’il ne se déroule réellement que sur quelques moments de sa vie d’enfant puisqu’il ne peut y être question d’une écriture chronologique, ce livre explore pourtant par fragments multiples assemblés comme un vaste puzzle tout ce qu’a incarné l’homme que l’enfant suggère. A la lecture on y voyage avec enchantement du Sénac des Désordres à celui de Matinale de mon peuple, ou bien du Mythe du sperme‑Méditerranée. Le Sénac qui écrivait dans la préface de dérisions et Vertige.
“ Avec Avant-corps, Diwan du Noûn et A, des poèmes illiaques au corpoème, je tentais un Journal qui fût un Corps écrit. ” Ne peut-on nommer de même ce dialogue fictif entre Rimbaud rentrant en France pour y mourir et son narrateur ? Car si ces deux textes se situent à l’opposé du temps d’une vie, leur similitude est d’élaborer le poème charnellement à même la vie.
Pour l’un comme pour l’autre l’écriture naît au point de fusion entre ce qu’on peut aller jusqu’à vivre et ce qui va faire basculer dans le danger, la folie, la mort. Elle est à la fois le garde-fou et le cœur du vertige. Elle est le fruit du déséquilibre et de “ l’amour sans objet ” poussé à son comble. Elle est l’expérimentation ultime de la démesure.
Comment d’ailleurs ne pas sentir dans l’écriture des deux hommes pris à la gorge par ce Sud une semblable exaspération, une mise en jeu du corps total dans la sarabande des excès et des vides mêlés que les mots engloutissent. Pour Alain Vircondelet happé par la houle de Rimb’ et sa passion à gravir jusqu’au bout le chemin des mots qu’il se représente comme une montée incertaine vers un Golgotha noir quel enjeu que d’entrer dans le crâne du “ Voyant ” ! Et quel autre enjeu pour moi tout aussi irrésistible, de repérer les rimes jumelles entre la défaite du corps de Rimb’ poète des désordres, et la quête de l’absolu du corps incarné dans chaque mot du long poème de Jean Sénac… Long poème qu’a été sa vie balancée telle pure et lucide dans la foudre jaune des paroles.
“ Le feu de Rimbaud parcourt l’exil. Sa vigueur rend compte de la violence, de l’âpre réalité, de la révolte. Pas d’autre lieu d’écriture. Vivre sur cette lame, dans la vibration intime, furieuse. Dans l’état Rimbaud. ( … )
Que crèvent les chiens qui aboient tout autour. Que crèvent les chiens qui ignorent le chant obscur et flamboyant. Qu’ils crèvent les châtrés de la langue, les mafieux impuissants qui ligotent les rêveurs et aussi les hyènes furieuses et les chacals qui jappent aux pieds des poètes caravaniers. Qu’ils crèvent et crèvent encore les chiens qui craignent la fureur de ton feu.
Donne-moi de nourrir les rêves inouïs des zébus. D’écrire depuis les jungles de toutes les Afriques. ”
Lorsque Sénac écrit dans Ebauche du Père, en parlant de ce texte qu’il vient de commencer : “ C’est mon
strip-tease. ”, on attend l’émergence d’une histoire sans artifices, celle d’un corps ayant pris en charge cœur, esprit, âme, comme c’est parfois le cas dans Journal Alger1954. On attend ce qui peut naître de la mémoire d’une telle enfance. Une enfance marquée par du vide.
Le trou de l’absence du père, Sénac en a fait son soleil. Le corps d’un garçon sans père rayonne autour du trou. Il s’y reconstitue et cerne cette imposture d’un “ balancement de phrases ”.
C’est ce qu’est parvenu à faire A.Vircondelet dans une parole à vif portant à bout du sens. Nous rendre Rimb’ “ intact ”. Pas de justification,rien à faire. A peine ces quelques mots pour sortir de son trou honteux celui qui est “ allé
chercher de l’or ailleurs ” que dans les mots, justement. “ Car plus que les mots, c’est le feu Rimbaud qui compte, le trou
Rimbaud. ”
Et quoi d’autre que ce balancement dans la tête de Rimb’ quand il accepte le monologue qui se fragmente par secousses ‑ là aussi le temps est démesuré ‑ à partir de l’embarquement à Aden le 9 mai 1891 à bord de “ l’Amazone ”. Lui qui dans ses notes “ Itinéraire de Harar à Warambot ” un mois avant de pouvoir embarquer écrivait : “ Mardi 7 avril 1891. Départ du Harar à 6h. du matin. Arrivée à Degadallal à 9 1/2 du matin. Marécage à Egon. Haut-Egon, 12 h. Egon à Ballaoua-fort, 3 h. Descente d’Egon à Ballaoua très pénible pour les porteurs, qui s’écrasent [ ? ] à chaque caillou, et pour moi, qui manque de chavirer à chaque minute. La civière est déjà à moitié disloquée et les gens complètement rendus. J’essaie de monter à mulet, la jambe malade attachée au cou ; je suis obligé de descendre au bout de quelques minutes et de me remettre en la civière qui était déjà restée un kilomètre en arrière. ( … ) ”
Rimb’ le mangeur de soleil… le voici pris dans l’oscillation d’un pendule devenu fou… contraint d’écrire à la Mother et de raconter l’histoire d’une défaite en train de s’accomplir… Un boitillement d’une bordée à l’autre. D’une virgule à l’autre comme une transe, des phrases qui tanguent lentes et s’écroulent tout en bas. “ Aden, le 30 avril 1891. Ma chère Maman, ( … ) Depuis déjà une vingtaine de jours, j’étais couché au Harar et dans l’impossibilité de faire un seul mouvement, souffrant des douleurs atroces et ne dormant jamais. Je louai seize nègres porteurs, ( … ) je fis fabriquer une civière recouverte d’une toile, et c’est là-dessus que je viens de faire en douze jours, les 300 kilomètres de désert qui séparent les monts du Harar au port de Zeila. Inutile de vous dire quelles horribles souffrances j’ai subies en route. ”
Une houle. Un élan puis soudain tout juste deux mots comme une pierre. Qui pèsent lourd. La chute. Rimb’ est en train de chuter à l’intérieur de la mer. Et pourtant tout est là de son désir ancien : arriver “ à l’Inconnu ”. Et puis encore “ Trouver une langue ”. “ Je créerai la mienne et si je n’arrive pas à me faire entendre, alors je préférerai me taire ”. Et il s’est tu. Pour ne pas dire tué. Car c’est peut-être à cause de ce mutisme que le corps dans une sorte de surréalité à la Artaud a décidé de restituer morceau par morceau son âme au diable. “ Tuer la mort, c’était le pacte, en échange je te donne Saran, mon enfance et tout ce que tu veux. ”
Embarquer. Tailler la route… l’a
iguiser. La surprendre comme il a toujours fait, Rimb’. Car ce qui s’écrit entre A.Vircondelet et lui enfoncé dans sa civière maritime, c’est la suite du poème,
là où il l’a laissé, camouflé dans la maison bourgeoise de Verlaine avant de partir vars son Sud. Il a tout écrit Rimb’ dans ce déhanchement de la marche sur les chemins des Ardennes… Tout pour
le vivre après. Oui, tout déjà comme un grand projet d’enfance ébauché. Tout sauf la fin. A “ Aden qui sue sous la canicule ”. Aden avec ses chiens
jaunes qui dévoreraient sa carcasse. Et il les aurait peut-être laissé faire s’il n’avait pas encore ce contrat à remplir… Non pas un testament mais une possibilité au contraire de reprendre la
trace, d’emboîter le pas et d’inventer d’autres images qui n’existent que dans la démesure du désir et dans la force des poignets à écarter les chiens.
“ Avec sa canne de bois fin, avant d’embarquer, il leur avait donné des coups à la volée, mais eux revenaient sans cesse autour de lui, renifler son corps. Ce squelette.
La nuit est tout à fait tombée quand le bateau a rejoint la pleine mer. La douleur augmente avec elle. Et le silence. ”
A suivre...
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