Partager l'article ! Lettre de Jean Pélégri à Claude Roy: Il y a presque six ans maintenant que Jean Pélégri nous a ...
Il y a presque six ans
maintenant que Jean Pélégri nous a laissés à notre sort solitaire et que j'ai dû participer malgré ma tristesse avec sa femme Juliette qui vient de nous quitter au classement de tous ses
papiers... ses multiples documents... ses manuscrits originaux et ses textes inédits... enfin à tout un rangement nécessaire quand on se trouve face à l'oeuvre entière d'un écrivain qui n'est
plus là... Et qu'il faut soudain brutalement songer à ce que ces papiers couverts d'écritures si précieux ne se perdent pas dans un monde de fous qui ne rend hommage aux créateurs... et encore...
que vingt ans après leur mort...
C'est ce qui s'est passé avec Jean Sénac le poète d'Algérie qu'encore aujourd'hui si peu de gens connaissant et lisent alors pour ce qui est de Jean on peut
attendre...
Donc nous nous sommes mises aussitôt Juliette et moi à préparer des dizaines de boîtes d'archives pour constituer le fond Jean Pélégri à la Bibliothèque Nationale
Richelieu là où Jean désirait que ses écrits soient déposés... il me l'avait répété souvent vu que c'est à moi que revenait la tâche difficile de m'occuper de ça... Il savait qu'il y serait en
compagnie de deux êtres rares qu'il aimait : Camus et Mohammed Dib... on peut pas rêver mieux !
Et les voici donc bientôt réunis tous les trois dans ce lieu qui est la magie même et je vous raconterai un de ces jours probable notre première entrevue avec
Mauricette Bern qui nous avait reçus très gentiment quand Jean et moi on était allés lui rendre visite au sujet du fond Jean Pélégri justement... C'est tout une histoire...
De ces documents inédits j'ai pu en scaner pas mal car je savais que nos Cahiers des Diables bleus
seraient les premiers et pour longtemps les seuls à publier des textes des poèmes des lettres d'un homme et de ses si nombreux amis algériens : Jules Roy Emmanuel Roblès Albert Camus Jean de
Maisonseul Jean Sénac Gabriel Audisio et tant et tant d'autres qui sont vraiment eux aussi des êtres rares... Je savais que tout cela que Jean m'avait confié appartenait à notre culture populaire
et que peu importe ce qu'en pensent les grands manitous de la culture officielle qui ne nous intéresse guère...
Voici donc une lettre inédite que Jean avait écrite après la parution de son livre Les oliviers de la
justice qui en dit long sur ce que c'est pour lui que l'écriture... Je crois qu'il y a dans ces mots une force réelle celle d'un écrivain engagé auprès
des hommes... celle d'un homme simplement...
Lettre de Jean Pélégri à Claude Roy
Dimanche 22 Novembre 59
J’ai lu, cher Monsieur, dans Libération, votre chronique sur mon livre les Oliviers de la Justice. C’était la première critique sérieuse qui lui était consacrée – et je vous en remercie. Elle m’a beaucoup touché.
Je vous remercie en particulier d’en avoir fait une critique littéraire – et non pas seulement politique. En effet, j’ai, aussi, voulu faire “ un beau livre ” - un livre musical. La musique m’a toujours fasciné, et c’est elle qui m’a inspiré la composition de ces Oliviers. Ce sont, plus précisément, les concertos de Beethoven qui m’ont aidé dans le choix des thèmes et leur orchestration.
Mes conceptions littéraires, d’ailleurs, en sont là. Il faut que les mélodies soient toujours très simples, très accessibles, très chantantes – mais qu’en contre partie, et d’une manière invisible, leur orchestration soit savante, raffinée. Et “ significative ” aussi. ( La mélodie ne peut l’être que d’une manière fausse et grossière ).
Je ne vois, pour l’instant, pas d’autre moyen de résoudre cette contradiction : vouloir écrire pour tous les hommes, mais sans tomber dans la complaisance et la facilité.
Mon rêve – croyez-moi, c’est un aveu sincère (un aveu que j’aimerais faire publiquement – dans les Lettres Françaises, par exemple ) – mon rêve est d’être un écrivain… comment dire ? … un écrivain “ socialiste ” - c’est quelqu’un qui écrit, qui “ exploite ” les richesses littéraires, non pour son plaisir personnel ( ou le plaisir de quelques-uns, de quelque chapelle ), non pour son seul “ profit ” - mais pour le bonheur des autres hommes. Sans pour cela se résoudre à ce qu’Aragon appelle “ un art de pure et simple déclaration… un art diminué ”.
Hors cela, je ne vois pas la nécessité d’écrire.
… Cette longue épreuve de la guerre nous a profondément marqués, nous Algériens. De ce fait, mon livre – qui n’est qu’une longue méditation sur cette épreuve – m’a beaucoup appris. Il m’a conduit à un certain nombre de notions, autour desquelles je suis en train de me construire.
Sans doute certaines d’entre elles ne sont pas tout à fait définitives – et me faudra-t-il y apporter corrections, rectifications – dans la mesure où “ l’homme n’a pas de nature mais une histoire ”.
Il en est une, en particulier, qui m’obsède depuis que j’ai terminé mon livre. Je regrette de ne pas l’avoir approfondie davantage. Cette phrase m’était venue sous la plume, par la seule nécessité de la méditation ( c’est ainsi que je tiens à écrire : je n’aime pas que ma raison précède, de trop, ma sensibilité ), et je peux vous dire, naïvement, que j’en avais été moi-même étonné :
“ Ce que nous ne savions pas, c’est qu’on ne peut jamais fonder le bonheur sur un simple rêve, une simple foi ” ( p.244 )
… Sur quoi, alors ?… Oh, je le sais, la réponse est simple. Mais j’ai encore un certain nombre d’obstacles intérieurs à vaincre, avant de reconnaître qu’il ne peut se fonder que sur un combat – avant de le reconnaître publiquement, c’est-à-dire en lui donnant une expression littéraire.
Ce que je ne vois pas encore très clairement, ce que je ne sens pas, ce sont les modalités, pour un écrivain, de ce combat – et en particuliers les rapports entre politique et littérature. Certes, celle-ci doit être informée par celle-là, et il est sans doute nécessaire que l’écrivain ait des vues politiques aussi justes que possible. Mais il me semble, comme disait Pascal, que la littérature est d’un tout autre ordre.
La politique s’appuie sur des forces le plus souvent élémentaires, simplistes ; ou elle s’efforce de les faire naître. Elle se nourrit de vérités éphémères et pleines de “ tournants ” - de slogans.
Or, nous Algériens, nous avons appris, tragiquement, la “ conséquence des mots ”.
Aussi en suis-je à penser que toute politique a besoin de trouver, chez les écrivains, des résistances. Même la meilleure : autant d’appui que de résistances.
J’en suis là.
… Et je m’arrêterai là ! Ma lettre est déjà bien longue. Je vous prie de m’en excuser. Ne voyez, dans cette longueur, que l’effet produit en moi par votre chronique.
J’avais besoin de vous dire tout cela – pour vous remercier, mais surtout pour vous témoigner ma respectueuse estime.
Jean Pélégri
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