Notes inédites de Jean Pélégri
Petites notes manuscrites prises au jour le jour concernant l'écriture et essentiellement l'écriture
poétique à partir de 1948 et pendant le rédaction de L'embarquement du lundi.
Décadence des poèmes a forme fixe parce qu'ils anéantissent le temps
7-5-1948
Pour une poésie de l'homme
Le travail du poète est de tailler avec un fer aiguisé dans la chair vive de l'homme -, et il faut qu'il coule
dans la marge et entre les lignes un peu du sang de cette boucherie.
Le travail du poète est de saisir avec ses mains rêves et nuages insaisissables -, et il faut que la page soit profonde comme l'eau de la mer au large. Chercher plus la profondeur d'une chose que celle d'une pensée.
Chercher la profondeur qui vient, non de l'intelligence, mais du temps, de la durée. La poésie à partir de l'histoire : nécessité des longs poèmes, avec des temps faibles - d'une pulsation. La poésie comme quintessence du roman.
De la poésie : liberté totale, subjectivité, style…
Du roman : l'épaisseur d'une histoire, l'entrelacement des thèmes (différent de poésie à un thème), le dessin de l'ensemble, ses pulsations avec pointes et temps morts…
Jusqu'à présent : poésie de l'idée fixe ( l'un fera un tas de petites œuvres sur l'horreur, l'autre sur le désespoir, l'autre sur la joie… )
Il faut :
1) que le poème soit long ( cf. Rimbaud, "Jeune Parque", Lautréamont, Michaux ? ) déjà une restauration du genre. Une "poésie ininterrompue" ( fausseté de ce titre d'Eluard pour lui ).
2) qu'il comporte un minimum d'intrigue - même si celle-ci est toute intérieure :
- la "Jeune Parque" a une intrigue ; "les Chants de Maldoror", non ( à vérifier ).
Cette intrigue comme récit d'une expérience, poétique. Ex : "la Saison en Enfer". En ce sens, même "la Nausée" est poétique.
L'homme moderne n'apprécie plus les bijoux - si bien ciselés soient-ils - mais l'histoire. C'est d'elle qu'il attend l'enseignement : toute histoire a par elle-même une valeur morale ; elle comporte un enseignement moral ( même si la morale y est nommément absente ) plus grand, plus obscur, plus profond que n'importe quelle maxime, quel traité de moraliste.
La "poésie-maxime" doit tomber dans le même discrédit que la pensée-maxime ( cf. Temps Modernes ).
La poésie moderne a découvert l'importance poétique des temps faibles ( cf. Claudel : Propositions ) et même des temps morts ( cf. certains chapitres de Moby Dick ) - ce que le roman savait depuis longtemps, sans avoir pourtant poussé jusqu'au bout de ce principe ( cf. rôle du "Camera Eye" dans Dos Passos ).
En un mot, il est temps que le poète compose en durée : c'est là seulement que la poésie rencontre la musique. Sur le plan de la composition, de l'orchestration et non du langage ( comme Verlaine, par exemple ). Je crois que Valéry avait bien compris cela ( la "courbe" ; mais ce mot est encore trop spatial ). ( Dire plutôt : l'onde ).
La poésie sera moins "dans les mots" ( Valéry ) que dans le rythme secret de l'œuvre. A l'état pur, ce serait ce rythme qui serait la source de l'émotion du lecteur - comme en musique. Les mots ne sont là que pour orienter cette émotion, lui donner couleur - comme les notes ( cf. Walt Disney ) - et signification. Ce serait l'intermédiaire aussi bien dans la création pour l'auteur que pour la compréhension du lecteur. D'où :
- une nouvelle théorie de la création ( bien que certainement souvent pratiquée )
- une nouvelle manière de lire ( épouser d'abord le rythme, le suivre dans la direction indiquée par les mots )
Cela permettrait enfin la composition contrapuntique - cette obsession des poètes et romanciers. Voler l'outil des romanciers.
La poésie étant dans le rythme, pas question d'intercaler des poèmes-bijoux dans le récit ( cf. Morgan : Sparkenbrooke ). Intercaler une scie populaire romprait moins ce rythme, parce que c'est un temps mort si l'on veut mais non un temps arrêté. Il a une valeur obsessionnelle dissonante.
( La poésie pure est une poésie arbitraire )
Dans l’homme l’arbitraire est toujours motivé : il prend racine dans des circonstances. Ce sont ces circonstances qu’il ne faut jamais oublier dans le poème. Il s’y réfère et y trouve son sens. Sinon c’est un jeu d’énigmes. Il est quelques fois suggestif, laissant chacun libre d’y faire entrer les circonstances individuelles. C’est là l’usage savant de la méprise.
Je le respecte : il laisse libre le lecteur, il demande l’effort. C’est en quelque sorte le lecteur qui fait le poème, l’auteur ne lui proposant pas quelques schémas ( canevas ) ( cf. tapisseries, bricole ). En un mot, le lecteur reste toujours intelligent.
C’est autre chose que je veux. Je ne veux pas un lecteur assis sur la berge, qui regarde et juge. Mais un lecteur noyé, emporté, stupéfié. Comme l’auditeur d’une forte musique. Comme le spectateur pathétique d’un film ( Mais différent de la musique, cf. voir plus haut ).
Ceux-là ne se préoccupent pas de penser : ils se laissent emporter par l’histoire, ils laissent faire la musique en eux.
La poésie, c’est pourtant autre chose que la musique. D’elle je vais utiliser le mot, l’onde… Mais ce ne sera pas pour arracher l’homme à lui-même. La poésie ne relève pas de “ l’ineffable ” ; elle se fait avec des mots ; et ceux-ci doivent être toujours le signe d’une réalité humaine ( sensuelle ). Usage humain par rapport à l’objet. Et par rapport au mouvement. Rythme cardiaque qui se modifie selon les circonstances. ( Rythme épileptique…, rythme de la marée quand je contemple la mer…)
Toujours cette source physiologique.
La poésie n’est pas au-delà de la réalité ( pas d’objet idéal ). Elle n’est pas au niveau de la réalité, elle est au cœur de celle-ci, en son intérieur.
Cette réalité, je vais la découvrir et la forger avec ce cœur qui bat irrégulièrement, ce sang spasmodique qui coule dans mes veines, cette respiration haletante ou dormante.
C’est au milieu de mon corps ( réel ) que vit ( bat
) le lyrisme. Celui-ci anime tous mes membres – et je n’oublie pas la tête qui n’est que ça. Quand je connais le monde autour de moi. C’est là mon instrument ( outil ) de connaissance. C’est un
instrument variable que j’accommoderai selon les circonstances. Tantôt microscope et tantôt télescope. Spectroscope pour analyser vitalement toutes les couleurs d’un visage.
Instrument pour mesurer la chaleur des choses.
( Savoir étudier la réalité fulgurante avec des instruments fixes. Le poète connaît la réalité immobile, commune avec un instrument variable. )
Jean Pélégri et Jean Sénac
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